‹ Souvenirs d'un impresarioChapitre 18 sur 44 · LE MÉTROPOLITAIX-OPERA A NEW-YORK MM. ABBEY ET M. GRAU · texte numérisé non relu

LE MÉTROPOLITAIX-OPERA A NEW-YORK MM. ABBEY ET M. GRAU

Il y a en ce moment à New-York deux grandes salles afTectées aux l'cprésenta- [ious ilidiennes : l'Académie de musique el le Métropolitain Op(M'a House; cliacuue d'elles pouvant contenir environ de 3 à 4 000 spectateurs.

Si ce n'est pas Maurice Strakosch qui a fait construire le Métropolitain-Opéra, c'est du moins lui qui en a (Mi l'idée et c'est son projet qui a été mis h exécution.

Le terrain sur lequel le Métropolitain- Opéra devait être bâti appartenait à M. \dn- (lerbilt, le richissime Américain qui vient de mourir. Le prix de vente avait été débattu et fixé à 300 000 dollars (1 500 000 francs). M. Vanderbilt avait donné sa parole; mais quand Strakosch se présenta muni des l'onds. pour signer le contrat, le propriétaire lui déclara que l'opération était impossible.

En face de l'emplacement où devait s'élever le théâtre était une église du comité de laquelle fîiisait partie M. Vanderbilt. Le ministre du temple religieux vint trouver le propriétaire des terrains déjà presque vendus ; il le supplia de ne pas laisser établir sur sa propriété une concurrence entre le bien et le mal : M. Vanderbilt craignit sans doute la victoire de l'opéra sur Téglise, et il préféra retirer sa parole plutôt que de courir le risque de commettre un pé(dié qui l'eût empé(^h('> dallei- au ciel où

nous espérons qu'il se (rouve en ce nionienl.

Quelques années plus lai'd, le projet de Maui'iee Slrakoscli fui repris, el, cette fois, exécuté sur un autre terrain par une société d'actionnaires. Une (l(;s combinaisons les plus curieuses de cette compagnie est celle-ci : en dehors du capital souscrit parles actionnaires sur les 120 loges que devait contenir le théâtre, 70 lurent vendues à perpétuité, moyennant un premier prix de 50000 francs, avec faculté par la société de faire un appel de fonds si le capital primitif ne suffisait pas.

Pour le Métropolitain-Opéra, comme pour toutes les constructions en général, les devis d'architectes furent inférieurs h la dépense; de 50 000 francs, les loges montèrent à 100 000 francs, et le théâtre coûta 10 millious de francs. L'intérêt des trois millions excédant la valeur des loges était largement couvert par la location des dépendances du bâtiment.

Quant à l'achat des 70 loges au prix de 100000 francs, et dont on pourrait être surpris en Europe, ce fut une chose toute naturelle à New-York, car les premières familles de la ville tinrent à figurer parmi les acquéreurs, et un statisticien a calculé, à cette occasion, que la fortune des 70 propriétaires représentait la somme de dix milliards.

Avec des ressources semblables, les directeurs de la société du Métropolitain-Opéra pouvaient, sans inquiétude, exploiter euxmêmes leur théâtre. Mais M. Abbey voulut avoir cette gloire d'ouvrir cette salle magnihque, et ses propositions furent acceptées.

Parmi les impresarii ck* l'époque , M. Henry A. Abbey est une personnalité tellement imporlanlc qu'il convient de lui consacrer une notice spéciale. M. Abbey a été surnommé, en Amérique, le Napoléon (les directeurs dramatiques, et il est digne de cette qualification.

90 sorvENins I) r.N i.MiMn:s.\rn().

lia |>()ss(''(lé, à Ncw-VorU, doux (liéAlr(»s : le Grand Opéra Housc, où, malgré ce titre, on ne jona jamais rojK'pa. et le ParK Tluvitre, l)rnlé le soir même où devaient avoir lien h^s débi^ts de M"' Langtry. Avec M"" Sarah Bernhardl, M. Irving, M"^ Ellen Terry, M"'" Lan^lry et M"' Mîiry Anderson, au Lycenm Théâtre de Londres, M. Abbey a gagné des sommes folles. La tonrnée Sarah Bernhardt seule lui a l'apporté plus de 500 000 francs.

