MA PREMIÈRE COMMUNION
À dater de cette époque ma vie changea de régime. Jusqu’alors, les jours de l’enfance, l’amour d’une mère que j’idolâtrais, et queiques amis que je chérissais m’avaient suffi. Mais après avoir atteint ma quatorzième année, je sentis soudain fermenter en moi de nouveaux désirs, de nouveaux besoins. J’éprouvais dans mon cœur un vide qu’il me fallait remplir. A cet âge le bonheur suprême consiste souvent dans l’acquisition d’un objet souvent imaginaire.
Les idées se modifient selon les lieux et les circonstances. Tout ce que je désirais alors c’était d’être seul, et ma seule crainte c’était de . retourner à Laprairie. Je me sentais peu disposé à apprendre à lire une langue que je ne comprenais pas, et qu’il eût fallu commencer par me faire entendre afin de saisir les explications que le maître faisait toujours en anglais. Autant
eut valu m’enseigner la grammaire française
en me l’expliquant en grec. Pour apprendre une langue étrangère il faut que le maître parle la langue de son élève. D’aiileurs les vacances approchaient, et quelques leçons de plus ou de moins de chinois, ne pouvaient guère me nuire. J’allai donc trouver ma mère et la suppliai de ne me pas renvoyer à Laprairie, alléguant, pour raisons principales, que j'avais quatorze ans, e6 qu’il fallait que je fisse ma première communion.
Ma mère qui était une femme pisuse et.
chrétienne acquiesça à ma demande avec joie.
Le dimanche suivant, je me mis sur les rangs avec les enfants de mon âge. Je ne savais pas mon catéchisme, mais en revanche j'étais, grâce à ma mère qui me les avait enseignées dès mes plus tendres années, fort savant sur les. différentes vérités de notre sainte religion. Le difficile était d'apprendre la lettre du-catéchisme, mais rien n’est impossible à l’homme qui veut fortement, énergiquement, opiniâtrement. Tous les obstacles disparaissent devant une volonté de fer : Labore cmnia vincit. Et moi j'avais cette volonté, aussi apprenais-je jusqu’à deux, trois et même quatre chapitres par jour. O que le succès élève l’âme et rafraîchit le cœur ! Six semaines après je savais mon catéchisme, et le curé Plinguet déclara que j'étais le premier de ses élèves.
L'abbé Plinguet était un homme fort spirituel, et savait si bien mêler l’utile à l’agréable, que ses instructions religieuses, toujours assaisonnées de petites anecdotes tirées des saintes Ecritures ou de la vie des saints, loin de nous ennuyer, ce qui est assez naturel à cet âge, où les vérités profondes ne sauraient encore parler à la raïson faute de développement, nous amusalent beaucoup au contraire, et nous faisaient toujours désirer le moment de l’entendre de nouveau.
Je me sentis peu à peu un goût insurmontable pour l'état religieux. Je ne voyais rien dans le monde qui fût digne de lui être comparé et il me semblait alors que la suprême félicité, c’était d’y parvenir. Une fois prêtre, me disaisje, je viendrai m’établir, comme curé, dans mon village, je ferai de beaux sermons. Le vin blanc coulera sur ma table, à flots brillants. J’aurai de magnifiques coursiers pour me promener, et au liéu d’être avare comme M. l'abbé, le seul défaut que je pusse lui reprocher, je répandrai l'argent à profusion dans les, familles pauvres dont je serai béni sur mon passage, et qui dans l’excès de leur reconnaissance m’appelleront le père des pauvres et le protecteur de la veuve et de l’orphelin. -
Je fis part de ces idées à ma mère qui m’embrassa avec joie |
Il ne m’en fallait pas davantage pour me tourner la tête et je formais déjà mille rêves brillants d’avenir.
Cependant le temps de nous approcher de la sainte table était arrivé, j'allais recevoir bientôt pour la première fois le grand mystère de notre foi! Avec quel désir ardent d’amour je me préparai à recevoir le divin Sauveur des hommes !
Durant la semaine qui précèdu ce beau jour, je passai une partie des nuits en prières ! Oh qu’elles étaient naïves et saintes ces prières que formulait mon jeune cœur. Enfin ce jour tant désiré arriva. Avec quelle joie ! avec quel ivresse ! je m’approchai des saints autels ! Que mon âme était pure ! Que ma foi était vive !
