‹ Souvenirs d'un exilé canadien [microforme]Chapitre 11 sur 24 · WEST MAIN STREET WEBSTER, N.Y · texte numérisé non relu

WEST MAIN STREET WEBSTER, N.Y

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—C’était ton fort.

—Oui, et nous avons roulé pendant deux longues heures, tantôt dans le vide, tantôt dans notre atmosphère, tantôt dans des régions si éloignées de notre petit globe terraqué que, nouveau Phaëton, nous en séchions de frayeur. Nous séjournâmes au soleil, puis nous allâmes visiter Saturne et ses deux anneaux ; de là nous remontâmes jusque derrière le voile d’argent de la voie lactée, puis nous nous en revimes sur un rayon d’attraction, au salon de ma mère.

— Allons, dit Didier, le voyage a été heureux, grâce à Dieu, je respire, car à l’air triste et mystérieux de l'exorde, je m'attendais à quelque revirement subit de la fortune.

—Hélas ! chir ami,je crains fort, à la vérité, que tout ceci n’amène, dans ma destinée, quelques innovations qui me briseront le cœur. Car, voyez-vous, mes parents ont résolu de m'envoyer aux écoles soit à Laprairie, soit à la ville.

—Quoi ! fit Didier, vous pensez partir: Oh!

que n’ai-je, les moyens de vous suivre. Que ne puis-je développer moi aussi, le peu d'intelligence que Dieu m’a donnée ; mais, non, non, j'y dois renoncer. Et puis ne serait-ce pas d’inutiles sacrifices imposés à mes pauvres parents, . puisque, hélas! cette toux sèche qui me consume,

volont entre No mouli nous a Chute fois ! q drai ?

me conduira au cimetière, avant la chute des feuilles. Ah! mon cher Hamelin, vous penserez, n'est-ce pas, quelquefois à votre ami malheureux et délaissé, et vous lui écrirez quelquefois ?

— Vous exagérez, cher Didier, l’état de votre santé. Vous avez là tout simplement une bronchite, qui, prise à temps, se peut facilement guérir. Il faut espérer en des jours meilleurs. En quelque lieu que la Providence me jette, je: ne vous oublierai pas. Vous recevrez souvent de mes nouvelles. Vous en ferez’ autant, et ainsi bien qu’éloigné l’un de l’autre nous continuerons à nous communiquer nos impressions.

Ainsi donc, courage et espoir |

Hélas ! ces consolations ne partaient que des lèvres, car je savais que mon ami Didier n’en relèverait jamais.

—Merci, me dit-il, vos paroles me font du bien. N’allez pas croire, pourtant, que je me fasse illusion sur l’état véritable de ma santé, mais que la volonté de Dieu s’accomplisse, son œuvre est entre ses mains |

Nous étions arrivés, tout en causant, jusqu’au moulin à scie. Allons, dis-je, mon cher Didier, nous asseoir encore une fois, sur les bords de la chute ; hélas ! ce sera peut-être la dernière su qui sait, une fois parti, quand je revien-

rai ?

Ruisseau limpide, et vous collines verdoyantes, w’écriai-je, dans un moment d’enthousiasme, 6 vous, témoins de mes jeux innocents, adieu !

C’est ici, cher Didier, sous ce noyer, que nous nous sommes connus pour la première fois. Vous souvient-il de cet orme où nous nous épanchions dans le sein l’un de l’autre ; de ce mamelon où le soir nous contemplions, dans une espèce d’extase scientifique, cette poussière d'étoiles, divins flambeaux des nuits qui publient la grandeur de Dieu ? O quelles ferventes prières s’élevaient alors de nos âmes aimantes, vers le ciel!

