LE COLLÉGE
Le soir du même jour, j'étais dans l’un des vastes dortoirs du collège. Une faible lumière vacillait au plafond de cette voûte immense. Dix heures venaient de tinter au cadran de la tour, et chacune de ces heures s'était envolée triste, monotone et vibrante au souffle du temps. J'étais seul, j’ouvris ma fenêtre qui donnait sur les jardins, alors plongés dans l’ombre du collége. Les murs de l’édifice se détachaient tristes et sombres sur l’azur du ciel. Bastille de l’enfance qui glace le cœur. J’avais déjà passé cinq années dans une semblable institution, mes
années y avaient été paisibles et heureuses. Je sentais à cette heure que mon séjour y serait désormais pénible. Les dernières vacances avaient tout bouleversé mon existence. J'étais amoureux et mon amour devait me broyer. Les études n’avaient plus d’attraits pour moi; une seule pensée occupait mon esprit.
Les constellations brillaient au ciel. La grande Ourse, la petite Ourse, l’étoile polaire et la couronne inclinaient vers l’horizon.
Les habitants de la ville ne dormaient pas encore. Du haut de ma fenêtre élevée, les mille lumières des réverbères et des boutiques me paraissaient comme autant d'étoiles tombées, se tordant dans la fange, et les édifices de la cité comme un jeu de cartes qu’une main capricieuse d'enfant a répandu sur le sol. De temps en temps j'entendais une voix retentir dans l’espace ou le roulement lointain d'une voiture attardée. Puis tout se tut. Le mouvement du sang dans l'artère de la cité s’était arrêté momentanément pour recommencer de nouveau son cours à la prochaine aurore.
Dans un autre temps j'aurais peut-être essayé de pénétrer en imagination le sanctuaire de chaque famille, afin de faire l’étude mystérieuse de la vie humaine. Que de bonheur, de jeunesse
EXILÉ CANADIEN. 211 mas
Je et de joie sous ces lambris dorés, mais, hélas ! ; ie
rait aussi que d’infamie, de misère, de crimes et “LS ces de larmes dans ces cloaques impurs de la Aémo- IE) tais ralisation ! Mais alors je n’avais qu’u:ie pensée hd ge Les : unique, Helmina. Je m’entretenais scul de ; mr une toutes mes joies. Je comptais les heures, le Mid temps, les lieux, les circonstances de nos entre- ve)
La D vues. Jo rovoyais les pierres où nous nous Du à
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l’ombre de leur feuillage, le berceau ombragé de ll la vigne aui avait été témoin de nôs premiers j feux, la charmille où pour la première fois elle Mn m'avait dit: je t'aime ; les flots et la barque qui ER l'avait portée, les larmes qu’elle avait versées, le timbre argentin de sa voix chérie qui murmurait à mon oreille en notes tristes et étouffées le dernier adieu de la vallée.
Enfin je la contemplais, dans mon extase, comme je la contemplais le soir de la tempête, lorsqu’elle était agenouillée devant le crucifix | d’ébène pendu à la muraille. DU
Le lendemain je me mis à l’étude mais sans os souci. Je passais des heures entières les yeux pe fixés sur un vers de Virgile sans en com- si prendre le sens.
Au bout d’un mois, quand on fit la lecture des | notes, la mienne se trouva être fort médiocre. TA |
Plusieurs écoliers qui avaient étudié avec moi au collège de St. Sulpice me regardaient tout surpris. J'y avais toujours été le premier de la classe. Aujourd’hui je me trouvais l’un des plus faibles entre les faibles.
Trois semaines s’écoulèrent encore ainsi.
J'avais maigri, mes yeux étaient devenus hagards, mes mains s'étaient effilées. J'étais malade. Maladie de cœur, maladie plus terrible ct plus dangereuse que celle du dérahgement physique de-l’être.
Un jour, le directeur m'arrêta dans le corridor, après l'heure des classes, et me conseilla d’aller me faire soigner à l’infirmerie.