Que mes soupirs étaient ardents ! © le plus beau et le plus heureux jour de ma vie ! que n’ai-je terminé 1à une existence qui devait être si malheureuse !
Tout contribuait, dans ce beau jour, à plonger mon âme aimante, dans la plus douce des extases, dans le plus inexprimable des bonheurs ! Des milliers de cierges illuminaient l'enceinte étincelante d’or du vieux temple ; et les chantres,
accompagnés de plusieurs instruments, faisaient
résonner l'écho des voûtes du chant sacré des E hymnes. | de
Cette journée mémorable et de bonheur sans | ln mélange, se termina par le sermon de l’abbé | de qui nous fit sentir le bonheur inappréciable que de: nous avions eu defdevenir les enfants de Dieu, | luinous signala les dangers auxquels nous serions san exposés, et prépara nos jeunes cœurs au combat | les qu’allaient bientôt nous livrer le monde et ses d passions. Ê pie
Depuis ce jour, je n’eus qu’une idée, devenir end prêtre ; qu’un seul désir, entrer au collége. Je tais ne lisais plus que les auteurs sacrés. J'avais | T trouvé dans les rayons de la bibliothèque de ma | cieu mère, un livre de la vie des saintr. Me voilà her donc aussitôt à lire du matin jusqu’au soir la vie JW sapi merveilleuse des saints. Les actions héroïques l’éc de ces hommes pieux m’enchantent, la couronne
immortelle qu’ils reçoivent tous pour récompense m'enivre. Alors je change d'idée. La vie de prêtre n’est plus celle qui me convient,
je veux me faire ermite, je ne yois plus d’autre voie pour arriver au ciel.
Un jour donc, plein de ces idées excentriques, je quitte la maison paternelle et je m’achemine vers la forêt ; j'y fis mille détours avant de
me fixer sur le choix du lieu de mon ermitage.
+ Enfin je m’arrête au pied d’un côteau couronné de verts sapins, et tout près d’une source d’eau
limpide qui coulait à travers les mousses épaisses de la forêt. Je choisis l'endroit de ma résidence dans un lieu où le rocher se pliant sur lui-même, formait une voûte naturelle, et offrait sans trop de travaux, une retraite sûre contre les loups, les vents et les orages !
Je me mis aussitôt à l’œuvre ; je ramassai des pierres que j’entassai les unes sur les autres, les enduisant avec une espèce de ciment que je m’étais fait avec de l’eau de la source et de l’argile.
Trois jours après j’avais une grotte assez spacieuse pour contenir trois personnes. J'en avais hermétiquement fermé l'entrée avec de petits sapins que j'avais entrelacés et attachés avec l'écorce des arbres que j'avais coupés. J’élevai au fond de cette grotte un autel rustique sur lequel je mis une croix et de chaque côté de cette croix des fleurs sauvages que j'avais cueillies dans les interstices du rocher.
La grotte bâtie, c’était certainement avoir beaucoup fait, mais ce n’était pas assez: Il fallait vivre, et je me souciais guère de me nourrir de sauterelles, de racines, ou de miel sauvage comme la plupart d6 ceux que je voulais imiter.
Après avoir longtemps réfléchi, je me décidai enfin à aller faire une visite au poulallier domestique et à la huche maternelle, et pour cela je n’avais pas besoin de cartes d’introduction. Ainsi j'allais devenir probablement le premier saint, patron et protecteur du larcin. Cette pensée, il est vrai, m'avait d’abord arrêté. Le cri de la conscience:s’était fait entendre. Mais j'étais parvenu à lever peu à peu ces scrupules à force de raïsonnements. Mes parents, me disais-je, n’étaient-ils pas obligés de me nourrir ? Or ce que je prenais, je ne le prenais pas pour trafiquer, mais uniquement pour vivre, donc je n’étais pas coupable de larcin.
Armé de ce fameux syllogisme, je fis le soir même, une assez forte provision de comestibles, et le lendemain de grand matin, je partis avec mes effets dans un panier, et quelques livres de prières, surtout la vie des saints que je voulais imiter.