Quoi! toutes ces douces impressions n’aurontelles été qu’éphémères ? Oh ! non, non, elles demeureront éternellement gravées dans mon cœur ! Jamais leur doux souvenir ne s’effacera de ma mémoire, O clocher qui dans ce moment fais entendre ta voix sonore, tes vibrations qui, le soir, tombent comme une note divine dans l’éternité, ne frapperont plus mes oreilles ! Adieu | vous tous enfin: rochers, forêts, cascades, naïades ‘ de ces fontaines, hamadriades de ces bois, vous tous enfin, divinités mensongères de ces lieux de mon enfance, adieu pour jamais !

Pendant que je divaguais au vent du ciel, des larmes abondantes tombaient des yeux de mon ami sur le sol insensible à nos douleurs.

—]l faut nous séparer,mon ami,dis-je,la brume du soir qui envahit l’atmosphère, et cette humidité ne peuvent être bonnes pour vous. Adieu ! Demain vous saurez la décision de mes parents.

—Puisse cet adieu, me dit-il, en s’éloignant à pas lents, n'être que l’adieu d’une nuit ! Mais au malaise que j’éprouve, à la douleur qui me serre le cœur, je sens que nous ne nous reverrons plus !

—-ÂAllons, allons, Didier, point de ces funestes pressentiments : demain, à l’aube du jour, je serai auprès de vous !

Hélas ! il avait raison : nous ne devions plus nous revoir ici-bas ! Cher Didier, jamais je ne pense à lui sans verser des larmes à son souvenir ! je n’ai jamais revu, dans la suite, mon village, sans aller visiter, au lieu des destinées humaines, l’humble pierre sur laquelle reposent ses restes mortels, et sans les arroser de mes pleurs.

J’arrivai à la maison, au moment où on allait se mettre à table ; je m’y assis machinalement, et je mangeai peu, car mon esprit était trop plein d’autres choses.

Après le souper j’entrai dans ma chambre, et ma mère m'y suivit bientôt après.

—Hé bien ! dis-je, à ma mère, qu’avez-vous décidé, mon beau-père et vous ?

—Tu vas, mon enfant, me dit-elle, les yeux humides de larmes, nous quitter. Nous avons compris qu’il était de notre devoir de ne plus retarder le moment de te faire instruire. Car tu es faible et lestravaux de la terre seraient trop durs pour toi. Etant instruit il te sera plus facile de gagner ta vie.

Pauvre mère, elle ignorait qu'au Canada, moins un homme est savant, plus il a de chance de réussir.

—Et vous allez m’envoyer, dis-je ?

—AÀ Laprairie, mon enfant, à l’école de M.

—Et quel genre d'éducation y recevrai-je ?

—Une éducation commerciale, mon enfant ; nous avons jugé que par le temps qui court, et vu nos moyens actuels, ce serait celle qui te conviendrait le mieux. à

—Cette éducation peut vous paraître suffisante, dis-je à ma mère, quant à moi je ne partage pas tout à fait votre avis ; mais je m'y soumettrai, et votre volonté sera toujours l’unique règle de ma vie.

—Comment, mon enfant, est-ce que, par hasard, vous préféreriez demeurer dans l'ignorance, et vivre dans une éternelle oïsiveté comme vous avez fait jusqu'ici ?

vous

— Pardon, ma mère, vous avez mal interprété le sens de mes paroles : j’aime au contraire beaurcoup à m’instruire, seulement nous différons sur le genre. Je déteste une éducation qui n’a pour but que le chiffre. Le chiffre étiole l’âme ; avec le chiffre poésie, philosophie, religion, tout meurt. Le chiffre c’est le meurtre de la pensée. Qu'est devenue l'Angleterre depuis qu’elle se livre exclusivement au commerce. Un cadavre doré; mais ses grands écrivains ont disparu. S’il en paraît encore, ce sont de rares météores qui n’éblouissent qu’à de longs intervalles.

—Et quel genre d'éducation voulez-vous donc recevoir, mon enfant ?

—Une éducation classique, mère, elle seule fait les grands hommes.

—Ah ! vous voudriez aller au collége. Bien !. dit-elle, nous verrons plus tard, pour le moment, allez toujours à Laprairie.