J’obéis, mais les remèdes, au lieu de me guérir, ne firent qu’accroître l’état alarmant de ma santé. On était pourtant bien bon pour moi, on s’empressait autour de moi, on me prodiguait mille petits soins. Mais rien n’y faisait. Hélas ! une seule personne pouvait me guérir ! Un seul être pouvait me redonner la vie qui m’échappait! mais cet être chéri était dans l'impuissance de me secourir, et je me sentais mourir.
| Un jour que je me lamentaiïs, triste, sombre,
abattu, et la tête appuyée sur le vantail de la croisée, le portier vint m’annoncer qu’on me demandait au parloir.
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Le portier n’avait pas achevé sa phrase que déjà je me précipitais haletant sur ses pas. Si c'était elle ? Arrivée à la porte du parloir, je p'osais la franchir, tant j'avais peur d’être trompé dans mes espérances.
Cependant elle roule sur ses gonds: jugez de ma surprise et de ma joie. Dans l’un des angles du parloir, j'aperçois Helmina, gaie, souriante, et radieuse de bonheur.
Mon cœur battait à se briser, car mon bonheur était d'autant plus grand qu’il était plus inattendu. Je me serais élancé à ses pieds, je l'aurais étreinte sur mon cœur, mais le parloir était rempli.
—Tiens, c’est toi, chère sœur, lui dis-je, en la baisant au front.
—Oui, frère, me dit-elle, en rougissant.
—Mais comment es-tu venue ici?
—Avec papa. Il avait besoin de marchandises d'automne et j’ai profité de l’occasion. —Tu me combles de joie ; et où est ce cher papa ? 4
—Chez Monsieur Plamondon, son équipeur.
—Quelle raison avez-vous donné à M. Helvin, lui demandai-je tout bas, pour qu’il vous permit de venir ici.
—Que j'avais pour vous une lettre de votre cousine.
— Que vous êtes bonne, m’écriai-je ! que vous êtes angélique de penser à moi, à moi qui me meurs d’ennui !
Elle leva ses beaux yeux sur moi. Oh! oui, me dit-elle, vous êtes bien changé. Vous n'êtes plus le même.
— Toujours, dis-je en souriant, et mettant la main sur mon Cœur.
Elle soupira ; une larme brilla dans son œil limpide. Moi aussi, dit-elle, j’ai souffert !
Nous gardâmes longtemps le silence, silence d’amoureux qui rend mieux que les paroles toutes les impressions de l’âme. Un coup d’œil triste ou joyeux, un soupir, un frémissement imverceptible pour tout autre, un serrement du cœur qui voudrait déborder, mais qui ne trouve aucune expression pour exprimer les sentiments qu'il éprouve : tout fait du tête à tête amoureux, Je ne sais quoi d’excessivement pénible et douloureux, c’est un bonheur mêlé d’amertume. Le départ laisse dans l’âme mille soucis, mille chagrins. L’amoureux n’est jamais content de lui-même. Il y a toujours du nuage dans ses rêves. Seul, il repasse dans ses souvenirs toutes les circonstances de la dernière entrevue. Il y trouve toujours quelque chose de répréhensible, il a hâte qu’une prochaine rencontre lui four-
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nisse l’occasion d’éclaircir certains termes obscurs. Cette occasion se présente-t-elle, tout son courage tombe devant l’objet aimé, et il s’en retourne souvent plus malheureux que la dernière fois.
Que de choses alors j'avais à lui dire! Que d’aveux brûlants effleuraient mes lèvres ! mais je refoulais aussitôt au fond de mon cœur, les mots prêts à sortir. J’aurais voulu être communicatif, je n'étais que distrait et rêveur. Enfin je rompis ce silence qui devenait embarrassant :
—Vous aussi, vous avez souffert, chère Helmina, dis-je ?
— En douteriez-vous, cher ami ?