Arrivé dans ma grotte, je consacrai une partie de la journée à la lecture et au repos. Dans l'après-midi j’amassai une grande quantité de mousse pour me faire un lit.
Le soir venu, autre inconvénient ; je n’avais pas de lumière. Mais le besoin est la mère des inventions. Je me rappelai avoir lu que
les Indiens se procuraient du feu au moyen de branches sèches qu’ils frottaient rapidement les unes contre les autres. Je pris aussitôt deux branchés et je les frottai. Ma joie fut grande quand au bout d’une demi heure environ, j’en vis sortir de grosses étincelles; j’en allumai de la mousse sèche, et ensuite des branches d’arbres desséchées que je ramassai de toutes parts. En un instant les arbres de la forêt s’illuminèrent de la flamme de mon foyer.
Dans ma reconnaissance, je me jetai à genoux et je remerciai Dieu du bon succès que j'avais eu dans toutes mes entreprises.
Je me couchai assez tard, et le lendemain je me levai avec le chant matinal des oiseaux.
Que je me trouvais heureux d’être ainsi seul au milieu de ces bois? Que mon âme était pleine de sentiments délicieux! Que j'eusse volontiers passé ma vie dans cette charmante solitude, loin du bruit des villes et des discours mensongers des hommes !
Trois jours s’écoulèrent ainsi sans que je fusse troublé dans ma paisible retraite; mais Île quatrième, j’entendis sur les huit heures du matin les aboïements du chien de la maison.
On se servait de l'intelligence du pauvre Rover, et surtout de son amitié pour moi, pour décou-
vrir le lieu de ma retraite. Ce fut à cette heure seulement que faisant un retour sur moimême, j’eus conscience de ma conduite légère et coupable ! Je tremblais comme si j'avais été sous la zône glaciale au fond de la Sibérie.
Hélas! j'avais quitté la maison sans rien dire à personne, et je connaissais le caractère irrascible de mon beau-père. Une sueur froide perlait sur mon front.
Cependant les aboiements de Rover qui avait fléré la piste de mes pas, devenaient de plus en plus distincts. D’autres à ma place, ge seraient enfuis, moi je demeurai immobile et j'attendis courageusement au fond de ma grotte. Mais que mon cœur battait violemment! J’ai éprouvé depuis bien des dangers autrement sérieux, mais je n’ai rencontré dans aucun de ceux-ci de plus vives angoisses que dans cette circonstance.
Rover, après avoir battu la forêt en tout sens, car J'avais fait tant d’allées et venues que la pauvre bête s’y perdait, arriva enfin. Je crus qu’il allait me mettre en pièces, tant sa joie ‘était grande et ses caresses bruyantes.
Pauvre bête, tu ne pouvais t’imaginer pourquoi j’accueillais alors si froidement tes démonstraticns d’amitié !
EE
Peu après Jj'aperçus à travers les arbres quelqu’un qui s’avançait dans ma direction. Je n’y pus tenir d’avantage : je me laissai choir sur le sol, la figure contre terre et à demi mort de peur ! Cependant on approche, on me remue, mot : je fais le mort. On m'appelle par mon nom.
O alors, vous dire ce que j’éprouvai, au timbre doux, sonore et mélodieux de cette voix chérie, ne peut se décrire! © joie! 6 bonheur! 6 transport ! Ô douce erreur! Au lieu de mon beau-père que je craignais à l’égal du diable, figurez-vous qui j'avais devant moi? Camille, mon premier ami d'enfance. Ressusciter, me lever, lui sauter au cou, l’embrasser, tout cela prend plus de temps à raconter qu’il n’en faut pour l’accomplir.
Son père venait d'arriver des Etats-Unis où il avait assez gagné d'argent pour vivre désormais tranquille et heureux, du fruit de ses épargnes.
Après les premiers épanchements de nos cœurs nous nous assîmes à l’entrée de ma grotte, et Camille me raconta combien ma pauvre mère avait été inquiète à mon sujet. Elle me croyait retourné à Laprairie, et Mr. Bériau devait s’en informer en revenant de la ville où il était alors et auquel ma mère avait écrit.