—Et quand partirai-je ?

—Demain, à trois heures du matin, mon enfant, j'ai préparé vos malles, tout est prêt pour votre départ.

—Quoi ! demain, m’écriai-je : O ma mère, je vous en supplie, tâchez de retarder mon départ.

—]Impossible, cher enfant, vous savez que M.

Bériau n’est pas homme à se laisser arrêter par

aucune considération ; et toutes nos prières s réunies ne serviraient qu’à l'irriter.

—Soit, chère maman, je partirai ; mais qu’il ; m’est pénible de partir sans avoir fait mes adieux Je à Didier. Pauvre Didier, m'’écriai-je, en pleu- dé rant, tes pressentiments de ce soir n’étaient donc, di hélas ! que trop vrais Nous ne devions plus écl nous revoir. Malheureux ami, que mon départ dk va te causer de peines ! hi

—Mon Dieu, consolez-vous, mon enfant, vous pir ne partez pas pour la Californie ; vous reverrez le { votre ami aux vacances prochaines. Cette sé- ablL paration qui vous paraît si cruelle aujourd’hui, di donnera plus de charmes à votre retour. Et Vo puis, cher enfant, quand vous aurez grandi, du vous verrez que les amis ne sont pas toujours l'on ceux qui nous donnent du pain. Ils sont comme nt les fiacres de Paris, s’il survient un orage dans réal la vie, on n'en trouve plus un sous la main.

Allons, mon enfant, il se fait tard, allez vous - coucher, courage, et bonne nuit.

Je montai à ma chambre, où je me trouvai seul avec ma douleur. Je m’appuyai la tête sur le bord d’un guéridon où se trouvaient entassés

” pêle-mêle les quelques volumes que nous avions lus si souvent ensemble, et je pleurai longtemps.

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Cependant un sommeil agité s’empara de mes membres fatigués. Mille images funèbres me poursuivirent dans mes songes. Il me semblait voir Didier agonisant, et de son lit de mort, lever sur moi ses beaux grands yeux bleus, mourants, humides de larmes, et me faisant un dernier adieu. Je m’éveillai en sursaut, la lune éclairait de sa pâle lumière le parquet ciré de ma chambre. Incapable de me rendormir, je me levai, m’habillai, et ouvrant ma fenêtre, je respirai l’air un peu vif de la nuit. Au loin, à travers le feuillage sombre des ormes, se dessinait agré ablement sur un fond bleu, le village avec ses maisons blanches, ses remises et ses hangards. Le clocher plongeait à l’infini dans l’atmosphère, et sa flèche brillait comme une lamed’argent sur lazur du ciel. Au nord, sur la coupole illuminée du firmament, une magnifique aurore boréale figurait une armée de héros dont les casques, les boucliers, les dards aigüs, les flèches acérées, les épées vibrantes et flamboyantes lançaient jusqu'aux astres leurs vives lumières. J’eusse admiré en d’autres temps ce spectacle magnifique eb grandiose, mais alors, une seule pensée occupait mon esprit. Dans quelques heures j'allais quitter le toit paternel, abandonner ma mère, eb partir sans voir Didier! Ayant

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fermé ma fenêtre, je tirai de mon secrétaire une allumette dont j'allumai ma lampe, et j'écrivis à mon ami les quelques lignes suivantes :

