CHAPITRE VI
M. MAPLESON A IlfJR MAJESTY'S THEATRE, M. ERNEST GYE A COVENT GABDEX
On ne peut laisser dans l'ombre, à propos de l'Opéra Italien de Londres, le rival le plus sérieux de M. Frederick Gye, 1(' colonel Mapleson qui, après M. Smith, a pris courageusement la direction de Hei* Majesty's Tliealrc.
M. Mapleson devait être baryton, et il avait tout ce qui était nécessaire pour tenir convenablement cet emploi, mais il préféra laisser clianfcr les autres que de chanter lui-môme.
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M"" Tilicns, si loiijiteiups l'idole des Anglais, cl doiil le nom ne sera pas oublié, seconda de lonle la puissance d(»son talent l'entreprise hardie de M. Mai)leson, se préparant à lutter contre .M. I'\ (ive. Sur le théâtre de Sa Majesté se produisirent alors, outre M"'^ Titicns, .MM. Taniberlick et (iiulini ténors, Faure, le ^rand baryton français, les éminentes prime donne M''" Etelka Gerster, M"'' Marimon et M''" lima de Murska. M. Ardili, l'auteur du Baccio^ en qualité de chef d'orchestre, combattait aux côtés de M. Mapleson, à la fortune duquel il est presque toujours resté attaché.
Le Tliéc\tre de Sa Majesté est plus diflicile à exploiter qu'aucun autre, en raison des servitudes qui pèsent sur lui. Les propriétaires de l'immeuble se sont réservé le privilèiie de dix loges et de plus de vingt fauteuils, ce qui représente pour la direction une perte quotidienne d'au moins mille francs. S'il ne triomphait j)as corn-
plètement, le colonel Mapleson, qui avait enlevé à M. Gye Michael Costa, le célèbre chef d'orchestre, poursuivait une campagne qui gênait considérablement Covent Garden.
M. F. Gye, se souvenant de ce qu'il avait fait avec M. Smith, essaya d'employer le même procédé avec M. Mapleson ; mais celui-ci ne consentit à fermer le Théâtre de Sa Majesté, qu'en devenant l'associé du directeur de Covent Garden. Dans la seule saison qu'ait duré cette association, un bénéfice net de 750 000 francs fut réalisé. Ce début aurait du encourager les deux directeurs à rester unis, mais chacun d'eux était trop autoritaire et la société fut dissoute au bout de la première année.
M. Mapleson est le premier qui ait fait représenter Faust, à Londres ; et M™" Titiens chantait le rôle de Marguerite. C'est encore lui ([ui mit sur la scène itahcnnc^ de Londres la Médên de Chcrubiiii, le Talis-
38 SOLVKMIIS 1) T N I M l'K i:s A II I ().
iiHin <!(' liallV', Meji/iisfup/H'le de Hoïto, el onliiK [)()iir borner nos (ihilions, Carme?? de nizo(,co maître français (jui semblait destiné à nn si brillant avenir.
Parmi les litres que M. Mapleson doit avoir à la reconnaissance du public, il m» faut pas oublier l'un des plus importants, celui résultant du premier engagement à Londres de M""" Christine iNilsson, la rivale la plus redoutable que M"° Adelina Patti ait jamais rencontrée.
Le colonel Mapleson n'avait pas la rudesse de M. F. Gye, il était au contraire d'une aménité rare et il avail au supréuKî degré l'art de renvoyer un créancier trop pressant, les paroles aimables tenant lieu d'argent. On a annoncé maintes fois la déconfiture de M. Mapleson, et cette mauvaise nouvelle ne s'est jamais vérifiée. Il étaif impossible de se fâcher avec le colonel qui calmait (oui es les colères avec un mot gracieux ; il ne refusai! jamais rien, mais quand
sa caisse était vide, ce qui arrivait souvent, il savait se débarrasser d'une requête sans laisser soupçonner sa situation financière. Il devait une grosse somme qu'il avait promis de payer dans les vingt-quatre heures ; le créancier, n'ayant pas reçu la somme, était irrité et il vint lui-même réclamer son argent au directeur de Her Majesly's.
— Comment! s'écria M. Mapleson,mon chèque ne vous est pas parvenu ce matin? Mais j'ai donné hier l'ordre à mon caissier de vous l'adresser.
Ce disant, il sonne l'huissier de service à la porte de son cabinet et le prie d'aller mander le caissier. Heproches violents du <lirecteur à l'employé qui l)albutie quelques excuses à peu près ininteUigibles et qui courbe piteusement la tête sous la colère de son chef.
— ImiIîii, reprend M. Maplesoii, alhv. nie chercher mon carnet de ('hè(|ues, afin que
je piiiss(î imnu'diaUîuuMil. r('|);irer voire erreur.
L'absence du caissier se prolonge ; M. iMapleson cause avec son créancier; il lui dépeint les emljarras de sa direction; les artistes ne sont jamais contents, le public devient de plus en plus difficile, et du malin jusqu'au soir, lui, Mapleson, est accablé de (ravaux qui ne lui laissent pas un inslant de répit. D'assez aigre au début, la conversation a pris une tournure amicale, et, pour un peu, le créancier s'en irait sans son clièque.
Le caissier revient, il est désolé, il n'a pas trouvé la clef de la caisse, sans doute AL Mapleson l'a dans sa pocbe ou sur son bureau, et les pocbes sont retournées, et les monlagnes de papier (pii encombrent le bureau sont bouleversées : pas de clef. Pendant ce temps l'iiuissier a remis àM. Mapleson trois ou quatre cartes : ce sont des j)ersonnes auxquelles il a promis une au-
dience ; impossible de les faire attendre davantage. La clef se retrouvera à Tlicure où l'on y pensera le moins, le créancier n'est pas à son argent près ; il aura la somme le lendemain. M. Mapleson a dompté le tigre farouche qui se retire sans être dupe de cette petite comédie, mais admirant les ressources d'esprit de cet homme par lequel il s'est laissé séduire.
