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CHAPITRE X

LA MESSE DE ROSSINI. — MADAME ALBONi

L'opinion excentrique de M. Liibeit avait rendu llossini défiant, et de cette conversation si mémorable avec le directeur de l'Opéra de 1829, résulta pour le compositeur une répugnance extrême à laisser produire ses œuvres en public.

En dehors du Staôa/ Mafercl des soirées musicales (12 morceaux de chant), Rossini avait écrit et dédié à son ami le comtes Pillct W'ill lu jictltc mrsse s(}lpnncl/e pour

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piano, liarinoniiim, (|iiali'(î solistes, iiii cluriir (le seize voix.

Cette messe lui chantée cIk^z 1(* comte |)ar les so'urs Marcliisio, alors dans loul l'épanouissement de leur talent; et comme l'Alhoni (pii avait assisté à cette exécution exprimait à lU)ssiui tonte son admiration, celui-ci lui dit :

— Jamais de mon vivant, je ne donnerai l'autorisation d'exécuter ma messe en public; mais (|uand, après moi, elle sera ])roduite, c'est toi, ma chère Marielta, (jui devras la chanter, car c'est à toi que j'ai pensé en récrivant.

Comme toujours, Rossini ne changea pas d'avis et résista à toutes les sollicitations dont il l'ut assailli à ce pro-

Après la mort de l'illustrcî maître, Maurice Strakosch allant j)orler ses compliments de condoléaiUM* à la veuve de celui (juc les arts |)leurai<Mil , M"' ilossini lit à

l'imprésario une communication très précieuse pour lui.

Ln des derniers vœux de Rossini avait été que ce fût Maurice Strakosch qui se chargeât de l'exécution de la messe solennelle à laquelle il avait ajouté rorchestration; M""" Rossini en avait la partition manuscrite avec les indications du maître, et elle la tenait à la disposition de l'imprésario.

Les jours de deuil écoulés, Maurice Strakosch revint voir M""" Rossini et lui parla naturellement de la messe qu'il désirait beaucoup faire exécuter. M""" Rossini l'informa à ce moment des conditions matérielles auxquelles elle céderait ses droits. Strakosch lui verserait 100 000 francs, mais il n'aurait qu'une copie du manuscrit.

(a) prix très élevé, et qui n'avait jamais été demandé pour une messe, effraya tout d'abord Maurice Strakosch, dont l'enthousiasme comme musicien ne fui pas refroidi pour l'œuvre de Rossini, mais dont les

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craintes comme homme d'affaires s'éveillèreiil au poinl de vue de la possibilité de payer uue somme aussi forte pour l'époque.

La nuit porte conseil, et h) lendemain l'imprésario concluait raiï'aire, signai! le traité chez le notaire et remettait à M'"" Hossini un chè{{ue de 100 000 francs sur la maison liothschild.

Il ne suffit pas d'acheter une propriété^ il faut encore l'exploiter, si l'on veut en retirer un pi'olit quelcon({ue, ou toul au moins rentrer dans les déboursés. L'embarras de Maurice Strakosch était grand, L'Alboni, la ])lus belle voix de contralto qu'on ail jamais entendue, était seule — élève de liossini — capable de chanter avec la perfection indispensable les solis de la messe de Rossini, et l'Alboni, retirée du théâtre, vivait tranquillement dans sou bel hotel du (lours-la-Reine.

L'Alboni avait 100 000 francs de rente et ne dépensait pas pour elle la moitié de

ses revenus; l'autre moitié était distribuée à ses parents et consacrée à des aumônes. En ce temps-là, Alboni avait une nièce dont le mariage était retardé parce que la grande artiste, dans l'inépuisable bonté de son cœur, voulait lui fournir immédiatement une belle dot afin d'assurer son avenii'. Lorsque Strakosch proposa à la cantalricc de chanter la messe de Rossini, il essuya un refus, basé sur sa détermination prise de ne plus paraître en public. Au cours de la conversation, l'Alboni expliqua h l'imprésario la contrariété où elle étail en ce qui concernait sa nièce.

— Pourquoi ne chantez-vous pas? dil Maurice Strakosch. Dans peu de (omps NOUS auriez amassé la somme t[ui vous (»sl nécessaire.

— Me compterioz-vousdonc 100 000 fr. ?

reprit l'Alboni.

— Pai'faitomenl, répondit Sirakoscii ;dans combien de tenq)s vous f';uil-il ia somnu* ?

