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ma lampe et je pris le premier livre qui me tomba sous la main; mais il me fut impossible de lire. Je lisais vingt fois la même page, sans rien comprendre. Mon esprit était ailleurs. Je remis donc mon livre dans les rayons de la bibliothèque et ouvrant de nouveau ma fenêtre, je m’y assis. Une teinte rose du côté de l’orient frangeait l’horizon, et le coq, ce précurseur du jour, faisait entendre de divers lieux à la fois son chant plein, puissant et sonore. L’écho des bois, des vallons et des montagnes les répétait tour à tour, et donnait à toute la nature endormie, le premier signal du réveil :——Le rossignol, le rougegorge et la grive mélèrent successivement leurs voix harmonieuses ou plaintives à ces bruits divers et tout devint vie et mouvement autour du petit village dont les habitants, à l’exception d’un seul, se livraient encore aux douceurs du
sommeil. Je me jetai à genoux et je priai Dieu.
Après cet acte de reconnaissance à l’Etre suprê-
me, je déjéunai. Ensuite je pris mon fusil, ma
gibecière et je sortis. Une brise pleine de
l’arôme des fleurs souflait mollement. Je suivis
pendant quelque temps le cours tortueux du
ruisseau, puis sautant la haie d’aubépine, j’entrai
dans la forêt encore ensevelie d’ombres. Je œ’assis au pied d’un hêtre pour attendre le
retour du soleil. Il parut bientôt radieux sur la cime verdoyante du mont Ste. Marie. Je n’ai jamais trouvé rien de plus beau que ce spectacle au milieu des bois Des torrents de lumière divergeaient à travers les feuilles, le tronc des arbres, les branches entrelacées, et venaient se jouer dans les mille sentiers sombres de la forêt, sur les feuilles embaumées du thé des bois, aux graines carailleuses, crystallisées, humides de rosée, sur les lilas, les liannes annelées, les bourdainiers aux grains d’azur ; tout était parfumé, brillant, saturé de lumière.
Mais j'étais insensible à toute cette munifcence de la nature. La perdrix, la bécassine et le coq-des-bois se levaient ei se relevaient devant moi ; le lièvre courait paisiblement dans mes sentiers, et mon fusil demeurait stationnaire sur mon épaule. Une seule pensée m’occupait ; un seul objet remplissait mon cœur. C’était l’image de cette jeune fille que j'avais vue la veille et que je ne reverrais peut-être jamais ! cette voix mélancolique et divine que je n’entendrais peut-être plus !
J’arrivai ainsi, mû par un ressort invisible qu’une puissance intérieure gouverne, jusqu’à la grotte que cinq ans auparavant j’avais construite dans le dessein de me faire ermite. Hélas! à
cette heure, ces idées étaient bien loin de mon esprit. Cette jeune fille m’avait ébloui ; j'étais. amoureux sans même le deviner. Ah! si j'avais pu lire dans l’avenir les maux cruels que cet amour devait me causer, les larmes amères qu’il me ferait verser, j’eusse chassé loin de moi sa coupe empoisonnée |
Je trouvai à peu près tout dans le même ordre, qu’autrefois. La source remplie de ses eaux pures et fraîches coulait toujours auprès. Les mêmes arbres au feuillage épais l’ombrageaient.
Je me glissai, en rampant, dans la grotte. Un aïr froid et humide me frappa la figure ; quelques chauves souris, effarouchées par le bruit de mes pas, me battirent le visage de leurs ailes et s’enfuirent en criant.
Partout où l’homme a passé s’établit et règne l’animal sauvage. Aujourd’hui le chacal foule en paix les lieux où furent jadis Balbeck et Tyr.
Je retrouvai au fond de ma grotte le modeste autel de pierre que j'avais érigé et la petite croix de cèdre, mais un peu inclinée, comme quelqu'un qui salue un ancien compagnon d’infortune. A cette vue, mes souvenirs d’enfance se réveillèrent, mon cœur se gonfla et je pleurai: Je sortis, à la porte je trouvai la pierre sur la-
quelle j'avais gravé des vers ; les caractères en étaient parfaitement conservés. Je dis adieu à tous ces témoins de mon enfance, et je m’éloignai l'esprit un peu moins agité.
Héias! je ne devais plus revenir en ces lieux. La main barbare d’un étranger allait bientôt détruire tout ce qui m'avait été si cher.
À quelques centaines de verges de la forêt, au nord, était un puits que mon père avait fait creuser pour abreuver les bêtes pendant les grandes chaleurs de l'été. Il y avait auprès une auge à moitié remplie d’eau. J’allai m'asseoir à l'une de ses extrémités. De ce banc rustique je vis coucher le soleil sur la cime flétrie des forêts opposées ; son rayon avait la mélancolie d’un adieu. L'étoile du berger scintillait à travers les nuages dorés du couchant. Les arbres avaient néanmoins conservé leur manteau printannier, et l’on ne s’apercevait de l’approche de l’automne qu’à l’émigration des corneilles qui, au moment du crépuscule, volaient en bandes au-dessus des bois. |
Je les suivais da”s leur vol, d’un œil rempli de tristesse, car elles m’annonçaient par leur fuite, que moi aussi il me faudrait peut-être bientôt aller chercher loin de la patrie le pain qu’elle me refusait.
Quand j’entrai à la maison, la nuit était tombée et les premières lumières commençaient à briller au village.
Ma surprise fut grande quand j’aperçus ma mère, car j'ai oublié de vous dire que mon beaupère avait quitté St. Philippe pour St. Martin où il avait fait une grosse entreprise et que ma mère l'y avait suivi. Elle vint aussitôt au-devant de moi et je me jetai dans ses bras. Pauvre mère, elle avait bien vieilli depuis que je: l’avais quittée ! En ce moment la joie inondait son cœur ; elle me faisait mille questions auxquelles je m’empressais de répondre. Elle me trouvait grandi, elle me trouvait beau, spirituel. Ah ! toutes les mères sont bien les mêmes à l’égard de leurs enfants. Elles leur trouvent toujours mille qualités qu’elles seules aperçoivent !