Quand j’appris que mon beau-père était absent de la maison je ne pus contenir ma joie, je la laissai éclater par des cris, par des sauts que tout autre que Camille aurait attribués à un subit accès d’aliénation mentale.
Nous ne quittâmes mon vallon solitaire que lorsque le soleil se fut plongé derrière les grands bois. Quand nous arrivâmes à la maison, les premières étoiles de la nuit commençaient à briller au ciel.
Ici mon ami me quitta, et j’allai me jeter aux pieds de ma mère et les arrosaide mes larmes. O bonne mère ! je m'attendais à être fortement repri- . mandé, mais pas un signe, pas une parole de mécontentement ne sortit de ses lèvres! Elle se borna à me faire quelques remarques fort sensées relativement à mon projet d’ermitage qu'elle avait appris, je ne sais trop comment. Qui peut tromper les yeux vigilants d'une mère ? Puis elle se mit à rire de tout son cœur de mes chimères, me disant que le temps des anachorètes était . passé, et qu'au milieu des glaces du Canada, ces révérends n’auraient pas tenu longtemps la campagne.
Je pris le parti de rire avec elle de mes folies ; je la priai seulement de profiter de l’absence de mon beau-père, pour venir avec moi visiter mon
ermitage. Elle y consentit, et le lendemain, nous partîimes accompagnés de Camille que j'avais fait demander.
O bonne et tendre mère, comme elle pleura quand elle vit mes travaux et les peines que je m'étais données pour devenir ermite! Je ne pus m'éloigner de ma cabane sans regret et sans y laisser un souvenir : je gravai avec mon cou-
teau sur une pierre les quatre vers suivants : Adieu charmante grotte ! adieu séjour tranquille Où durant trois longs jours je goûtai le bonheur! Adieu, source limpide ! adieu croix, Ô ma sœur ! Adieu, vallons, forêts ! Je pars avec Camille.
Si j’eusse vécu dans d’autres tem.,.3, et dans quelques déserts de la Thébaïde, je servis probablement devenu un grand patriarche.
Ainsi s’écoulèrent, cher Déchamps, les douces et paisibles années de mon enfance ! Elevé par une mère aussi pieuse qu’éclairée, douce et prévoyante, et toujours occupée de mon bonheur, mon cœur s’ouvrit de bonne heure aux douces émotions de la vertu ? J'étais né avec un cœur sensible, et doué d’un esprit enclin à la poësie ! Aussi comme je goutais à cet âge cette nature toujours si belle et si neuve ! De quels sentiments délicieux elle remplissait mon jeune cœur !
Cette première période de ma vie, vous a sans doute, fort peu intéressé, o cher Déchamps.
Vous auriez préféré de grands évènements à cette narration puérile de ma jeunesse. Vous auriez mieux aimé un héros exposé à mille dangers, à mille trahisons, à mille embüûches. Mais n’oubliez pas que ce n’est pas un roman que je vous fais, mais le récit de ma vie, et cela d’une manière aussi fidèle que me le permet ma mémoire. À quoi bon, direz-vous encore, nous entretenir si longtemps de rochers, de fleurs, de moutons, de chasse, de classe, d’amitiés et d’ermitage ? Et vous avez parfaitement raison, mais que voulezvous, j’ai la manie des vieillards : rien n’était si beau que leur temps ; et quand j’évoque dans ma mémoire tous les souvenirs de'ce temps écoulé quine doit plus revenir, c'est toujours avec regret que mon cœur s’arrache à leurs douces impressions |
Mais je n’abuserai pas plus longtemps de votre patience et je vais dérouler sous vos yeux le tableau de cette seconde partie de mon existence, tableau sombre et lamentable que j'avais juré de .tenir éternellement enveloppé dans les plis de mon cœur. Tantôt, la douleur, le désespoir, l’exil. Hélas! je voudrais m’arrêter, et m’attacher encore aux pures jouissances de mon enfance ! Mais la fatalité me pousse !. j’hésite, je tremble de lever le voile, et cependant je tiens
le fer brûlant prêt à passer sur toutes les blessures encore saignantes de mon cœur ! O pourquoi ne pas couvrir du manteau de l'oubli, les malheurs et les souffrances innombrables qui me firent si souvent désirer la mort comme l’unique remède à mes maux! Mais le sort en est jeté.