— Mais, (il l'Alhoni, ces pauvres enfants ne peuvent attendre davantage; j'aurais besoin des 100 000 francs dans trois mois.

— Je vous prends au mot, s'écria l'imprésario ; dans trois mois vous aurez les 100 000 francs. Et voilà de quelle façon l'Alhoni dota sa nièce.

Elle chanta la messe solennelle, quatorze fois au Théâtre Italien de Paris pendant le premier mois, et dans les deux autres qui suivirent, elle chanta soixante fois en France, en Belgique et en Hollande.

La troupe était composée derAlboni, de M"^ Marie Battu dont la création dans {'Africaine fut si remarquée à l'Opéra, du baryton Agnesi et du ténor Tom Hohler devenu depuis le mari de la ducliesse de ÎVewcastle, situation certainement préférable à celle de ténor.

Pendant cette longue et fatigante excursion conduite pai- M. IV)llini, aujourd'hui

directeur du théâtre de Hambourg, M"'° Aiboni montrait plus d'énergie que ses camarades; quand ceux-ci, sous prétexte de lassitude, souhaitaient goûter un peu de repos, elle relevait leur courage en payant d'exemple.

Dans ce voyage, l'Alboni, afin de ne pas augmenter les frais déjà considérables de Maurice Strakosch, et en raison de sa simplicité personnelle, n'avait qu'une seule malle, plus petite que celles de tous les artistes dont elle était accompagnée.

\\ lie faut pas s'étonner qu'une femme unissant tant de talent à une si grande modestie, à une générosité aussi rare, soit encore à l'heure qu'il est entourée de la sympalhie et de l'admiration générales. Il ne faut pas s'étonner non plus que son ex-impresario, Maurice Strakosch, ait tenu à ren(hv, ici un sincère liommage à des quahtés exceptionnelles.

Malgré les 100 000 francs payés à

T>^ SfU'VK.MIîS 1) IN I .MPMKSAIIIO.

M"" Kossiiii, 1rs 11)0 000 francs comptés i\ M""" Alboiii, les a|)|)oiiil(Miiciits des aulros artistes et les irais ^l'iiériiiix, cette entreprise rapporta encore oO 000 francs à Maurice Strakoscli, ce (pii démontre que dans ces sortes d'affairi^s, l'essentiel est d'arriver devant le public avec des œuvres de mérite interprétées par des artistes supérieurs, et dans ce cas, pour peu que l'imprésario soit habile, le succès fructueux ne peut être mis en doute. La difficulté consiste à réunir cei ensemble de conditions, ce (jui n'est point aussi commun que Ton se l'imagine.

CHAPJTRE XI

L'histoire de l'Opéra Italien en Amérique est intéressante, même au point de vue européen, puisque c'est de ce pays que nous sont venus les hauts prix payés au\ artistes. Ce sont les Américains ([ui ont entamé la série des cachets fabuleux, lesquels dans le nouveau monde comme dans l'ancien ont produit les mômes effets : hi ruine des directeurs en même h'uips que celle de l'Opéra Italien.

C/esl un millionnaii'c havanais, AI. .Marl\ ,

80 SOrNKNl KS I) r.N I.MIMMISA RIO.

qui inaugura à la llavune, au lliéàlrc Tacou qu'il avait fait construire, les représenialions italiennes, (le ^lai'ty, excessivement riche, (levai! sa forlune à un privilèj^e qui lui avait été concédé : il avait seul le droit de vendre du poisson dans l'île de Cuba.

Marty avait envoyé des agents en Italie qui lui l'ormèrent une troupe composée d'artistes de premier ordre, et qui, cependant, se contentaient d'appointements que n'accepteraient pas les médiocrités du jour.

M""' Bosio gagnail 4 000 francs par mois, M™' Tedesco même somme, le ténor Salvi 3 000 francs^ ainsi que la basse Marini et le baryton Badiali; Stetranoni , soprano dramatique, ne recevait que 4 000 francs.

La saison de la Havane close, comme les engagements de ses artistes n'étaient point achevés, Marly se transporta à New- York où eureni lieu à Castle Garden les

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premières représentations de cette troupe qui en donna le goût au public.

