LE COLLÈGE
Quand mon beau-père fut de retour de la ville, ma mère lui conta mon histoire et ii fut résolu que j’entrerais au collége de Saint-Sulpice.
Quinze jours après j’entrais au collége. Les. années que jy ai passées furent tranquilles ét heureuses. Oh ! que ne duriez-vous toujours ! j'ai éprouvé depuis bien des deboires, bien des contrariétés, bien des vicissitudes, bien des souf-. frances ! !
La vie de collége est une vie d'illusions, de rêveries et d’extases. Elle ne nous laisse aper-. cevoir le monde réel qu’à travers un mirage trompeur qui nous le représente sous ses couleurs les plus avantageuses.
Je fus en tout quatre ans dans cette maison.
Au fur et à mesure que je voyais poindre à l'horizon le jour qu’il me faudrait quitter cette sainte demeure, bien différent de la plupart des jeunes gens qui voient arriver la fin de leurs.
études comme une époque de délivrance et de liberté, j'étais au contraire rempli d’une indicible tristesse. Mon âme était pleine de sombres pressentiments. [L’avenir m’apparaissait sous les couleurs les moins favorables. Je cherchais à me faire illusion sur la rapidité avec laquelle fuyait le temps qui allait bientôt me lancer dans le monde. Ce jour fatal arriva enfin.
Avant de confier ma faible nacelle à cette mer si fertile en naufrages, je me recueillis dans la retraite et je cherchai dans le directeur de ma conscience des lumières qui m’éclairassent et me guidassent dans le choix d’un état.
Huit jours plus tard, je tombais comme une feuille détachée de l’arbre qui l’avait nourrie de sa sève au milieu d’une société indifférente et. souvent injuste.
Seul et abandonné à moi-même, sans parents, sans guide, sans appui, sans espérance, je jetai autour de moi, Ô cher Deschamps, un regard d’angoisses et presque de désespoir !
Quelques jours après mon départ du collége,
j'allai frapper à la porte de plusieurs bureaux d'avocat, avec ma ceinture d’écolier pour toute lettre de recommandation. Je fus partout reçu avec cette politesse froide et guindée qui glace et brise le cœur. Quand j'avais exposé le motif
de ma visite, on me répondait invariablement par ces deux phrases banales : “ Nous n’avons besvin de personne dans ce moment-ci ; ”’ ou bien: encore : ‘revenez dans quinze jours.”?
Il est si facile, voyez-vous, de demeurer quinze jours à Montréal, quand on n’a pour toute richesse dans sa poche que quelques prix de collége et un certificat de bonne conduite. Je retournai néanmoins chez quelques-uns, mais ce fut peine perdue. Perdant alors patience et courage, je quittai la ville, et retournai dans mon village. Là je m'enfermai, pendant quelques.
jours, dans la chambre des sanglots, afin de réfléchir plus à mon aise sur la bizarrerie de ma destinée. Ces lieux réveillèrent dans mon cœur, mes souvenirs d'enfance et je pleurai amèrement.
Cependant la nuit était arrivée, triste, sombre et lugubre. Au dehors les vents gémissaient et; de gros nuages gris roulaient sur le ciel en lambeaux déchirés ; une pluie torrentielle battait, sur les vitres de ma chambre, une mesure triste et monotone, tout-à-fait en harmonie avec mes. sombres pensées.
Je me jetai, épuisé de chagrin, sur le bord de. mon lit. Le sommeil ne se fit pas longtemps attendre. 11 fut long et profond. On le trouve:
si doux à cet Âge peu avancé qui est comme l'aurore de la vie! Plus tard, quand le malheur a étendu sur l’homme le voile sombre de son aile, ce n’est plus que difficilement que les bienfaits du sommeil peuvent atteindre ses esprits torturés par mille angoisses. Pour moi, j’en étais encore à ma première épreuve ; je n’avais fait qu’effleurer le vase du bout des lèvres, et le sang généreux qui coulait dans mes veines ne laissait encore aucune prise sérieuse au malheur.
Le lendemain quand je m’éveillai, des flots de lumière inondaïent ma chambre ; je sautai hors de mon lit et j'appelai Marguerite, vieille servante -qui m'avait bercé cafant, sur ses genoux et m'avait bien souvent endormi par ses chansons et ses refreins aussi agrestes qu’elle-même, et je la priai de m’apporter du pain et du lait.
La bonne fille revint bientôt avec le pain et le lait, et de plus du sucre et des fruits qu’elle avait été cueillir pour son jeune maître.
Quand j’eus déjeûné, je remontai à ma chambre et passai le reste du jour à lire Monte Christo,
Le soir, après le souper, je pris ma canne et je sortis. Le ciel était pur, et au couchant quelques nuages se doraïent encore des clartés mourantes d’un beau jour, un vent frais ridait les
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flots du lac et détachait des arbres les feuilles jaunies de l'automne qui approchait en répandant dans la nature,la mélancolie et le deuil. Peu après, ja lune se leva et blanchit à mes pieds, de sa lumière pâle et veloutée, les tapis de gazon.