—Pardon, o ma bien-aimée, j’étais égoïste. Je pensais que moi seul je pouvais souffrir à ma façon. Oh ! j'ai été bien malheureux, allez ! ces sept semaines passées loin de vous ont été pour moi une éternité d’ennui, de douleurs et de souffrances ! Que de nuits j’ai passées sans sommeil ! Tous mes rêves étaient remplis de vous! Egaré par l’imagination, il me semblait dans le délire de la fièvre vous voir au pied de mon lit; votre visage était riant et radieux de bonheur ; vous me disiez, en me montrant le ciel : nous nous reverrons là-bas ! là personne ne pourra plus jamais nous séparer ! Puis vous disparaissiez
et me laissiez seul, seul avec mon désespoir! Alors je m’écriais : Oh ! il faut donc mourir sans la revoir ! O mon Dieu ! une minute seulement à ses genoux, et mourir ensuite ! voilà la seule grâce que je vous demande.
D’autres fois je me plaisais à me rappeler nos promenades solitaires. Je tâchais de me souvenir de vos moindres paroles. Je faisais mile efforts pour adoucir les ennuis de l’absence ; mais, je le sens, o ma bien-aimée, je ne puis vivre loin de vous. Pour vivre, le poisson a besoin d’eau, l'oiseau, d’air, et moi, des lieux-que vous animez de votre présence. Loin de vous, je suis comme l'arbre privé de sa sève, comme la fleur loin du climat qui lui convient.
—Quittez, quittez, mc dit-elle tout bas, cette prison froide et humide ; revenez dans nos campagnes, l’air pur qu’on y respire, vous rétablira ; le chant harmonieux des oïseaux dissipera le sombre nuage qui enveloppe votre esprit.
—Nous avons ici, chère Helmina, dis-je, en souriant, sur nos montagnes, de l'air pur et des oiseaux on ne peut plus harmonieux, et cependant je languis et je me meurs ; Non, non, vous seule pouvez opérer ce prodige ! mais je dois y renoncer-—mon retour à la maison n’y serait nullement bien vu. “
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— Vous aveg tort, cher ami, de croire que vous n’y seriez pas vu d’un bon œil, la maladie est une excuse. Vous reviendriez dans quelque temps, reprendre vos classes, avec plus de gaieté de cœur et de repos dans l'esprit.
L’amour est ingénieux à soulever les obstacles. Ma seule réponse fut un signe de tête négatif et mélancolique.
A ce moment, M. Helvin entra, et mit fin à notre entretien. Il causa un peu, me dit qu’il était fort pressé, me donna une poignée de main et entraîna Helmina avec lui. |
C’est comme s’il m’eut arraché un lambeau du cœur. Je les suivis jusqu’au coin de la rue où tous deux disparurent à mes yeux et je rentrai plus triste et plus découragé que jamais.
Trois jours après cette entrevue avec Helmina, je suivus à pas précipités les passagers du vapeur La Princesse, les yeux fixés sur les cheminées du bateau dont la fumée s’échappait par torrent et obscurcissait les airs. J'avais obtenu la permission du directeur d’aller passer quelques jours à la campagne pour m’y rétablir. Mon cœur était gros d’angoisses. Comment me recevrait-on à la maison ? je me fis vingt fois la même question sans avancer d’un pas vers une
solution qui me fût favorable. Enfin je pris le
parti de n’y plus songer et de laisser au hasard le mérite de tout arranger selon ses caprices.
À ce moment les grandes ombres des Andes
s’étendaient devant nous sur les immenses
landes (Llanos) qui se perdaïent au loin dans les profondeurs de l’horizon.
Tous les buissons semblaient alors vouloir se réveiller pour saluer la fin du jour; le concert était devenu général sur toute la lisière des bois dont aucun souffle de vent ne troublait l’immobilité du feuillage luxuriant et sombre.
Hamelin se tut et nous nous mîmes en quête d’un gîte pour y passer la nuit. Nous trouvâmes bientôt un rocher en forme de pyramide tronquée que nous gravîmes après de longs efforts et sur lequel nous résolûmes de passer la nuit.
Après le souper, nous fumèmes quelques pipes de tabac, en buvant de temps en temps quelques verres de vin. Ilamelin me dit qu’avant trois jours nous serions arrivés chez les Zumas ; puis nous préparâmes nos lits et nous nous couchâmes pour ne nous relever qu'avec les | esbile rayons du soleil.
Quand nous nous levâmes, la matinée était fraîche et agréable et nous promettait une journée délicieuse. À
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