Nous soupâmes ensemble et après le souper nous nous retirâmes. chacun dans notre chambre. La mienne, comme je crois vous l'avoir dit, donnait sur le village. Quand tout le monde de la maison se fut endormi, je sautai par la fenêtre que je refermai du mieux que je pus, et je m'acheminai vers le village. Une agréable fraîcheur avait succédé à la chaleur du jour, et la lune, qui avait franchi à peu près la moitié de sa
course, brillait d’un vif éclat. J’arrivai bientôt
devant la croisée où la veille m'était apparue belle et charmante mon adorable Sylphide ; mais je la trouvai plongée dans l'obscurité. Déçu dans mes espérances, je sautai par-dessus la haïe et me trouvai dans un riant petit jardin qui s’étendait au nord de la maison ; j’en parcourus toutes les allées sablonneuses et bordées de violettes et de jasmins. Ces allées, ces fleurs, ces arbres, tout m’y rappelait l’objet de ma passion. Elle devait avoir fléré ces fleurs et foulé de ses petits pieds mignons le sol de ce jardin. Le silence profond, solennel, les grandes ombres des arbres que la lune projetait à mes pieds, tout m’enivrait et plongeait mon âme dans le monde des illusions les plus folles et les plus excentriques. Tantôt je me figurais que je me promenais sous ces allées ombreuses, accompagné de cette jeune vierge qui m'appelait des noms les plus doux, tantôt je traversais de vastes solitudes, des déserts arides, puis, soudain apparaissait un charmant oasis, avec des fruits et l’eau pure d’une fontaine pour nous désaltérer. Nous y coulions dans une éternelle ivresse des jours tissus d’or et de soie. Puis ramené à la réalité par les objets qui m’environnaient, je m’arrêtais triste ‘et confus de ma folie, et de profonds soupirs s’exhalaïient de ma poitrine oppressée.
Pendant que je faisais tous ces rêves de bonheur, mon attention fut soudain attirée par un bruit léger qui semblait s’approcher de mon côté.
M'étant retourné, je vis venir à travers les arbres du jardin une femme qui paraissait, comme moi, vouloir respirer l’air embaumé de la nuit.
Tremblant d’être aperçu, je me cachai sous un grosellier, près duquel se trouvait un berceau, ombragé par une jeune vigne dont les liannes s'entrelacaient en dôme et formaient une voûte presque impénétrable aux rayons de l’astre nocturne.
La jeune fille, que je reconnus bientôt pour celle que j'avais vue la veille auprès du piano, vint passer tout près de moi ; sa robe de mousseline effleura le grosellier qui me servait de retraite. Cette odeur agréable qui s’exhale du vêtement des femmes me flatta agréablement l'odorât. Elle s’assit sous la vigne à quelques pas de moi. Quelques grappes seulement de raisins pourprés nous séparaient. J’entendais sa respiration : respiration douce et calme comme celle d’un enfant. Un rayon de la lune filtrant à travers la vigne éclairait son front et me la montrait dans toute sa beauté.
O qu’elle était charmante aïnsi couchée sur
l’herbe verdoyante du berceau. J'étais tombé en extase devant une beauté si parfaite. A genoux, les mains tendues vers elle, je m’enivrais à longs traits de tous ses charmes !
Cependant elle jeta un dernier regard autour d’elle, appuya sa tête contre les branches flexibles de la vigne, ferma ses beaux yeux limpides et s’endormit.
Vous dire ce que j'éprouvais d’ivresse et d’amour à cette heure ne peut s'exprimer en aucune langue humaine. Je pris mon crayon, j’arrachai une feuille de mon journal et j'écrivis les quelques lignes suivantes :
‘6 Dormez tranquille, 6 ange de candeur naïve, Ô beauté divine qui faites depuis deux jours les tourments de mon cœur, dormez—je veille sur vous comme le génie protecteur de tant de charmes innocents. Que vos songes soient doux, tranquilles et riants--qu’ils ne vous révèlent pas néanmoins le malheureux qui soupire, gémit et pleure à quelques pas de votre auguste berceau, et qui désormais sera le plus malheureux des mortels.??
Je pliai cette feuille et m’étant approché d’elle silencieusement, et de manière à n’être pas vu d’elle, même si elle ne dormait pas, je l’attachai au bas de sa robe et je m’enfuis.
Le lendemain, quand je me réveillai, les hirondelles entraient et sortaient par !*« carreaux brisés de ma fenêtre. Je les avais accoutumées à venir manger les miettes de ma table—leurs petits yeux brillants et inquiets semblaient m'accuser de ma paresse et de mon indifférence.
Au dehors tombait une pluie fine et froide, poussée par le vent d'ouest.
A cette heure l’airain sonore appelait les fidèles à la basse-messe. Plusieurs villageois cheminaïent vers le temple du Seigneur. Je fis rapidement ma toilette et je les y suivis.
Arrivé à l’église, j’allai m’asseoir seul auprès d’une colonne—là je pouvais tout voir sans être remarqué.
Le temple était plongé dans une demi obscurité. Quelques cierges seulement brülaïent au grand autel et jetaient une lueur mélancolique sur le vénérable vieillard qui officiait et dont la voix touchante résonnait en accents pieux sous les vastes voûtes dorées du temple.
