O MON CHER AMI
Déjà les ombres de la mort se répandent autour de moi! Mon heure dernière va bientôt sonner au Cadran inexorable de l'éternité! IL faut quitter cette vallée de douleurs et de larmes ! Il faut nous dire adieu! Oui, adieu! Ô mon seul ami, Ô toi que j’ai aimé plus que moimême, adieu! Nous n’irons plus goûter le frais, après le coucher du soleil dont la lumière m'échappe, et, au premier scintillement des étoiles, nous reposer sous les saules pleureurs que nous avions choisis. Nous ne jouirons plus ensemble des mille beautés de la nature. Ces temps sont passés pour toujours et ne peuvent plus renaître désormais pour nous! © mon ami, je mouille encore de mes pleurs, comme Îa. veille de ton départ, ce visage livide où sont déjà empreintes les traces de la mort, au souvenir cruel que réveillent en mon âme toutes les circonstances qui accompagnèrent notre dernière entrevue sur le bord du ruisseau ! Te souviens-tu des funestes pressentiments que je nourrissais alors dans mon cœur ? Bon Hamelin tu osais me rassurer! mais, bélas! mes craintes n'étaient
que trop fondées! Nous ne devions plus nous revoir! Je ne devais plus te presser sur mon cœur ! Cet adieu était éternel ! !!
O mon ami, si tu m’aimes encore, va prier sur mon tombeau. Tes prières ferventes seront écoutées de Dieu, et mon âme, délivrée de son enveloppe mortelle, voltigera autour de toi pour te remercier et te bénir.
Afin que dans le tourbillon du monde tu penses encore quelquefois à moi, car les morts sont si vite oubliés, je te lègue le fusil et le poignard que m’a données mon aîeul en mourant et que ma bonne mère, qui pleure près de moi, te -remettra après ma mort.
Je reprends, mon ami, cette lettre qu’une faiblesse m’a forcé d'interrompre. Puisse le ciel m’accorder encore quelques heures d’existence ! Non que je tienne beaucoup à la vie: j'en ai fait le sacrifice depuis longtemps, mais afin de . pouvoir t’entretenir encore quelque temps ! © mon cher Hamelin, ne t’afflige pas. L'homme ne ‘ meurt pas tout entier, une étincelle s’en échappe ; et cette étincelle divine, affranchie de ia matière qui la captivait, s’envole vers celui dont elle était sortie. Quand je serai dans la céleste patrie où j’espère aller, je demanderai à Dieu d’être ton ange gardien sur la terre. La vie,
cher ami, est toujours belle et bien attrayante à mon âge, je le sais, et pourtant je la quitterai maintenant sans regret. Qui sait ? si j’eusse vécu, le monde, la soif des richesses, les plaisirs, les passions, m’eussent peut-être ôté cette quiétude d'esprit que j’éprouve aujourd’hui sur mon lit de mort! Que la volonté de Dieu soit donc bénie ! Quelle joie ! Quel bonheur ! Je viens de recevoir la sainte Eucharistie ! Abreuvé du sang de Jésus-Christ, j'ai pris de nouvelles forces, et mon âms jadis opiniâtre à vouloir vivre, est toute soumise maintenant à la volonté de Dieu! Je meurs en paix. Adieu! adieu !
adieu ! Cruel adieu ! Il me semble te voir au pied de mon lit, approche, serre cette main pour la dernière fois ! Adieu ! Mon ami, reçois les dernières larmes d'un mourant. Joie ! bonheur ! extase |. ..ravissement....sentiments délicieux ... Souvenirs terrestes, adieu!.............
O Hamelin, 6 mon unique ami, délice et charme de ma vie, adieu pour jamais !! !
Au bas de cette lettre se trouvaient écrits, en postscriptum, quelques mots de sa mère. Elle m'apprenait les derniers moments de Didier.
Il était mort en prononçant mon nom ! Et j'avais reçu avec ses parents l’adieu que murmura à son
dernier soupir la lèvre décolorée du mourant. a2
Ici, se termine, cher M. Deschamps, cette amitié sainte que ni l’inconstance si ordinaire à cet âge, ni l’eloignement n’avait pu altérer un seul instant !
Et aujourd’hui que vingt-deux ans ont glissé sur ces évènements, je n’y puis penser sans être ému à son souvenir.