M. Abbey esl le })lus généreux des directeurs connus, el sa générosité touche à Textravagance. 11 ne marchande jamais le prix de quoi ([ue ce soit, et il a une phrase spéciale, avec laquelle il répond à toutes les demandes des artistes en acceptant leurs conditions :

" (le n'esl que juste, on va préparer le traité. »

Le premier, M. Abbey a osé donner à M"" Patli un cachet de 20 000 francs

par soirée, et il eût bien désiré s'assurer le concours de la diva pour le Métropolitain-Opéra; mais le colonel Mapleson la

lui enleva au moven d'une surenchère de

ij

5000 francs. M. Mapleson allait faire une saison à l'Académie de musique en même temps que M. Abbey se disposait à inaugurer le Métropolitain-Opéra, et il lui fallait des armes bien trempées pour soutenir cette guerre artistique. Disons tout de suite que le colonel fut battu et obligé de se replier en bon ordre sur la Californie, où le Dieu des batailles lui fut plus favorable.

Une fois nommé directeur du Métropolitain-Opéra, M. Abbey se rendit en ïlalie, où il dépensa 500000 francs en achat de costumes et d'armures; rien n(^ lui pai'aissait trop b(^au; snivani son habitude, il payai! sans marchanchM*, concluanl les marchés en répéhinl : « Ce n'est que trop juste. ))

La saison de M.Ahbey au \hMropolilain-

P2 SOdVKMIlS I) UN IMPRESAHK).

Opéra n'osl j)liisiinecx[)loilalioiule lliéàtrc, c'est iiiie vériluble or^ii^ do luxe que l'on peut à peine rèvcr, el que les Américains eux-inèmes ne revorroni prohajjlemcnt de sitôt. Les opéras représentés étaient montés avec une somptuosité inouïe.; et quant à la troupe, voici quelques-uns des artistes ([ui la composaient : M'""' Nilsson, Sembricli, Scliak'lii, Trebelli, Valeria, Fursli Madier; iMM. Campanini, Stagno, Capoul, Del Puente et Kaschman, à propos duquel le colonel Mapleson eut un joli mot. Kashman, en anglais, en remplaçant le k par un c, veut dire homme du comptant, homme qui paye, Cash, Man. « C'est le pensionnaire dont Abbey aura le plus besoin, » s'écria ]\I. Mapleson, en apprenant l'engagement du baryton.

Le fait est (jue Al. Abbey, en dehors de M. Maurice (irau, son dévoué lieutenant et le plus populaire des directeurs d'opérettes en Amérique, allait avoir besoin

(riiri employé intelligent pour ses payements, car ses frais quotidiens étaient de 40 000 francs. On ne s'en étonnera pas

d'après les chiffres de quelques appointements :

M-"" Christine Nilsson recevait 10 000 fr. par soirée.

M'"^ Marcella Sembrich avait aussi par soirée un cachet de 7 500 francs.

M. Campanini touchait, encore par soirée, 5000 francs.

M. Stagno se contentait d'un cachet de

M""^ Schalchi était engagée à raison de 25 000 francs par mois, et tous les artistes étaient payés dans les mêmes proportions.

M. Abbey avait pour chef d'orchestre M. Vianesi, à la tète de 100 musiciens, qu'il dirigeait avec une science consommée. Nous ne parlerons ni de la figuration, ui des chœurs, qui étaient à la hauteur de cette fantasmagorie théâtrale.

!>* SOUVENIRS I) 1:N I M PK K S A IU ().

Le .MéU'o|)ulilain-()pér;i lUi doseinplil pas; M. Abbey n'i^noiail pas qu'il ne poiivail, malgré loiit, l'aire ses frais, mais il n'avait pas compté sur le déficit qu'il a du constater à la fin de la saison. Son bud^el se l)alan(;ail par une perle de plus d'uu million et demi.