‘6 O mon cher et bien-aimé Didier, quand tu

recevras ces lignes que je te dicte le cœur gros

de douleur, je serai déjà loin de toi! Qu'il m’est de pénible de partir sans te dire adieu ! ! ! mais une %

pensée me console, c’est que j'espère te voir cé bientôt auprès de moi. Aïnsi courage et espé- te rance, Aussitôt installé, je m'en vais travailler tdi pour toi, et j’ai l'espoir de réussir dans mes en- brill treprises. De ton côté prie Dieu qu’il bénisse Here mes efforts. Sans lui, vois-tu, tous les efforts des doi hommes sont nuls, lui seul tient dans ses mains du toutes puissantes nos destinées. Bénissons donc, da cher Didier, cette divine Providence qui souvent |

ne nous éprouve au creuset de l'adversité que pour mieux remplir plus tard les desseins qu’elle a sur P. nous. La vie, vois-tu, est semée de ronces et d’é- mes : pines, remplie d’amertume et de déboires, c’est je te pourquoi nous devons lutter héroïquement dans prése l'arène et ne pas abandonner volontairement Je notre flanc à dévorer au vautour. destir Pour te distraire et chasser l’ennui, vas encore frais quelquefois sous les arbres connus où nous avions. val at l'habitude d’aller respirer le frais, et fais-y quel- aperç

ques-unes de ces lectures charmantes que nous. dait.

la tab

gavouerions avec tant de délices. Je serai auprès de toi, et tu pourras dire: tiens, Hamelin, m2 gait ic].

Dès que je serai arrivé à Laprairie, je té crirai mes impressions quotidiennes et te ferai une description de ce village. Cela te distraira. Je te donnerai aussi le nom de la rue et le numéro de ma demeure afin que, si, par hasard, il te prenait fantaisie de venir me voir, tu puisses trouver facilement ton ami. Adieu! ma bougie brille d’un éclat sinistre, et déjà les étoiles pàlissent et filent sur le ciel que l'aube du jour commence à blanchir. J'entends ma mère qui donne ses ordres à sa servante, pour que nous

mangions une bouchée avant de partir. Adieu!

Ton ami,

B. HAMeLix.

P. S.—Si je puis épargner quelques sous sur mes menus plaisirs, j'en achèterai des livres que je te ferai parvenir aussitôt que l'occasion s’en présentera.”

Je glissai cette lettre dans un paquet que je destinais à Didier et je sortis pour respirer l’air frais du matin. J’aperçus sous la remise le cheval attelé et tout prêt à partir. Louis m’ayant aperçu, m'appela et me dit qu’on me demandait, En entrant je trouvai ma mère à dresser

la table, et mon.beau-père à faire sa toilette. F2

—Vite, mon enfant, me dit ma mère, en m’a.

perçevant, habille-toi. Ton père voudrait profiter de la fraîcheur du matin pour te mener :—fais diligence et reviens prendre une tasse de café.

J’obéis. Une demi heure après nous partions de la maison.

Trois jours après mon départ de St. Philippe, j'écrivis à Didier la lettre suivante :

Cher ami,

Il faudrait une plume plus habile que la mienne pour te faire sentir les émotions que j’ai éprouvées depuis trois jours. Que de larmes je versai quand il fallut me séparer de ma mère et laisser ces lieux qui m'ont vu grandir, et qui, pour moi, sont remplis de tant de souvenirs! J'étais accablé sous le poids de la douleur. Ma mère de son côté pleurait et sanglottait. Maïs mon beaupère, fatigué de ces jérémiades, m’ordonna de monter en voiture, et nous partîmes. Le soleil venait de se lever. La route fut triste et monotone, car ni les sites pittoresques qu. se dérou-

‘laient devant nous au fur et à mesure que nous avancions, ni les jaunes moissons qui ondulaient au vent le flot doré. de leurs épis, ni le chant matinal de la grive, ne purent me tirer de la mélancolie profonde dans laquelle j’étais plongé Après deux heures de marche, nous arrivâmes:

Lar pèr pen peti la dans qu’u écru d’un emp.

pend fenêl Ma < assez peu i qu’ils De tends Dapp avec Après le ma, taille nez m

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à Laprairie. Là, mon beau-père demanda où nous pourrions trouver une maison de pen“ion à bon marché. On lui conseilla d’aller chez M.