Eloignons-nous encore pour quelques instants des eaux consolatrices du Læthé.
Telle fut cette première partie du récit de Hamelin.
Quand il se tut, les étoiles avaient déjà depuis longtemps allumé leurs lampes d’or dans les cieux. Nous nous levâmes et descendîmes silencieusement la montagne jusqu'aux pôrtes da la ville ; 1à il me dit de l’attendre chez moi le lendemain, qu’il avait conçu une idée qu'il m'expliquerait alors. Sur ce nous nous séparâmes, moi pour retourner à mon hôtel, lui pour aller je ne sais où, car sa vie à Santiago, ainsi que le lieu qu’il habitait était un mystère.
Le lendemain, à huit heures, il entra dans
mon hôtel. Il tenait une cravache à la main,
et portait contre son habitude de longues bottes
“+ un habit ou longue redingote de toile cirée.
—Diable, lui dis-je, en le saluant et en riant,
Où allez-vous donc ainsi accoutré ?
—Achevez de déjeuner, dit-il, vous le saurez tout à l’heure.
Je pris une tasse de café, et nous sortîmes sur le balcon.—Et bien, dis-je, voyons votre idée ? Ca: ce changement dans votre manière de vous habiller, a sans doute quelque rapport avec l’idée dont vous me parliez hier en nous séparant et que vous deviez m'expliquer ce matin.
— Oui, dit-il, vous avez deviné juste. Et cette idée la voici: Je quitte Santiago.
—Et où voulez-vous aller ?
—AÀ Obidas.
— Et où cela se trouve-t-il ?
—Sur le fleuve des Amazones.
—Et que voulez-vous aller faire là ?
—Fortune.
—Et comment y ferez-vous fortune ?
— Ecoutez, me dit-il; il existe non loin de la source de ce grand fleuve des Amazones, une tribu indienne. Ce sont les Zumas. Un jour que je chassais dans les Andes, je perdis ma route et je m’égarai. Je marchai une partie du jour à l’aventure. Cependant le soleil baïssait rapidement et mon cheval était épuisé, force me fut donc de descendre et de lui donner le temps de se remettre de ses fatigues. Je lui ôtai sa bride et le mis en liberté. Aussitôt qu’il fut libre, il ne songea d'abord qu’à apaiser sa faim dans l'herbe épaisse et tendre dont cette partie
des ras mai hau dan
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de la | une jour 18 Ma ie du issait e me emps tai 84 1 fut faim partie
des Andes était tapissée. Mais quand il se fut rassasié, il partit comme un trait lancé par une main vigoureuse et disparut bientôt dans les hautes futaies de la forêt. Je courus longtemps dans l’espérance de le rejoindre, mais ce fut peine perdue. Que faire alors seul au milieu de cette sombre forêt. La nuit approchait rapidement, et déjà sortaient de tous les antres de la montagne, d’affreux rugissements. Je jetai un coup d’œil désespéré autour de moi.
Les ténèbres envahissaient la forêt. La peur s'empara de moi, je montai dans un arbre touffu ; cet arbre, à trente pieds de terre environ, se partageait en quatre tiges et formait au milieu de ces tiges un plateau assez spacieux pour y être à l'aise. Je résolus d’y passer la nuit. J’attachai ma carabine à l’un des rameaux puis je tirai de mon sac de voyage des œufs durs, du pain, une gourde d’eau de vie et je soupai à la lueur douteuse du crépuscule. Mon repas terminé je passai ma ceinture autour de mes reins et j’attachai l’un des bouts à l’une des quatre tiges, et de l’autre, car elle était très longue et très large, je me couvris le visage Pour me mettre à l’abri des maringouins que l’on pouvait couper avec un couteau, tant ils étaient
La
nombreux. Je ne fus pas longtemps sans
m'endormir d’un sommeil lourd et profond.
Je dormais depuis deux ou trois heures quand je fus soudain éveillé par des voix humaines. M'étant levé sur mon séant, j’aperçus à la lueur des flambeaux qu’on portait, trois hommes :
L’un d’eux avait les mains liées derrière le dos.