Tout est grand, sublime et imposant dans nos églises! Ce silence, ce recueillement, ces lumières, ces chants sacrés, ces enfants de chœur vêtus de bianc, cette foule d'adolescents et de vieillards qui prie aux deux extrémités de la vie ; tout porte à la piété, à l’extase, à l’amour de
Dieu! Tout ce qui s’en éloigne est un non sens, Point de culte possible sans mystère. Les temples de nos frères séparés sont des tombeaux vivants qui glacent le cœur, éloignent de la vérité, tuent l’enthousiasme, et éteignent dans l'âme ce divin flambeau de la poésie, sœur des saintes extases et des sent; ments religieux.
Cependant la cloche tinta et le prêtre monta à l’autel. Tout le monde entra. De ce nombre était mon ange. Elle portait une robe bleu-ciel, un long cachemire couleur d'orange couvrait ses épaules. Ses joues étaient enflammées et quelques gouttes de pluie ruisselaient sur son front pur et blanc. O ciel, que n’eus-je pas donné pour être une de ces gouttes favorites qui baisaient ce charmant visage !
Il y avait devant moi un banc vide, elle vint s’y asseoir —et ouvrant un petit livre de prières doré sur tranches, elle se mit à lire.
Je suivais avec ravissement le mouvement de ses petites lèvres roses. Je ne pouvais me lasser de contempler ces doigts d'ivoire qui retournaient de temps en temps la feuille parcourue ! | * Vers la fin de la messe, elle ferma son livre, et en le fermant une feuille s’en échappa et roula à ses pieds. Je fus prompt comme l'éclair —je sautai dessus et la lui remis. Elle me sourit,
me remercia d’un signe de tête, et se retournant pour n’être point vue, elle colla ses lèvres sur ce billet.
O cher Déchamps, ce que j’éprouvai alors, tient du délire! Ce billet, c’était le même que je lui avais donné ou plutôt que j'avais attaché au bas de sa robe pendant qu’elle dormait sous la vigne du jardin. Que je suis malheureux, me disais-je, elle porte ses lèvres divines sur ces mots mystérieux et elle ignore que celui qui les a écrits soupire auprès d'elle, ivre de transports et d'amour ?
L’ofce divin fini, je me promenai sur la terrasse de l’église. Tout le monde sortit, se groupa, parla quelque temps, puis 3e dispersa. Je demeurai seul. Elle laissa l’église la dernière. Je la suivis de loin. Un autre à ma place eut trouvé l’occasion de lui parler, mais j’étais alors d’une timidité sans exemple. Je me contentai de demander au premier gamin que je rencontrai quelle était cette demoiselle.
—Cette demoiselle, monsieur, me dit-il, c’est l’orpheline que M. Helvin a élevée et fait instruir” !
—Et quel est son nom, mon garçon ?
-—-Heimina, monsieur.
Helmina ! quel nom poétique etha onieux.
Je me rendis ensuite chez M. Dupuis. Geneviève, l’une de ses demoiselles, m'était fort attachée, et je l’aimais comme une sœur. Quand j'avais des peines, c’était à elle que je les racontais. Elle réussissait presque toujours à me consoler. Aujourd'hui, hélas ! le malheur s’est abattu sur elle, mais je ne suis plus là pour l’adoucir.
Agée de dix-sept ans, elle était gaie, brillante, animée, spirituelle. Sans être d’une beauté remarquable, elle captivait cependant au premier ‘bord. C’était un mélange bizarre du type grec et andalou. Front large et élevé, yeux noirs et brillants, surmontés de cils soyeux, et formant un curieux contraste avec les longues tresses de ses cheveux blonds. Nez mâle et aquilin, narines dilatées, lèvres roses, mais un peu épaisses, dents blanches, taille droite et souple, pieds petits et bien assis. |
Quand j'arrivai, je la trouvai assise dans le parterre, s'amusant à découper des fleurs artificielles. Elle ne m’eut pas plutôt aperçu qu’ elle Jança ses fleurs dans le parterre, et se précipita au devant de moi. Elle ne savait comment me témoigner sa joie. Elle sautait ; elle dansait, elle chantait. O naïveté folle et puërile, pourquoi la douleur t’a-t-il si tôt effacée ! |
À toute cette folle ivresse, à tout cet enjouement, je souriais mélancoliquement.
—Il paraît, me dit-elle, remarquant ma tristesse, que quelques mouches vous ont piqué ?
—Hélas ! oui, chère amie, répondis-je, je suis bien malheureux.
—Comment ! vous malheureux, au milieu de ces fleurs, à l’aspect de ce beau soleil qui commence à briller entre ces deux nuages, avec cette figure d’archange et vos vingt printemps ?
Vraiment, mon bel ami, vous n’êtes pas sage.
Puis elle fit une pose, me regarda fixement, devint réveuse et ma dit en souriant :
—Y aurait-il de l’indiscrétion, monsieur, à vous demander le sujet de vos douleurs ?
—Au contraire, ma chère Geneviève, puisque je suis venu avec l'intention de vous dévoiler les secrets de mon cœur.
—Très-bien, me dit-elle, je n'attendais pas moins de votre amitié ; mais allons nous asseoir sous ce platane, à l’extremité du jardin.
Nous nous assîmes sur le gazon que les feuilles épaisses de cet arbre avaient protégé contre la pluie qui était tombée le matin, et je lui fis le récit de mes aventures. |
Lorsque j’eus terminé : ,
—Rien n’est plus facile, me dit-elle, de vous
ervir dans cette occasion, puisque mademoiselle Helmina Delorme est mon amie intime. Mais il y a ici, pour vous, un mystère que je dois éclaircir, et qui applanira de beaucoup les difficultés. Sachez donc que cette charmante enfant que j’ai connue au couvent, et qui, depuis, est devenue ma meilleure amie, est la fille de la veuve que votre oncle Lamoureux a épousée, après la mort de votre pauvre tante Emilie. Celui-ci étant mort aussi et n’ayant laissé aucune fortune, M. Helvin, qui est puissamment riche et qui fut toujours l’ami de votre oncle, se chargea de votre cousine Cécile et de mademoiselle Helmina, car il ne voulait pas séparer ces enfants. Vous n’avez pu encore la connaître, parce qu'elle achevait ses études au pensionnat des dames du Sacré-Cœur, à Trois-Rivières.