& me promenais depuis une heure environ quand j’entendis résonner à mes oreilles des accords mélodieux que je pris alors pour ceux d’une harpe. Je me dirigeai aussitôt vers l’endroit d’où ils m’avaient semblé venir.
Quand je fus arrivé au sommet de la colline sur laquelle le village est bâti, je me trouvai en face de l’habitation de M. Helvin. La musique avait cessé. Je continuai néanmoins d’avancer
u’à la galerie. J’aperçus alors à travers les naeaux de damas entrouverts, assise devant un piano, une jeune fille, les coudes appuyés sur un cahier de musique, et plongée dans une profonde rêverie. 4
Un petit chien blanc étendu sur le tapis moëlleux de la chambre, reposait paisiblement à ses pieds.
Une seule bougie, placée au côté d’elle, sur un petit guéridon, répandait à l’intérieur, une lueur vacillante et douteuse.
La maîtresse de ce charmant boudoir, ne don-
nait cependant aucun signe de vie, tant elle était
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à ce moment préoccupée par une idée fixe, qui semblait absorber toutes ses facultés intellectuelles.
Elle demeura longtemps dans cet état d’immobilité complète.
Puis elle sortit soudain de cette espèce de lé: thargie. Elle jeta un coup d’œil inquiet autour
d’elle, se frotta les yeux à plusieurs reprises, . comme quelqu'un qui sort d’un sommeil profond, et laissa courir ses petits doigts blancs et effilés «sur le clavier d’ivoire de l’instrument, qui se mit à soupirer des accords, doux, brisés, tristes, interrompus, traduisant comme un miroir fidèle les pensées qui faisaient alors vibrer les fibres tristes ou joyeuses du cœur de la jeune fille.
Charmé et transporté par cette harmonie divine qui tantôt s’élevait et grondait comme le bruit des grandes eaux, ou de la foudre à travers les nuages, tantôt faiblissait, baissait, s’amortissait et ne faisait plus entendre qu’un murmure plaintif semblable au dernier soupi: d’un mourant, je demeurais immobile comme si j'eusse été cloué au vantail de la croisée, et je ne pouvais me rassasier de promener mes regards éblouis, sur tant de charmes réunis.
Oh ! Jamais poëte n’a, dans ses plus fortes excentricités amoureuses. revé un tel idéal de
beauté, de candeur ingénue, de perfections réunies !
Oh! qu’elle était belle, cher Deschamps, qu’elle était belle !
D'une taille élégante et svelte qu'enveloppait alors”une robe de mousseline blanche à trois falbalas, avec un ruban rose qui la serrait amoureusement, elle me rappelait ces ombres légères, aériennes, de Marven, que nous peint Ossian, roulant incorporées au brouillard de la nuit, dans les gorges ou au-dessus des montagnes de l’antique Calédonie. Sa blancheur ne pouvait se comparer qu’à un lis humide de rosée, s’épanouissant sous les premiers baisers de l’aurore. Ses joues, légèrement colorées,avaient la fermeté et le päli du marbre. Ses yeux noirs et fendus en amende étaient expressifs et avaient je ne sais quoi de doux, de triste, de limpide qui captivait, subjuguait et passionnait tous ceux qui en approchaient.—Dans ce moment, elle les tenait fixés sur un Coin bleu du ciel, alors parsemé d’étoiles, et semblait poursuivre à travers les plaines de l'infini, quelque personnage invisible. Ses lèvres écarlates comme un grain de corail qui sort des flots, s'entrouvaient en tremblant pour laisser passer les mots, expression naïve et sainte de ce cœur de seize ans, et découvraient à l’œil une
rangée de petites dents perlées et plus éblouissantes que l’ivoire le plus pure. Sa chevelure était noire comme l’aile d’un corbeau, et descendait en longues tresses sur ses épaules fermes et vermeilles ou roulait au souffle de la brise qui s’introduisait par la fenêtre, sur un sein arrondi dont les ondulations cadencées soulevaient la gaze transparente de son fichu. Deux épingles d’or la retenaient sur son front large et pensif. Sa voix, car alors elle chantait une romance des vieux bords canadiens, était pure et sonore.
Oh! avec quel regret je la vis fermer son piano, s'éloigner, d’une démarche majestueuse, vers la porte de la chambre et disparaître à mes yeux !
Je me retirai le front brûlant, l’esprit agité, le cœur serré, et de retour chez moi je ne pus fermer l'œil de toute la nuit. Les dernières vibrations de l’instrument, et les soupirs de sa voix tintalent sans cesse à mes oreilles et cette fraîche image d’ange était toujours là présente à ma mémoire, et m’obsédait sans relâche et sans repos pour mon esprit. Îl mesemblait entendre sa voix partout ; dans le souffle de la brise, dans le murmure du ruisseau, dans les gémissements du vent dans les sapins. Incapable de dormir, je me levai et fermai ma fenêtre, puis j’allumai