— Donnez-nous, disaient les deux autres en langue espagnole, les diamants que nous vous avons vu laver, avant le coucher du soleil, sur le bord du lac des Fées.
—Je ne les ai plus, disait l’Indien, (car ce .isérable était un indien) je les ai laissés dans le sable. 3
—-Tu as menti, chien maudit, dirent les deux espagnols, et si tu ne t’exécutes sur le champ, nous allons voir de quelle couleur tu as le sang du cœur. |
L’Indien protesta, jurant par le Grand Esprit qu’il ne les avait pas.
—Fort bien, dirent les Espagnols, c’est ce que nous allons voir, et ayant dit ces mots, ils tirèrent de leurs ceintures leurs poignards dont les lames damassées brillaient à la clarté des torches, et g’approchant de l’Indien, ils le saisirent par les cheveux et le terrassèrent. Alors ils entrouvrirent sa chemise à l’endroit du cœur, et y appuyèrent la pointe acérée de leurs poignarde
me
L’Indien poussa un cri de douleur.
—Eh bien! Vas-tu nous les donner tes diamants, maudit mécréant d’Indien ?
L’Indien soupira, mais ne répondit pas.
L’un des deux Espagnols, exaspéré par cette résistance opiniâtre de l’Indien, leva le bras, mais son Compagnon le saisit au moment qu’il allait frapper.
—Non, dit-il, arrête ;—j’ai une idée. Attachons-le à cet arbre. Bien! maintenant apporte ts torche. Celui-là apporte la torche.
— Voyons, dit-il, si le feu déliera la langue de ce maudit Indien.
Je saisis ma carabine, bien décidé de tuer ces deux misérables, et de sauver la victime.
Alors ils prirent les deux mains de l’Indien et les attachèrent en croix ; ceci fait,ils ramassèrent leurs torches et s’approchèrent du malheureux, mais comme jies torches allaient atteindre ses doigts, je pressai la détente et mon coup partit,
Quand i: fniée de la poudre se fut dissipée, J'apercus l’un ut: deux Espagnols qui se roulait convulsivement dans l’herbe qu’il rougissaut de son sang.
L'autre prit la fuite, mais il n’avait pas fait dix pas qu ma seconde balle l’atteignait entre les deux éjsnies et le faisait suivre son compa-
gnon.
Je descendis alors de mon arbre et jallai
détacher l’Indien qui, ne sachant trop comment me témoigner sa reconnaissance, m'embrassait les genoux.
J’allai ensuite aux deux Espagnols, mais ils étaient morts. |
L’Indien les dépouilla de leurs vêtements, et les ayant scalpés, mit leurs chevelures dans son carquois.
Bientôt après le | parut et les oiseaux se réveillèrent joyeux su: les horreurs de cette nuit sanglante.
L'Indien, alors m appela, et ayant entrouvert sa chemise, il en tira un diamanñt de la grosseur d’un gros grain de maïs qu’il me présenta en disant :
—Frère, si jamais tu viens dans les cases des Zumas, mon père sera ton père, ma mère sera ta mère, mes sœurs seront tes sœurs, et mes frères les Zumas te chargeront de ces pierres que vous autres hommes blancs estimez à un si haut prix,
et auxquelles nous Indiens préférons le plus
petit peccari.
— Pourquoi donc alors, dis-je, ne vouliez-vous
pas abandonner les vôtres à ces deux misérables
qui vous les demandaient pour prix de votre
vie ?
Ilar ent ait
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vert geur a en
s des a ta ères vous prix; plus
Vous
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yotre:
— C’est que ces deux hommes, voyez-vous, si je les leur eusse donnés, m’auraient tué tout de même, et que, non contents de ce que je leur aurais donné, ils auraient attiré mon père et mes frères sous prétexte de traiter de ma rançon et leur auraient fait subir le même sort ; je préférais donc mourir et sauver la vie de mon père et de mes frères.
J’admirais avec un attendrissement mêlé de respect, la générosité naïve et hércïque de cet enfant des bois.
Je lui fis cadeau des deux poignards des espagnols que je m'étais arrogés par droit de conquête, et je le quittai, lui promettant d’aller visiter sa tribu aussitôt que le hazard m’en fournirait l’occasion.