—Quoi ! m’écriai-je, en bondissant de surprise, cet ange pur, cet beauté adorable, est devenue la sœur de Cécile, ma bien-aimée cousine ?
—Oui, reprit-elle, toutes deux du même âge, toutes deux orphelines, ne dirait-on pas que la Providence les avait destinées dès le berceau, à vivre de la même vie, à s’ébattre sous le même ciel ?
Hélas ! cher Deschamps, et depuis à partager le même tombeau !
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—Pauvres anges, dis-je, ne ressemblent-elles pas à deux tourterelles, séparées du nid maternel par la tempête et réunies dans un nid étranger ?
—Oui, mon ami, et orphelin vors-même, la Providence vous a choisi pour les protéger.
—Oui, chère Geneviève, et je compte beaucoup sur votre amitié pour me procurer une faveur aussi désintéressée, dis-je, en riant. Promettezmoi donc d’y aller souvent, et de me tenir au courant de tout ce que vous aurez fait. Et maintenant, merci et au revoir.
—Non,non, me dit-elle, en me retenant par la manche de mon habit, restez ; vous dînerez avec moi.
—Impossible, ma chère, il faut que je sois chez moi à deux heures précises.
—$Soit, me dit-elle, d’un ton boudeur, allez, mais je renonce à tout.
— Et pourquoi renonceriez-vous si tôt au plaisir de me rendre heureux ? Vous ne m’aimez donc plus Geneviève !
Elle soupira, et une larme vint humecter ses yeux. Hélas ! j’ignorais qu’elle m’aimait autrement qu’en amie.
—Oh ! que vous êtes cruel, me dit-elle, et que vous m’appréciez mal !
—Pardon, mille fois pardon, chère amie,
Tamour me fait déraisonner. O oui, vous m’ai.
merez toujours, n’est-ce pas ? maïs dites-moi, pourquoi ne voulez-vous plus me servir ?
— Ecoutez, me dit-elle, en essuyant ses yeux du revers de son tablier blanc, et apprenez pourquoi je vous ai parlé ainsi. Ensuite vous me direz si j'ai tort de vous retenir.
D'abord vous n’ignorez pas combien mon rôle est délicat, puisqu'il s’agit de votre bonheur. Je dois donc agir avec beaucoup de circonspection. Une parole, un mot indiscret suffit quelquefois pour faire avorter les plans les mieux conçus. Alors que de chagrins superflus ! Il faut
donc que je sonde le terrain en habile général, que J'étudie minutieusement et avec soin le caractère, les idées, les penchants d’Helmina. La moindre balourdise peut tout gâter. Je voulaïs donc vous garder afin de vous introduire cette après-midi. Elle vous verra. elle vous remarquera, et si elle vous aime, il faudra bien qu’elle me parle de vous. Je hasarderai, à propos, quelques louanges sur vos mérites, sur vos talents.
—Bien, bien, dis-je, en l’interrompant, dorez la pilule, elle sera plus facile à avaler.
—J'e ne dirai que la vérité, continuat-elle. Tous les jours je serai auprès d’elle, l'interrogeant, l'épiant, tout comme le génie tentateur auprès de nos premiers parents.
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J'inventerai mille histoires auxquelles je saura mêler habilement votre nom. Je verrai si cela fait sensation et je vous écrirai tout jusqu’aux moindres détails. Voilà pourquoi je veux vous garder. Oserez-vous encore douter de mon amitié ?
Je me jetai dans ses bras et la serrant sur mon cœur, je m’écriai : Bonne Geneviève, comment pourrai-je jamais vous prouver toute ma reconnaissance ?
— Paix, me dit-elle, je suis toujours assez payée de votre amitié. —Allons diner.
Nous entrâmes dans un petit salon où tout respirait le bon ordre et la propreté. Il n’y avait pour tout ornement qu’une table de noyer noir sur laquelle étaient épars quelques coquillages de mer, un sofa, une ancienne horloge, des bouquets: dont l’odeur suave embaumait l’appartement, et
| dans une cage appendue à la muraille deux oiseaux | des Canaris aux ailes veloutées qui s’éjouissaient.
autour d’un nid fixé à l’un des angles de la demeure aërienne.
Après le dîner qui fut frugal, mais gai, à cause des mille saillies spirituelles de Geneviève, nous traversâmes tous deux chez M. Helvin.
La première personne qui se présenta à nous.
fut Cécile, grande et belle fille dont la physionomie n’avait rien de terrestre.
Dès qu’elle m’eut aperçu et reconnu, elle fut transportée de joie. Elle se frappa dans les mains—mains blanches et potelées, me sauta au cou, et m’entraîna, en gesticulant et en criant, maman Helvin, (c'était ainsi qu’elle appelait madame Helvin qui était devenue pour elle une seconde mère) mon cousin Hamelin. Voyez done comme il a grandi.
À cette interpellation un peu brusque, mada.
me Helvia se tourna de mon côté, me salua en souriant, et m’invita à passer au salon.
Oh! que le cœur me battait violemment à cette heure suprême et solennelle !!!
J'allais me trouver dans un instant en présence de celle pour qui j'eusse alors sacrifié mon sang et ma vie! Le condamné ne doit pas éprouver de plus fortes angoisses à la vue de l’instrument de son supplice.