Castle Garden était une salle immense, pouvant contenir 10 000 spectateurs au prix unique d'un demi-dollar 2 fr. 50 > par personne. Malgré le bas prix des places, Marty fit d'assez bonnes affaires puisqu'il devait payer sa troupe, même si ses artistes n'avaient pas chanté: mais Castle Garden était mal agencé, disposé plutôt pour les concerts, et l'on se décida à édifier un véritable théâtre qui prit le titre (VAstor place Opéra House et dont la direction fut confiée pour deux années à M. Salvatore Patti, le père d'Adelina Patti, qui venait d'arriver en Américjue.

Jusqu'en 1846, époque à laquelle Salvatore Patti fut mis à sa tète, l'Opéra Italien n'avait jamais été régulièrement organisé. Ainsi M. Garcia, le père de M""' Malibran, avait bien donné quelques représentations, mais dont h- résultai, eu

82 SOU venu; s d in i.m imuosahio.

(lépil (lu lalciil (le Tarlislc drjà si célèbre, n'avail j)as été iVuclueux. Pour ses frais de voyage au refoiir. M"'*' Malibran fui très embarrassée, elle eut loutes les peines du inonde à réunir la somme nécessaire, et lorsqu'au milieu de l'biver elle débarqua à Liverpool, son costume, trop léger pour la saison, démontrait que, pour sa gardel'obe, elle n'avait pas du |)ayer d'excédent de bagages.

Les débuts de la troupe de Salvatore Palli dont faisaient partie sa belle-fille Clotilda et sa fille Amalia, avaient causé une grande sensation; mais, dans sa direclion d'Opéra, Salvatore l^itti ne fut pas lieureux; ainsi que nous l'avons dit quand Maurice Strakoscli débarqua à New- York, la comi)agnie de Salvatore PaKi, par suile de désastres successifs, était en pleine déroute.

M. Fry, un j)arfail genOeman, prit la suite des affaires de Salvatore Patti ; son

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inexpérience administrative l'obligea, lui aussi, à fermer les portes de son théâtre au bout d'une seule année d'exploitation. Après M. Fry, c'est ^ï. Maretzek, le cousin de Maurice Strakoscli , qui tente l'aventure si périlleuse de diriger TOpéra Italien à New-York. M. Maretzek avait été le chef d'orchestre de M. Fry. 11 était excellent musicien et directeur actif et intelligent; il réunit une troupe de bon ensemble avec ]\P^ Rosina Laborde, aujourd'hui un des meilleurs professeurs de chant à Paris et M*'^ Bertucca. Pendant plusieurs saisons, M. Max Maretzek lit exécuter en Amérique tous les opéras nouvellement parus en Europe avec une perfection jusqu'alors inconnue dans ce pays; la fortune quel([uerois lui souriait, quel- (juefois an contraire le tiMhissnit : mais, malheureusement, le résultat tinal fui le même que ])our ses devanciers et il jugea à propos d'abandoniKM" la |)arfi<\

84 SOUVKMRS D UN IMPRESAUIO.

Devant cette série de chutes, il eût été logique (le supposer que l'Opéra Italien serait abandonné à NcNv-York et que Ton y renoncerait à un genre dont l'insuccès a été la destinée; pas du tout; des amateurs distingués bâtissent un autre théâtre qui prend le nom d'Académie de musique.

Maurice Strakosch revenait de sa brillante tournée dans les Etats; on lui proposa de le mettre à la tête du nouveau , théâtre; il accepta et s'associa avec Ullmann. Sous leur direction débuta la Patti en 1859 et chantèrent à New- York M""^^ Frezzolini, de La Grange, le ténor Mirate, la basse Formes, etc.

Si Maurice Strakosch avait pressenti l'avenir de la Patti, l'imprésario Tllmann n'avaif aucune confiance dans ce talent naissant qu'il tenait en médiocre estime. Il ne voulait pas donner le rôle de Lucie à Adelina Patti, qu'il appelait dédaigneusement " inip petite chose », et cepen-

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dant Ullmann était un fin connaisseur I La direction Strakosch et Ullmann dura deux années, elle rompit le charme fatal sous lequel étaient tombées les directions précédentes, l'Opéra Italien entra à New- York dans une phase plus heureuse qui augmentera encore avec Max Strakosch, frère de Maurice et qui lui succède dans l'administration effective, car ils demeurent associés.

Tandis que Max Strakosch reste en Amérique, Maurice va en Europe où il recrute les artistes qui doivent continuer h maintenir le rang pris par l'Académie de musique de New-York. C'est Maurice Strakosch qui engage pour les Etats-Unis Christine Nilsson , — celle qui a partagé avec Adelina Patti le trône du royaume lyrique.

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