Ayant retrouvé mon chemin, j’arrivai sur le soir dans un petit village dont j'ai oublié le nom et qui se trouve à sept lieues de Santiago, et le lendemain j’arrivai à la ville où j’obtins 800 dollars de mon diamant. Il était temps que ce secours providentiel m’arrivât, car il ne me restait plus que quelques piastres dont je devais une grande partie j; ur ma pension.
—ÆEh bien ! cher Deschamps, comprenez-vous maintenant pourquoi je veux aller chez les Zumas,
et comment j’y ferai fortune. H2
—J'e comprends, mon ami, mais cette route est; lé longue et périlleuse. | guc —Cent lieues, mon cher, quant au péril, je ne | if le crains plus. | Il:
Pauvre malheureux, il ne savait pas ce que: | ila V’avenir lui réservait ! ( — Et comment vous rendrez-vous à cette bour-
gade ?
—À cheval.
— Et quand partez-vous ?
—Dans deux heures.
—Seul ?
—Seul. : À moirs ce vous ayez le désir de m’accompagner.
Oh ! de quelle joie vous remplissez mon cœur, m'écriai-je, car je craignais que vous ne partissiez sans moi.
—Merci, me dit-il, je comptais sur vous.
— Avez-vous des chevaux ?
—Les deux meilleures bêtes du Chili.
—Et des vivres ? D Inst
— Venez, me dit-il, nous allons en acheter pour 15 jours. C’estun voyage de dix longues journées à travers les montagnes et les Llanos, mais il vaut mieux en avoir plus que moins.
Je le suivis: Il me mena d’abord chez le charcutier, où il acheta deux jambons, puis chez
est.
ne
que
UTr-
de:
eur, tis-
chez.
l'épicier où il prit du raisin sec, du café, du sucre et des biscuits. Puis chez le marchand où il fit une ample provision de vin et d'eau-de-vie. Il voulait faire faire la noce aux sauvages. Puis il acheta de la poudre, du plomb et des balles.
Ces achats terminés, nous fîimes nos sacs de voyage, les attachâmes solidement sur le dos de nos chevaux, et montant en selle, nous cotoyâmes le rivage de la mer pendant une demi lieue, et puis tournant soudain à droite, nous cheminâmes vers la montagne.
Nous marchions sur une route unie et sablon-neuse. Nous avions au-dessus de nos têtes un ciel diaphane ; devant nous des monts couronnés de forêts imposantes. A droite et à gauche une végétation riche et opulente ; des cocotiers promenant dans les airs leurs panaches ondoyants ; des bananiers pliant sous le poids de leurs fruits savoureux ; des orangers chargés de fruits dorés et veloutés ; des ananas parfumés ; des papillons multicolores volant capricieusement dans les airs.
—Quelle belle nature, dis-je à Hamelin, rom-pant le silence que nous gardions depuis un quart. d'heure, quelle richesse de végétation !
—Bien belle, mon ami, et cependant avec tout cela, l'Espagnol est pauvre et démoralisé...
El se fie trop sur la bonté de Dieu ; cette abondance l’énerve.
Nous étions arrivés, tout en causant, sous les premiers arbres de la forêt.
—Ne trouvez-vous pas, dis-je à Hamelin, que ces vastes solitudes, que ce silence profond des éléments sont propices au récit des aventures ? Si vous me continuiez le vôtre pour éparquer la monotonie du voyage.
Il tira sa montre, et l’ouvrant : onze heures, dit-il, dans une demi heure, nous ferons manger nos chevaux et nous diînerons nous-mêmes ; “nous nous remettrons ensuite en route et je vous continuerai mon histoire.
Nous arrivâmes une demi-heure après, au pied des Andes. Là nous sautâmes à terre ; nous mîmes des sabots à nos chevaux de peur qu’ils'ne nous abandonnassent, et tirant nos mets de nos sacs, nous dinâmes joyeusement, tout en formant mille projets d'avenir si nous réussissions
dans nos entreprises.
Le dîner fini, nous nous remîmes en route,
et Hamelin poursuivit ainsi le récit de ses aventures :
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