Cependant Cécile s’avança, ouvrit la porte du salon, me fit signe d’entrer et m'y suivit avec Geneviève. |
Mademoiselle Helmina lisait près de la fenêtre, cachée par un rideau vert-pomme, l’un des immortels romans d'Alexandre Dumas. Elle ne s'était pas aperçue de notre entrée,
—Que fais-tu donc là, Helmina, lui cria ma cousine.? jette donc ce livre au vent du ciel; et
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viens donc voir môn cousin que je te l’introduise et que vous fassiez connaissance.
Aussitôt elle bondit sur son siége, semblable à quelqu’un qui sort d’un profond sommeil, se leva, g'avança vers moi, et me tendit en rougissant, sa petite main blanche que je portai à mes lèvres en tressaillant.
Elle m’adressa quelques mots auxquels je répondis par quelques phrases inintelligibles.
Geneviève qui s’aperçut de mon agitation et de mon embarras, s’interposa, la pria de vouloir nous faire de la musique, ajoutant qu'un peu rêveur et mélancolique j'aimais passionnément l’harmonie.
Elle obéit avec grâce, s’assit sur le tabouret de velours placé devant le piano, et chanta, d’une voix tremblante et sentimentale la nostalgie :
Vous m'avez dit à Paris, jeune Pâtre, ” Viens, suis nou$, cède à tes nobles penchants,
Notre art, nos soins, l'étude et le théâtre, T’auront bientôt fait oublier les champs.
Je suis venu, mais voyez mon visage,
Sous tant de feux, mon printemps s’est fané.
O rendez-moi, rendez-moi, mon village,
Et la montagne où je suis né, etc., etc.
Cette chanson est la seule que j’aie retenue, et la seule qui me rappelle le plus heureux moment de mon existence écoulée. Plus l’homme
avance dans la vie, plus le souvenir des rares et éphémères instants de bonheur qui l’ont sillonnée se réveillent douloureusement dans son âme. Le berceau est le frère aîné du tombeau ; tous deux se lient par la chaîne ininterrompue de nos souvenirs.
Quand elle eut fini de chanter, j'étais ému.
J'essayai de lui adresser quelques louanges, mais je n’articulai que quelques syllabes brisées. Elles furent néanmoins accueillies favorablement, et me valurent toutes leurs sympathies.
—Cher cousin, me dit Cécile, vous êtes toujours aimable et un peu flatteur.
—Dites donc bon et indulgent, reprit aussitôt Helmina.
—Dites plutôt diseur de banalités, dis-je, car il faudrait une langue plus déliée que la mienne pour vous exprimer combien votre voix de Syrène m’a impressionné. Mes louanges sont autant au-dessous de vos talents que votre angélique beauté est au-dessus de toutes celles que j'ai remarquées jusqu’à ce jour. |
Elle garda le silence, baïissa la tête, et une sainte pudeur colora ses joues d’un vif incarnat.
Je profitai du trouble que causèrent mes dernières paroles. Je les saluai et me retirai.
Le soleil avait franchi les trois quarts de sa
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course. * Des milliers d'hirondelles se croisaient dans les airs et se rassemblaient de toutes parts pour immigrer ensemble dans des régions plus douces.
Je pris au hasard le sentier solitaire du lac. Il brillait au pied de la falaise comme un miroï au milieu d’un pré vert. Ma nacelle était au port et se balançait mollement au souffle de la brise. Je sautai dedans, et je la poussai au large d'un coup d’aviron.
Enfin je me trouvais seul au milieu du ciel et des flots. Tout ce qui venait de m’arriver me paraissait illusoire. Mille sentiments contraires agitaient mon cœur. Sa pensée me suivait comme un songe auquel ni les temps ni les lieux ne sauraient nous dérober. Je repassais dans mon esprit les moindres circonstances de cette première entrevue. Je tàchais d'interpréter ses moindres gestes. Son silence même devenait l’objet de mon étude. Je me rappelais toutes mes paroles—je les analysais scrupuleusement tour-à-tour. Je leur donnais mille interprétations diverses et je finissais par les trouver compromettantes etinsipides. Il ne m’en fallait pas plus pour me faire haïr, m’écriais-je, furieux et désespéré. Sot que je. suis, qu’ai-je dit ? TantÔ6 je penchais sur le bord de ma nacelle qu’au-
cune main ne gouvernait, mon front décoüuvert et brûlant, et je me mirais dans l’onde brillante et limpide du lac. Je me trouvais mille défauts, mille difformités. Je me comparais à elle, à elle si belle, si pure, si fraîche, si brillante, si animée, si spirituelle—et cette comparaison me jetait dans un profond abattement, et, toujours penché sur les flots, je mêlais mes larmes brûlantes aux eaux fraîches du lac.
Quand je quittai le lac, la nuit était venue. Les premiers flambeaux du soir brillaient au ciel, et un nuage épais et ténébreux montait lentement à l’horizon. Pas un souffle de vent ne troublait l'atmosphère. Le temps était lourd et l’eau du lac, couleur de cendre, frissonnait légèrement. Pas un oiseau ne chantait. Le silence était solennel. On entendait seulement dans le lointain un bruit sourd, prolongé, semblable à celui que fait entendre la chute de Niagara, à l'oreille attentive du voyageur qui en est encore éloigné de plusieurs licues.
Cependant le nuage montait toujours. Je tirai ma nacelle sur le rivage et je me précipitai vers la maison. À peine fus-je entré, qu’un ouragan, si commun dans nos régions septentrionales, éclata tout-à-coup.
Jamais de mémoire d’homme coup de vent ne s’était fait sentir avec autant de violence.
Les angoisses qu’éprouva la famille pendant cette bourrasque se conçoivent mieux qu’ils ne se racontent. Les uns pleuraient, les autres se tenaient mornes et tremblants. Ma mère disait force litanies et nous couvrait sous un déh,zxe d’eau bénite.
