CHAPITRE V
M. FRED. GYE, DIRECTEUR DE COVENT GARDES DEBUTS D'ADELINA PATTI SES PREMIERS APPOINTEMENTS
M. Frederick Gye doit être cité comme le modèle des directeurs des compagnies italiennes ([ui se sont succédé à Londres. Il ('(ail un peu rude de formes, très autoritaire, mais esclave de sa parole qui valait tous les (Vrits et sa signature.
Fendant d(^ longues années, M. F. Gye a dirigé le théâtre de Covent Garden et a donné au\ repiésentations italiennes un éclat incompaiable. I^^n reconnaissant le
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mérite des artistes, il cherchait aussi à équihbrer son budget, et il n'est pas tombé dans la grande faute devenue aujourd'hui commune à tous ceux qui tentent à chaque saison de ressusciter soit à Paris, soit à Londres, Topera italien, le système des étoiles aux cachets fabuleux.
Ce système, d'après Maurice Strakosch, est une cause de ruine pour le Théâtre Italien et l'origine des difficultés temporaires dans lesquelles il se débat. Sans aucun doute, il convient de rémunérer le talent, mais il ne faut pas que cette rémunération rende impossible une exploitation honnête.
Une étoile unique attire le public, cela est incontestable ; toutefois il es( utile qu'elle soit entourée, sans cela la repri'sentation théâtrale manque d'ensemble, et il vau(U'ait mieux se résoudre à n'organiser que des concerts, ce qui arrive maintenant dans les tournées enlre|)rises parles grandes artistes.
:vo souvENins d i .n imprésario.
M. l\ (iyo MMiil lirs bien compris que la conciirronci' dos dii'ech'iirs. mettant aux enchères le talent des canlatiices. amènerait fatalement la tin du Théâtre Italien, et il ne s'est pas trompé. Kst-ce à dire qu'il faille chanter le De profund'is sur le Théâtre Italien? I\is le moins du monde. Seulement, triwrs et cantal rives devront, en modérant leurs exigences, faciliter la tàciie de ceux qui, en fin do compte, contribuent à leur gloire ol à leur fortune.
L'opéra italien n'est pas mort, il n'est que malade. Il y a en Italie déjeunes compositeurs (»t un i;ran(l nomi)re d'artistes très remarqual)les; c'est l'avenir dont il importe de ne pas désespérer. Ces artistes, le moment venu, accepteront des conditions honorables, mais qui permettront aux directeurs de réaliser des bénéfices au lieu d'avoir sans cesse, sus])en(hie sur leur tête, comme une épée de Damoclès, la lAcheuse banquorout(\
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Il ne pouvait plus être question pour Adelina Patti d'un début à Her Majesty's; au lieu de faire un procès à M. Smith, Maurice Strakosch s'en fut demander à M. F. Gye s'il lui conviendrait d'exécuter à Covent Garden ce qui était devenu inexécutable à l'autre théâtre.
M. Gye refusa très nettement. Il avait dans sa troupe les premiers artistes du monde; une enfant de seize à dix-sept ans ne pouvait lutter avec des talents comme celui de la Grisi et de M""' Carvalho, par exemple. Puis, qu'est-ce que c'était que cette demoiselle Patti? d'où venait-elle? D'Amérique, mais l'Amérique n'est pas compétente; d'aiUeurs lui, Frederick Gye, n'avait jamais ouï parler d'Adchna Patti. Bien décidément il n'eu voulait pas.
Si M. F. Gye était carré dans son refus, il avait affaire h un homme qui ne se laissait pas aisément démonter; Maurice Strakosch était très résolu à ne pas retourner
32 SOUVKNinS I) r.\ imphesaiuo.
en \mév'\(\\\(\ ainsi (jikî le lui conseillait le direcleur de (À)V(iiiL (jardeii; en oulre, Adelina Palli lenail à chanter h Londres. Convaincu que sa belle-sœur devait révolutionner rAnp^lelerre, ainsi qu'elle avait révolutionné l'Amérique, Strakosch avait foi dans l'avenir d'Adelina Patti, et comme M. V. (iye était trop malin pour ne pas risquer une épreuve que sollicitait un homme dont la compétence musicale était indiscutable, il fit à Maurice Strakosch cette |)roposition :
M"' Patti chanterait trois fois à Covent Garden à quinze jours d'intervalle. Elle ne serait pas payée pour ces représentations. Si elle réussissait, elle serait engagée pour (•in(j années à raison de 3 7.^0 fr. par mois poui' la première, 5 000 IV. j)()ur la seconde. () 2r)0 fr. pour la troisième, 7 250 fr. pour la (jualrième et 10 000 (r. pour la cinquième. I)ien entendu, l'engagement serait signé avant que M™'' i*alli ne parût sur la
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scène, et ne serait valable que si M. F. Gye était satisfait. >r^' A. Patti était en outre tenue de chanter deux fois par semaine.
Quoique l'effet del'apparition deM^^' Patti à Covent Garden ait été foudroyant et que l'enthousiasme ait pris immédiatement d'immenses proportions, M. F. Gye maintint son traité qui fut exécuté rigoureusement et pendant toute sa durée. La seule concession de M. Gye fut de donner un cachet de 2 500 fr. à Adehna Patti pour chaque représentation en dehors des deux par semaine qu'elle lui devait.
Jusqu'au jour de son mariage avec M. le marquis de Caux, M""" A. Patti n'a jamais re^ de M. F. Gye plus de 3 000 fr. })ar soirée.
Les appointements de Mario et de Grisi, même à l'apogée de leur gloire, n'ont pas dépassé 1230 fr. par représentation, el pour M"' Grisi, M. F. (iye lui avait imposé
;{4 SorVKMHS I) IN IMIMIKSAIUO.
iiuc coiulilioii assez. (Mraiijîo. La (jrisi, (jui api)rochait de la soixanlainc, avait été onga^éi» j)Oin' ti'ois ans, mais il lui était délondii, sous peine d'un dédil de 250 000 iV. au jnotil de M. V. (iye, de remonter sur aueune scène à l'expirai ion de son engagement avec le directeur de C.ovent Garden. LaGrisi, que sa longue et brillante carrière aurait dû meltre à l'aigri des tourments de la jalousie, ne consentit pas facilement à reconnaîtie le talent d'Adeliua Patti. Assistant à l'une des |)remières représentations de cet astre qui se levait, la Grisi, de sa loge, s'écriait rageusement : o Mais qu'ont-ils donc à applaudir ainsi? » Ce qu'ignorait Julia (irisi, c'est que la loge voisine était occupée par Maurice Strakoscli que cette colère n'était pas sans amuser un peu.