Lanctôt, marchand en faillite. Là mon beaupère conclut avec M. Lanctôt le marché de ma pension, après quoi l’on me conduisit dans une petite chambre du second, donnant d'un côté sur la rue et de l’autre sur le fleuve. Il n’y avait dans cette chambre pour tout ameublement qu'un vieux canapé, couvert d’un drap de toile écrue, une table peinte en bleu et recouverts d’un tapis de toile cirée, deux chaïses de frêne empaillées, et un ivug crucifix de boïs noir suspendu au mur. Le tout était éclairé par deux fenêtres dont les verres luisaient de propreté. Ma chambre, toute pauvre qu’elle était, me plut assez—-et puis d’ailleurs sans toi et sañs ma mère, peu importe les appartements, quelque splendides qu’ils soient.

De là je descendis au rez-de-chaussée où m’attendait un repas assez passable, servi sur une nappe éblouissante de blancheur. Je mangeaï avec appétit, car la route l’avait fort excité. Après le dîner nous allâmes trouver M. O’R.

le magister du village. C’est un homme d’üne taille moyenne : yeux bleus, cheveux chatains, nez mince un peu retroussé, air sévère où perce:

la satisfaction et le contentement de l’égoïsme, Il fut résolu que je ne commencerais mes classes que le surlendemain, car il me manquait plusieurs livres dont il me fallait faire l’acquisition avant de commencer mes Etudes.

Le soir, M. Bériau repartit pour St. Philippe et je demeurai seul, seul au milieu de toutes ces figures inconnues. Je montai à ma chambre après la prière du soir faite en commun par la famille Lanctôt. Pieuse coutume de nos ancêtres qui éprouvaient dans leurs cœurs après les travaux du jour, le besoin de remercier Dieu des biens qu’il leur avait accordés, ou de lui demander la force de supporter les maux qu'il leur avait envoyés. Mais dans notre siècle d’impiété et de matérialisme, on croirait que l’homme a oublié Dieu, le dispensateur de tous les biens dont il jouit. Oh!lingrat!!!1!

O, mon cher Didier, c’est alors que seulet livré à ma douleur, se retracèrent vivement dans mon esprit, toutes les joies et les mille souvenirs du foyer domestique, de tous ceux qui me sont chers, et des lieux que nous avons tant aimés ! Je vis se dérouler successivement dans mon imagination, comme dans un panorama, les diverses époques de ma vie écoulée. Tantôt je voguais avec toi dans notre nacelle mignonne et

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légère, sur le lac du moulin. Tantôt je parcourais les bois à la poursuite d’une brebis égarée ou bien je m’enfonçais dans les profondeurs de la forêt en quête de framboises et de noisettes ou de la source limpide où nous nous désaltérions. Tantôt je relevais avec Camille au pied des Eboulis nos cabanes de pécheur. Tantôt je lisais sous notre vieil orme, les églogues du poête latin. Tantôt il me semblait te voir prêtant une oreille attentive à la lecture que je te fis de Paul et de Virginie, le premier jour que nous fimes connaïssance. Voilà, cher Didier, quels songes me poursuivirent durant le sommeil de la première nuit que je passai à Laprairie. Le lendemain, je me levai de grand matin et je partis pour Montréal avec-monsieur Lanctôt. Nous nous embarquâmes à bord du Britannia.

C’est la première fois que je voyais un bateau à vapeur. Aussi je ne pouvais me lasser de contempler cette espèce de centaure aux naseaux fumantx, long comme notre église et fendant avec une rapidité étonnante, les flots bleus du St. Laurent. Quelle ‘vitesse ! Une demi-heure après notre départ, nous étions à la ville. Nouveau spectacle pour moi. Mes yeux étaient éblouis du miroitement de ces innombrables édifices qui s’élancent jusqu’au ciel, et dont les

flèches aigües, les clochers dorés ou argentés et les dômes bronzés enchantent et ravissent l’âme ‘émue du voyageur ! L'église Notre-Dame avec ses tours de plus de deux cents pieds de hauteur ‘arrête d’abord nos regards étonnés. Derrière ces divers monuments de la cité canadienne, d’autres monuments, d’autres clochers, s’élèvent en amphithéâtre sur le penchant de la montagne à travers les arbres à demi dépouillés de leur feuillage et les champs veufs de leurs moissons qui, à leur maturité, doivent la couvrir du pied au sommet.