Cependant les vents déchaïnés n’en conti-.
nuaient pas moins de mugir comme une meute de chiens affamés. La maison, assaillie de toutes parts, craquait horriblement. On eut dit que par intervalle, la tourmente la soulevait sur se$ fondations. Le vent qui s’engouffrait à travers les soupiraux faisait entendre d’épouvantables gémissements. La grèle qui tombait contre les contrevents avec la force du marteau qui bat l’enclume, nous assourdissait. Tout le ciel était en feu ; d’affreux éclats de tonnerre ébranlaïent la plaine des airs. Des torrents d’eau coulaient sur le plancher. Le chien effrayé de tout ce vacarme des éléments faisait retentir la maison de plaintifs hurlements.
Enfin, après vingt minutes de cette rage furibonde, les vents se calmèrent et la sérénité se rétablit peu à peu dans la nature.
Une fois le danger passé, la tranquillité revint au milieu de nous. Nous nous groupâmes autour
du foyer que nous attisâämes, et à la clarté de
la vive lumière qu’il nous donna bientôt, nous causâmes de cette horrible tempête ; de la crainte que chacun avait éprouvée ; des chances de salut que chacun avait nourries dans son cœur, dans le cas où la maison se serait écroulée ; puis dix heures sonnèrent et nous nous couchâmes.
Je passai une nuit remplie d’angoisses. J'avais hâte de revoir Geneviève et de savoir quelle impression j'avais “produite la veille sur le cœur de mademoiselle Helmina.
Je fus réveillé de grand matin par ma mère qui pleurait à chaudes larmes.
—Qu’est-il donc arrivé, chère mère, m’écriaije avec anxiété ?
—Ce qui est arrivé ! Ah ! mon pauvre enfant, un bien grand malheur.
—Quoi donc, demandai-je, tout alarmé ? Aurionsnous perdu quelqu'un qui nous sont chers ?
—Hélas ! oui, mon pauvre enfant, nous avons perdu ce que nous avons de plus cher au monde. Notre vieux moulin git en ce moment sur la côte en lambeaux dispersés ! étables, granges, remises, le vent a tout renversé.
A cette nouvelle désastreuse, je sautai à terre, je m’habillai à la hâte et je sortis.
Quel horrible bouleversement ! je ne rencontrais partout sur mon passage, que ruine et dégolation ! Haies, remises, arbres, futaies, hangards, étables, granges, tout avait été renversé, brisé, déraciné, détruit ou dispersé !
Plus loin, j’aperçus les décômbres du moulin, dont la couverture avait été emportée par la tempête à plus de trois cents pieds sur la côte. A cette vue, je ne pus retenir mes pleurs !
—Tristes débris, m’écriai-je, le cœur navré de douleurs, voilà donc ce que te réservait une impitoyable destinée ? Qu’es-tu devenu, toi qui devais supporter la vieillesse de tes maîtres ? Est-ce là ce qu’attendait de toi mon pauvre père ? ingrat, m’écriai-je, dans ma douleur et mon égarement, voilà comment tu reconnais toutes les sueurs que tu nous a coûté !
Ma mère m'avait rejoint. Accablée sous le poids du malheur qui la frappait, elle se tenait à l'écart, assise sous le noyer, la tête appuyée contre le tronc de l’arbre, et sanglottait amèrement.
Je m’approchai d'elle : mère, dis-je, nous avons tout perdu dans cette nuit fatale. C’est Dieu qui l'a voulu ainsi. Dans sa sagesse éternelle, il ôte ct donne à qui il lui plaît. Il est
inutile de nous laisser abattre par la douleur ; K2
nos larmes sont superflues ; Bénissons sans murmurer Ja main qui nous châtie. (Celui qui fait briller son soleil sur nous et qui nourrit le passereau, ne nous abandonnera pas !
—Oui, mon enfant, que la volonté de Dieu soit faite et que son saint nom soit béni. Mais, hélas ! continua-t-elle, ce moulin constituait une partie de mon être. Enfant, je venais m’y reposer ; veuve, je venais encore, au coucher du soleil, m’asseoir sur ce rocher désert ; je te tenais dans mes bras, pauvre petit, et je pleurais celui que jy avais vu si souvent. (C’est encore ici que le printemps, après la fonte des neiges, ou l'automne après les grandes pluies, alors que sa roue commençait à battre le flot écumant, je venais m'entretenir avec tous mes souvenirs.
Quand le soleil descendait derrière ces forêts éloignées, il me semblait toujours que votre père allait en sortir, comme autrefois, le visage riant, et venir au-devant de moi, le cœur content, l’œil heureux et épanoui, et gesticulant avec ses mains, à la vue de votre infortuné frère que je lui tendais au bout de mes bras. Le pauvre innocent poussait des éclats de rire et faisait des efforts inutiles pour se précipiter dans ceux de votre père.
Durant ce récit douloureux de ses pieux sou-
venirs, ma mère s’interrompait souvent pour essuyer ses pleurs.
—J’ai tout perdu, disait-cile, ce qui pouvait encore me le rappeler. Je n’xi plus rien dans la vie qui soit digne de la prolonger ! Il ne me reste plus rien à désirer ici-bas ! Mon existence a été un long supplice. La mort qui, pour les heureux de ce monde, est un moment souvent terrible et redoutable, sera désormais pour moi l’heure de la délivrance ! !!
—O ma mère bien-aimée, lui dis-je, en l’embrassant, chassez, je vous en supplie, ces sombres pensées ; banissez de votre esprit ces souvenirs cuisants qui torturent votre âme. Pensez à moi, à votre fils qui vous aime ; que deviendrais-je sans vous ? Vivez de longues années pour celui dont la vie sera consacrée à adoucir vos chagrins et vos peines.