Les abonnés, dont M. Abbey avait toutes les sympathies, voulurent réparer autant que possible cette perte dont il était victime et lui olï'rirenl un l)énéfice ([ui l'apporta 250 000 francs et à l'issue duquel on lui présenta sur la scène une plaque d'or sur laquelle étaient gravés la date de cette représentation et le témoignage de la gratitude des abonnés pour le directeur malheureux.

Pour M. Ai)bev, un million de plus ou (le moins nest pas une grosse alfaire ; outre ses théâtres de New-York, il en a mi à Uoston , un aulic à Chicago, et taudis (piau .Métropolitaiu-()[)éra sa caisse se vi-

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(lait, elle s'emplissait au Star Théâtre où M. Irving et AP' Ellen Terry passionnaient ^ le public. Néanmoins M. Abbey refusa d'entreprendre une seconde saison que désirait lui confier la compagnie du Métropolitain-Opéra, laquelle alors se retourna vers Maurice Strakosch qui ne crut pas devoir accepter non plus une direction dont les résultats précédents n'étaient pas fort encourageants.

La compagnie, ne trouvant pas de directeur pour l'Opéra Italien, organisa les représentations allemandes, mais sous sa propre responsabilité et sous la direction de M. le docteur Damroclie, e\i*ellent musicien. La première saison, le déticit lïit de oOO 000 francs ; la seconde saison plus mauvaise encore, il lui de 900 000 francs. Les archi-millionnaii'es (pii forment la société du Mélropolilain-Opéra ne sont [)as sensibles à ces pertes (pii, partagées vulve eux, ne représentenl pour chacun qu'une

«G SOUVENIHS D UN IMPRESARIO.

somme iiisi^iiifianle ou égard à leurs revenus.

En ce inomenl l'Opéra AUciuaud, sous la direction artistique de M. Stanton a remplacé l'Opéra Italien au Métropolitain- Opéra, (le jeune directeur qui, heureusement pour lui, n'a aucun souci pour les résultats (inanciers de son entreprise puisqu'elle est sous la responsabilité de ces archi-millionnaires, y déploie une habileté tout à fait exceptionnelle.

Les opéras de Wagner, Goldmark, Meyerbeer, Gounod et Verdi y sont exécutés avec un ensemble merveilleux par les meilleurs artistes de l'Allemagne que M. Stanton a engagé à des prix fabuleux.

La mise en scène, comme aussi les décorations et un orchestre superbe, tout cela se trouve au niveau al teint par M. Abbey. Quel sera le résultat final, au point de vue financier? 11 est facile à prévoir. Néanmoins on ne peut pas manquer d'admirer

une aussi généreuse initiative et d'être reconnaissants aux actionnaires du Métropolitain qui font de pareils sacrifices dans l'intérêt de l'art.

Ainsi que nous l'avons dit plus haut, le nom de Maurice Grau doit s'associer à celui de M. Abbey. M. Grau, de nationalité autrichienne , mais Français de caractère et Parisien d'esprit, quoique très jeune, est un imprésario déjà célèbre, successeur el élève de son oncle J. Grau qui le premier a fait venir Ristori en Amérique. Maurice Grau a continué à populariser dans le Nouveau Monde la musique des compositeurs français, tels qu'Offenbach, Lecocq et autres.

Maurice Grau a importé aux Ktats-L'nis Jffdic, TJiPO, Paola Marié, Aimée. Il est cité comme le plus aimable des directeurs et n'a jamais eu de discussion avec ses artistes, et ces derniers sont toujours prêts à traiter avec lui.

os sorvKMKs I) r.N iM n;i:sAruo.

Eii(l(^li()rsdesoj)éreUos, M. Maurice Grau a fait jouer, aux Klats-Unis, l'opéra national anglais avec M""" Kelloc. C/est lui encore qui a organisé les tournées de Huhinslein, de Salvini cl de \PMlistori; el enlin, sous sa coiuluile , M'"" Sarali 15ernhardt va parcourir rAuiéricpie du Sud.

On a peine à comprendre ces gigantesques entreprises qui nécessitent parfois des capitaux énormes et dans tous les cas une activité, une intelligence presque surhumaines. Il n'y a ])as une ville, pas une bourgade où M. Maurice Grau ne soit allé; et partout sur le continent américain, il est aussi aimé que populaire.

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