Jacques Cartier, a nommé, avec raison, cette montagne ‘ le Mont-Royal.” Quand on l’a gravie, et qu’on est parvenu à son sommet le plus élevé, le regard se trouve soudain frappé du spectacle le plus grandiose. Ce sont des champs cultivés qui, entremêlés de vergers, semblent au loin des jeux de cartes de différentes couleurs ; les villages des campagnes environnantes qui paraissent comme de petits cailloux brillants - semés par la main d’un enfant, le fleuve comme un filet d'argent à travers le vert émail des prairies, et les îles comme des nids d’oiseaux arrachés par la tourmente et semés ça et là sur le flot azuré qui semble les entraîner dans son courant. À nos pieds, Montréal qui se déroule

majestueusement sur un espace de deux lieues: environ ; sur le port, des centaines de vapeurs qui font entendre leur sifflet strident, et des milliers de na vire sq ui éialent fièrement dans les airs leurs mats élancés, entrelacés de cordages et de pavillons omnicolores qui font comme une espèce de frange à la cité canadienne.

Que de changement depuis trois siècles !

Quel cri d’étonnement ne feraient pas entendre les tribus sauvages qui habitaient ce pays maïntenant couvert de villes et de villages, et qui alors: ne présentait partout que des forêts vierges et des déserts inhabités ! Telle est, mon cher Didier, l'œuvre de la civilisation ! Mais il y a cependant au fond de tout ceci une pensée douloureuse pour le philosophe. En effet que sont devenues toutes ces nations qui peuplaient l’Amérique lors de la conquête ? C’est à peine s’il reste encore quelques traces de toutes ces tribus guerrières. Hélas! cher Didier, il faut l'avouer avec douleur et à la honte de l’humanité, ces. fiers caciques sont devenus la proie des peuples prétendus civilisés de l’Europe. Du midi au septentrion, des bords glacés du Labrador aux Cordillières de l’Equateur, tout est devenu la pâture d’impitoyables ravisseurs.

Cher Didier, je n’ai saisi à Montréal que la

superficie des choses, et j’attendrai jusqu’à ce que j'y ai fait un autre voyage, pour te donner de plus amples détails.

J’ai commencé hier à aller à l’école. My plairai-je ? C’est ce que je ne puis prévoir pour le moment ; mais ce que je puis te dire avec certitude, c’est que je suis bien ignorant. Et rien ne me surprend, puisque j’ai passé mes premières années à lire. Aussi grammaire, calcul, géographie, tout cela c’est de l’iroquois pour moi. Quant à l’histoire, j’en sais énorménent plus qu'eux. Mais cette connaissance est bien peu de chose aux yeux du maître, car il n’estime que le chiffre. J'aimerais assez mes compagnons de classe, s1 tu étais là, mais sans toi tout m’est indifférent. Je t’écrirai encore bientôt afin de te tenir au courant de ma vie ici. Adieu !

Prends courage. Ecris-moi et n’oublie aucune des particularités qui peuvent m’intéresser.

Parle moi de ma mère. Je t'envoie avec cette lettre deux volumes que j’ai achetés à la ville ;

tu me les renverras aussitôt que tu les auras

lus, afin que je les lise. Adieu! nous nous reverrons dans quatre mois et comme les vacances dureront un mois, nous autons le temps de nous donner bien de la joie et du bonheur.

Ton ami, H. B. HAMELIN.