— Vous avez raison, mc dit-elle, je me dois à votre bonheur. Pauvre enfant, continua-t-elle, après un moment de silence, en me jetant un coup d'œil rempli d’une indicible douceur, vous avez tout perdu sur cette terre de douleur et de deuil, il est juste que je vive pour vous.
Mes dernières paroles avaient frappé juste.
L'amour maternel l’emportait. Ame forte et courageuse, elle se releva triste et calme, et s’en retourna à la maison.
Deux jours après ces évènements, je reçus de Geneviève le billet suivant :
Cher Hamelin,
Vous avez dû être surpris, sans doute, de mon retard à vous donner des nouvelles d’Helmina. Vous l’avez peut-être déjà attribué à mon indifférence. Les hommes sont si impatients quand il s’agit de leur bonheur ! On ne peut, je le comprends, jouir trop vite des quelques instants de bonheur que Dieu nous accorde. La vie est si courte, et remplie de tant d’obstacles ! Je vous pardonne donc d'avance tout ce que ce retard a pu vous faire commettre d’injustices à mon égard.
Mais revenons à Helmina. Je l'ai vue tous les jours depuis votre introduction chez elle. Elle vous trouve charmant, beau, spirituel. Vingt fois le jour, elle me parle de vous, s’informe de vos projets d'avenir, de vos goûts, de vos liaisons. Elle m'a demandé hier quand vous reviendriez. Pourquoi on ne vous voyait plus ? Alors je lui ai raconté les malheurs qui vous sont arrivés, la peine que vous aviez éprouvée. Pendant mon récit que je lui fis un peu détaillé, de grosses larmes rouluent dans ses yeux ! Ensuite elle m'a demandé si je ne vous avais pas vu ?—et comme je répondis affirmativement, si vous aviez parlé d'elle, comment vous la trouviez, etc., etc.
EXILÉ CANADIEN. 177 ss Fo s de Avant de partir elle m'a fait promettre de te ‘2 vous inviter à venir demain. Vous comprenez que cela entrait parfaitement dans mes plans, je De el mon promis donc. mers ina. | Elle doit inviter quelques amis à venir faire la + Éa \ ndif. M veillée chez elle. Il y aura musique, chant et ER end MN réveillon. Ala hâte. Elle m'appelle. Adieu! Le A e lo Votre amie, SR | jputs GENEVIÈVE.
e est Cette lettre m’arrivant après les malheurs que | Je nous avions éprouvés, remplit mon âme d’une e ce joie inexprimable. Ce qui surtout mettait le >e8 à comble à mon bonheur, c'était qu’Helmina avait | versé des larmes au récit de nos malheurs.
tous Divines larmes que j’eusse voulu savourer goutte Elle à goutte ! J’en témoignai ma joie à Geneviève, t fois dans la lettre que je lui écrivis aussitôt. Voici k e vos cette lettre :
Sons. Chère Geneviève, lriez. Que de joie votre lettre m’a causé ! De quels lui ai l sentiments elle a rempli mon cœur ! De quelles 6s, la A célestes consolations, mon âme a été comblée ! | , mon Quoi ! elle a pleuré sur nos désastres ! Que n’ai- seu r'os8es je été là pour boire cette énivrante rosée du di le m'a cœur |! Quoi ! elle a poussé sa bonté jusqu’à if omme | vouloir s'informer du plus malheureux des êtres ! : FN “| parlé Quoi ! elle veut que je sois de la fête que vous ea
avez si subitement improvisée. Quoi! Je pourrai la voir encore, je pourrai, dans quelques heures, entendre de nouveau, cette voix si pure, si douce, si harmonieuse, voir ces traits réguliers et angéliques qui font mon tourment, respirer le même air qu’elle ! O joie ineffable ! O bonheur incomparable ! O délicieux enivrement, est-il quelque chose ici-bas que je voulusse changer contre un seul de ces instants fortunés ! non, non, rien n’est égal à la félicité que j'éprouve, aux délices qui remplissent mon cœur ! Et cette joie, ce bonheur, cette félicité, c’est à vous, ma chère amie, que je dois tout. Ah! comment pourrai-je jamais oublier ce que vous faites pour moi ? Plutôt le souvenir du bonheur que je ressens s'effacer pour jamais de ma mémoire |
Adieu, chère Geneviève. Tenez, plus le moment approche, plus je me sens mal à l’aise. La crainte se glisse peu à peu dans mon cœur | Il me semble que cette veillée va décider pour Jamais de mon sort. J'hésite, je tremble, une sueur froide inonde mor front.
, À vous pour la vie, B. Hama.
Aussitôt après l’envoi de cette lettre, je me mis à ma toilette que je fis la plus belle possible, puis quand six heures sonnèrent je me rendis
chez Geneviève que je trouvai assise à sa
8, fenêtre dont les vitres étincelaient des feux URL due | e, amortis du couchant. Elle m’attendait. Dès TT Ro Jé- que je fus arrivé, elle me fit asseoir auprès d'elle, d ne et parla aussitôt d'Helmina.
m- —Enfin, me dit-elle, je suis presque certaine
ue qu’elle vous aime. Depuis deux jours, elle saisit ei un toutes les occasions de se trouver avec moi, de SUR est faire tomber la conversation sur vous, de s’en- |
qui quérir de vos intentions futures sur l’état que
ur, vous allez embrasser.
que L'autre jour, je lui répondis que je croyais que
a1s vous vous feriez prêtre, alors elle est devenue
ÿ le réveuse, et quelques gros soupirs se sont
cer échappés de son sein.