Après la mort de M. Gye, et par suite d'une combinaison dont nous allons parler plus loin, M. Mapleson abandonna le HerMajesty's Théâtre et passa en Amérique. Tantôt victorieux, tantôt battu, toujours sur la brèche, voyageant avec une troupe composée de plus de trois cents personnes, il linit par payer, sans se ruiner, un cachet de 25000 francs par soirée à M""' Patti, (ju'il menajusciu'en (Californie : spéculation hardie que lui seul |)Ouvait concevoir et dont les bénélices rétablirent l'étal de ses (inances.
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j\l. Miiploson a tm lils, M. Ileni-y iMaplesoii, éj^alcmciil colonel cruii régimciiL de volontaires anglais, aussi aimable, aussi genlilhommcqucson père. M. Henry Mapleson a épouse la séduisante Marie Hose qui jadis créa à r()|)éra-Comique, avec (lapoul, le Premier Jour de bonheur. M"" Marie- Kose iMaplcson a pris la carrière anglaise, elle est la grande étoile de la compagnie de ]M. Cari Hosa et elle a beaucoup contribué au succès de cet habile imprésario . dont les représentations d'opéras en anglais, tant à Londres que dans les provinces du Uoyaume-Uni, ont acquis une si juste célébrité.
M. Frédériciv Gye, mort victime d'un accident de chasse, avait toujours désiré mettre eu société le théâtre de Coventliarden ; cette société aurait acquis le lier Majesty's Théâtre, en sorte qu'il n'y aurait eu à Londres ([u'un seul Opéra Ihdien.Ses lils, M.\L Ernesl el llerberl (iye, purent
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mettre à exécution l'idée de leur père, M. Ernest Gye fut le directeur de cette société à laquelle M. Mapleson céda ses droits sur le Théâtre de Sa Majesté. La concurrence étant supprimée, un honnête homme étant à la tête de l'administration, ayant à * ses côtés comme régisseur général M. Tagliafico qui, élevé à l'école de M. Augustin llarris son prédécesseur, possédait les bonnes traditions de la mise en scène, on pouvait espérer que rien ne ferait sombrer une affaire assurée sur des bases aussi solides.
M. Ernest Gye était pourtant beau joueur, et s'il a perdu la partie, ce n'est pas faute par lui de n'avoir pas mis dans son jeu un grand nombre d'alouls : mais il manquai! de ce nous ne savons quoi constituant le véritable imprésario.
Il s'était assuré le concours d'Adclina Palli, Albani, Marie Durand, Marcelle Sembrich, Pauline Lucca, Schalchi, Trebelli.
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Ileilbron, (l(^ MM. (^ayarré, Mierzwinski, Marconi, Lassalle, Devoyod, Y. Maurcl, (lailhard, des frères de Hes/.ké, enfin la pléiade de lalenls la plus complète qui se |)uisse rassembler.
A la lète d'un orchestre comptant plus de 80 instrumentistes, étaient des musiciens de haute réputation, de ^rand mérite, MM. Yianesi, Bevignani et Joseph Dupont, pendant le règne de M. Ernest Gye à Covent Garden; il y a monté avec autant de soin (pie de luxe les opéras suivants :
Le Démon, par Rubinstein, où le baryton Lassalle s'est montré si supérieur;
Le Roi de Lahore, autre triomphe de Lassalle ;
Sigurd, le chef-d'œuvre de Reyer;
Vellêda, de Lenepveu, qui n'a pas eu le succès que méritait cette œuvre cpii conlenail des beautés de j)remier ordre et révélait un compositeur avec lequel on aura à compter dans TavcMiir. M"'° Patti
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s'était éprise de cet opéra dans lequel elle a YOiilii créer le rôle principal.
Les Bleuets de J. Cohen, charmant ouvrage qui fut créé autrefois au théâtre lyrique avec tant de succès par M"° Nilsson.
La G'wconda de Ponchielli, par la mort duquel l'Italie a perdu un de ses plus grands compositeurs.
De bonne foi, voyons quel est le théâtre qui pourrait offrir, soit comme artistes, soit comme pièces, des attractions aussi nudtiples?Rien n'y fit; la société de Covent Garden dut se mettre en liquidation; elle toml)a, non sous l' indifférence du public qui répondait au contraire ù l'appel du directeur, mais parce que les frais ne se balancèrent jamais avec les recettes, lue sîdle de théâtre ne contient qu'un nombre li\e de spectateurs; en augmentant les ap- |)ointements des artistes, il faudiNiil \nn\voir en même lemps agrandir K^ hàlimeut <lans lequel ils chantent, ce à quoi aucun
4«) SOUVKiMKS D l\\ I .M IM{ KS A H 1 O .
;ii*('liil(Ml(' iTi^sl encore |);n'V(Mui ; en résumé, le eonleiKuil ne doil pas èlre de moindre dimension que ieeonlenu. Si M. ErneslGye avait été pénétré de cette véi'ité et avait osé lutter eonti'e cette lendanee (l('>[)l()ra])le, nous n'aurions pas assisté à ( ette hideuse transformalion de ce temple de la musique en un cirque. Les lazzi des clo^vns,le crépitement de la chambrière ont succédé aux chants mélodieux de la Grisi , de la Patti, de l'Alhoni : il est permis de s'en affliger.