Plusieurs semaines s’écoulèrent après l’envoi de cette lettre à Didier, puis je reçus de lui la réponse suivante :

Cher ami,

Je désirais t’écrire, depuis longtemps (et peut-être as-tu déjà taxé mon silence d’indifférence ou d’ingratitude), mais la difficulté que j'éprouve à rendre mes pensées lucides, a été seule la cause de mon retard, j’ai peut-être écrit vingt pages avant d’en trouver une qui fût passable.

Cher Hamelin, je n’entreprendrai pas de te peindre la douleur que j’ai éprouvée quand j'ai appris ton départ subit. C’est une tâche qui dépasse mes forces; qu’il te suffise de savoir que je fus huit jours entiers comme un homme dont l’esprit est aliéné ; je perdis peu à peu: l'appétit dont j'avais, hélas ! pourtant si grand: besoin pour soutenir mon pauvre estomacdélabré ! Inconsolable de t’avoir perdu, j’errais le soir à l’aventure sur le bord du ruisseau, près du vieux moulin ou du noyer, et là je passais de longues heures à verser des larmes ! O douleur! O désespoir ! Je ne te reverrais peut-être plus que dans l’éternel séjour ! Et ces courses noctunes, je le sens maintenant, m’ont arraché le.

peu de forces qui me restait. O cher ami, je G

suis dans un état tout à fait alarmant ! Je m'en irai avec le retour des premières feuilles du printemps ! Maïs la seule chose que je demande en grâce au ciel, c’est de pouvoir te presser sur mon cœur avant que de mourir ! O mon ami, elles se sont donc évanouies pour jamais ces douces et saintes espérances dont nous osions nourrir notre imagination enfantine ! O Dieu infini et maître de la vie, faut-il, hélas ! quitter si tôt, si tôt, tous ceux que j'aime ! O mort cruelle dont j’entrevois déjà les cruels moments, pourquoi m’arracher si vite de cet univers dont je n’ai fait encore qu’entrevoir la blanche aurore ! Il faut donc faire un éternel adieu à tous les objets qui m’environnent ! Et toi, Ô mon ami, si tu tiens à voir ton malheureux ami, sur cette terre, ne tarde pas à venir aux premiers beaux jours du printemps. O qu’il me serait doulouveux ‘de mourir sans te voir ! Mais la douleur me suffoque, j’étouffe, adieu ! Je crains bien, hélas ! que cet adieu ne soit le dernier !

Ton ami infortuné, Diner.

La lecture de cette lettre trempée de larmes, me jeta dans une profonde tristesse. Chaque mot tombait sur mon cœur, comme un tison ardent! Que de larmes je versai durant cette

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EXILÉ CANADIEN. 1il

nuit! Que de sanglots étouffèrent ma voix, et arrétèrent dans ma gorge, les mots prêts à sortir! Pauvre Didier! Malheureux et tendre ami! Comment reconnaîtrai-je jamais une amitié si vive et si désintéressée ! Cher Didier, tes sentiments magnanimes répandaient dans mon cœur un charme invincible, et lui dévoilaient ta belle âme et les vertus sublimes dont elle était remplie.

—Cher Deschamps, me dit:l, avez-vous jamais éprouvé une amitié quelconque ? Voyez, plongez un long regard dans vos souvenirs, et si vous trouvez dans vos années écoulées quelques amis d’enfance, dites-moi, si, à cet âge, votre cœur fut capable de ressentir une amitié plus sainte, plus pure, plus durable ?

Mais la Providence, qui tient dans sa main toute puissante et éternelle la destinée des mortels, devait bientôt briser les liens fragiles qui unissaient nos cœurs et les faisaient battre à l'unisson ! Tel est le sort des destinées humaines ! Dieu permet que de temps en temps il arrive de ces séparations cruelles entre amis, entre époux, entre frères, entre sœurs, pour faire sentir à tous le néant des affections terrestres, et des vains désirs des hommes.