Le lendemain elle me dit qu’elle voulait se
le faire sœur. Comment, dis-je, vous renonceriez | ise. si tôt aux charmes séducteurs d’un monde que | ur | vous n’avez fait qu’entrevoir, et dont vous faites | pour l’ornement et la joie ! | une
— Hélas ! oui, me répondit-elle, en soupirant, je renoncerai désormais à toutes les joies d'ici-bas. Le bonheur n’est pas fait pour moi, je ne vois ; . dans l'avenir que de sombres nuages, je ne découvre Partout qu’illusions déçues, que rêves éphémères, que déboires et contrariétés, que douleur et infortune ! J'avais cru cependant,
continua-t-elle, en jetant son regard limpide sur le ciel, saisir un instant le borheur. Ce n’en était qu'une image trompeuse !
Je compris que cette perspective de bonheur qu’elle avait entrevue, c'était vous-même, et qu’en vous faisant prêtre, elle renoncerait au monde quisans vous n'aurait plus d’attraits pour elle. Aïnsi, mon cher Hamelin, me dit Geneviève, en riant, il ne tient qu’à vous de faire renaître le bonheur et l’espérance dans son cœur. La destinée est entre vos mains.
—Plût à Dieu, dis-je, que son bonheur dépendît de moi ! Elle n’éprouverait pas longtemps l’aiguillon du malheur. Sa félicité serait la mienne, sa volonté, ma volonté suprême.
—EÆEt bien ! dit Geneviève, il vous sera facile ce soir, de connaître la vérité. Je tâcherai de l’en traîner au jardin, vous nous suivrez, et là vos cœurs s’épancheront dans une mutuelle confdence. Mais voici bientôt l’heure, allons, et courage en l’avenir !
Nous nous rendîmes incontinent chez mademoiselle Helvin. Elle nous attendait au salon. Aucun des invités n’était encore arrivé. A notre arrivée, elle vint nous recevoif, ma prégence l'intimida un peu, elle rougit, nous salua et nous fit passer au salon. O pudeur divine, vertu
pour renefaire œur.
r détemps ait la
facile el’en à vos confins, et
madegalon. é. À a présalua et >, vertu
précieuse, sauvegarde des amoureux, que tu répandais alors de charmes inconnus sur toute sa personne |
Elle portait une robe de soie bleu ciel foncé qui faisait ressortir le vif incarnat de ses joues ; ses cheveux soigneux descendaient en boucles ondulées sur ses épaules vermeilles et satinées.
Cependant les convives arrivèrent successivement, les violons et les clarinettes commencèrent à jouer. Les invités se mirent à valser et ce ne fut bientôt qu'untourbillon joyeux desatyres s’ébattant sous les yeux de Flore leur divinité.
Toute cette folle jeunesse se livrait, sans soucis de l’avenir, à la plus turbulente gaieté. Les uns hasardaient en rougissant, un premier aveu, les autres attendaient encore l’heureuse occasion de se déclarer. Les jeunes ny:nphes, tremblantes d'émotion, rougissaient avec bonheur, et laissaient entrer dans leur cœur les délices dangereuses d’un premier amour.
Quelques-unes plus défiantes, ou moins naïves, prenaient un air boudeur, et dissimulaient mal toutefois la joie qu'elles ressentaient dans leur cœur.
Enfin tout était animé, enjoué, riant et agréable.
Paisible et folâtre jeunesse, hâte-toi de mettre
à profit les quelques rares instants de bonheur qui sillonnent la vie! Il ne reste plus bientôt que le doux souvenir des joies pures et incomparables de l’enfance, et la douleur amère de les avoir perdues !
À la troisième valse, je priai mademoiselle Helmina de danser avec moi. Elle se leva toute honteuse et me tendit la main. Nous suivimes aussitôt le tourbillon des danseurs. Tout le monde avait les yeux sur nous. © ciel ! quels sentiments délicieux enivraïient mon cœur! De quelle joie divine débordait mon âme ! De quels rêves de bonheur chimérique je berçais mon imagination ! Je sentais battre son cœur près du mien, et chaque palpitation me jetait dans des transports frénétiques que je ne contenais qu’avec peine et douleur. Sa tête, légèrement inclinée, effleurait mon épaule, et je sentais sur ma joue Ja chaleur enivrante de son souffle embaumé, ivre de transports, affamé de désirs, je la serrai violemment contre mon cœur.
—Qu'avez-vous, monsieur, me demanda -t-elle aussitôt ?
—-Rien, mademoiselle ; je craignaïs que vous ne vous fissiez mal sur l'angle aigü du piano, contre lequel j'allais vous précipiter dans mon étourderie.
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—Ainsi, me dit-eile en souriant, je trouve en vous, non seulement un habile valseur, mais encore un protecteur.
O naïveté ! O candeur ingénue ; tu ignorais alors les maux que tu me faisais souffrir involontairement. Chacune de tes paroles m'allait au cœur comme un dard qui me faisait une blessure que je n'eusse voulu guérir pour tout l'or du Pérou.
—Je sacrifierais mille vies comme la mienne, répondis-je, pour vous épargner la moindre douleur.
Pour toute réponse, elle jeta sur moi, des yeux languissants d'amour; ce qui acheva de bouleverser complètement mes esprits.
Quand nous eûmes fini de valser, elle vint g'asseoir auprès de moi, et me fit raconter l'fstoire de nos désastres. (Ce récit sembla l'intéresser vivement. La douleur de ma mère surtout l’émut beaucoup, et elle me promit de venir la voir le lendemain.
Là se borna cette conversation que j’eusse voulu voir durer des siècles, et qui fut interrompue par M. Roulo qui l’invita à danser. Je maudis-
sais dans mon cœur l’importun qui m’arrachait au plaisir d’un si doux entretien.
Cependant l'aiguille de la pendule dressée sur
RE
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