Depuis la réception de cette lettre, mon âme

devint tellement sombre, triste et désespérée, que je négligeais tous mes devoirs. La classe m'était devenue insupportable, et je ne faisais que soupirer après l’heureux moment de revoir Didier. Je pass is mes jours à regarder passer les habitants de la campagne qui venaient au marché dans l’espérance de trouver parmi toutes ces figures, un visage connu qui pût me donner des nouvelles de Didier.

Cependant les semaines et les mois s’écoulèrent et le printemps revint sans avoir pu rencontrer une seule versonne de ma connaissance. Enfin, fatigué d’attendre en vain, et de ne recevoir aucune nouvelle, je pris la résolution soudaine de m’enfuir. (Cette idée n’eut pas plutôt traversé mon esprit que je montai à ma chambre, profitant 42 l’absence des habitants de la maison qui étaient occupés au jardin. Là, je fis mon sac de voyage, puis passant près du garde manger,je mis quelques gâteaux dans mes poches, et je sortis. Je rampai le long d'une pile de bois qui se trouvait dans la cour et je parvins à m'échapper sans être vu. Dix minutes après

je me trouvais en pleine commune. Quelle joie ! quel bonheur de me retrouver dans la campagne. Avec quelles délices je savouerais le grand:air, cet air embaumé dont j'avais été privésdepuis

si longtemps. Je bondissais de joie. Je ne marchais pas, je courais. Déjà disparaissait derrière moi, dans le lointain, le village de Laprairie, et plus je m’en éloignais, plus je sentais la joie pénétrer dans mon cœur. © que javais hâte de voir poindre à l’horizon le toit paternel! Pour arriver plus tôt je passai à travers les champs et les bois, et j’arrivai enfin sur les bords du ruisseau, témoin de tous les jeux de ma première enfance ! Alors je vis briller à travers les arbres verdoyants de la plaine, le clocher qui m'a vu grandir. À cette vue le cœur me battit à rompre son enveloppe, et incapable de maîtriser plus longtemps le sentiment intérieur qui me dominait, Je me mis à courir de toute la puissance de mes jambes. Enfin, O bonheur ! O Joie mexprimable ! © liens sacrés et divins de l'amour maternel, j’arrivai, j’entrai, je me jetai en pleurant au cou de ma mère qui fut surprise de mon arrivée, mais qui me rendit avec effusion du cœur, mes caresses et mes larmes.

—Mais avec qui es-tu venu, me demanda-t-elle enfin ?

—Seul et à pieds, dis-je à ma mère.

—Comment se faitil que M. Lanctôt tait laissé partir ainsi ?

—Par la raison bien simple, répondis-je, que je suis parti sans les avertir.

—Quoi ! mon enfant, dit ma mère, tu es parti sans les avertir. Mais tu vas les mettre dans une inquiétude affreuse. Ils croiront que quelque malheur t’est arrivé.

—Soyez tranquille là-dessus, dis-je, un de mes compagnons de classe que j'ai vu avant de partir doit les informer de mon départ.

— C’est toujours très mal ce que tu as fait là, mon enfant. Ilne faut jamais partir de chez les gens auxquels nous te confions et qui nous représentent, sans en demander la permission.

—J'e le sais, cher maman, mais je voulais voir Didier, et à propos, comment se porte-t-il ?

—Ah! mon pauvre enfant, Didier est délivré des souffrances d’ici-bas. Ilest....

—Quoi! mort, interrompis-je. Ah! que je suis malheureux! © Didier, o cher et bienaimé Didier, mort! Et je n’étais pas auprès de toi pour recueillir ton dernier soupir ! © trop barbare destinée, m’écriai-je, pourquoi m’avoir refusé le bonheur de le serrer sur mon cœur avant de nous séparer pour jamais? Puis je versai des torrents de larmes.

— Voici, mon enfant, une lettre qu'il t’a écrite avant de mourir.

Je la saisis avec avidité, et l’ayant décachetée, je lus, à travers mes sanglots, cette dernière

lettre de mon pauvre Didier. Chaque phrase m’allait au cœur comme un poignard! Voici ce que contenait cette lettre :

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