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CHAPITRE XXVI

Maurice Strakoscli, pénétré du rôle de la critique dans les arts, et de sa puissance sans limites, n'a jamais eu qu'à se louer des excellents rapports qu'il a eus avec les journalistes de tous les pays; pour ce motif, dans ses souvenirs, la Presse ne saurait être omise.

Il est évident que la Presse ne peut faire le succès d'un artiste sans talent, mais elle augmente dans de larges proportions la réputation do ceux dont le mérite gagne

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toujours à être mis en lumière. L'approbation, le soutien de la critique sont aussi indispensables à un artiste sérieux que les applaudissements du public dont ils ne sont que Técho.

En ce qui touche l'art lyrique, les critiques sont presque tous de bons musiciens : ils jugent donc en connaissance de cause et le plus ordinairement avec une grande impartialité.

Maurice Straliosch a eu le bonheur de rencontrer dans sa longue carrière et de connaître intimement quelques-unes des illustrations du journalisme, parmi lesquels il tient h citer quelques noms.

D'abord M. Lévy, le propriétaire-directeur du Daiif/ Telegraph à Londres, qui a inauguré le journal à dix centimes. Ce système a réussi à un tel point, (|u'à une seule exception près, le London Times, tous les autres ont suivi son exemple, néanmoins sans taire tort à son succès; le

200 SOUVENIRS D UN IMPHESARIO.

Daily TclcgrapJt est devenu, sous sa direction, le journal le plus répandu de l' Angleterre et donne à son j)ropriétaire des revenus dont plus d'un prince serait jaloux cl ([ni dépassent cinq millions de francs chaque année. Personne n'exerce mieux que M. Lévy la large hospitalité que lui permet sa grande fortune.

C'est M. James Gordon Bennett, le père du propriétaire 'àdivxçXiXn New-York Herald^ qui a fondé ce journal étonnant, qui tire à plus de 200000 exemplaires par jour, et dont rinlluence et la prospérité n'est égalée au monde que par deux journaux, le Times et le Daibj Telegraph. Pour donner une idée du revenu de ce journal, le montant des recettes des annonces , chaque dimanche, dépasse oOOOO francs; les revenus généraux en sont incalculables ; mais aussi la libéralité du propriétaire actuel, qui est dans la force de l'Age, est sans exemple. Citons seulement quehiues faits

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pour appuyer ce que nous venons de dire : A l'occasion de la famine en Irlande.

M. Bennelt a envoyé un don de 500000 fr. en une fois. C'est lui qui a organisé avec M. Lévy de Londres, et à frais communs, une expédition pour rechercher les restes du malheureux Franklin. En ce moment, M. Bennelt, avec M. Mackay, le millionnaire californien, ont établi, à leurs frais, un cable transatlantique pour contre -balancer l'influence des sociétés qui abusent de leur monopole pour imposer au public des prix trop élevés.

M. Strakosch a eu aussi le bonheur de connaître M. de Villemessant, le plus charmant et le plus spirituel des journalistes : c'était le conteur le plus aimable qui savait, tout en plaisantant, traiter les affaires les plus sérieuses ; il est arrivé à faire du Figaro le journal le plus attrayant et le plus amusant, répandu et lu avec le

plus grand [)laisir aux (lualre coins du

irj.

2G-2 SorVENIRS I) l»iN IMPHESAIUO.

monde. Vouv bien coiinaîlrc M. de Viilcniessanl, il l'allait le voira sa table hospitalière, dans sou cbarinant hôtel de Taveniie de rimpératrice, au milieu de sa famille dont il était adoré. 11 savait assaisonner ses repas exquis par une verve étourdissante qui tenait sous le charme tous ses convives.

M. Strakosch était également l'ami d'ÉMiLEDECiiRAnDiN, uu dos grand S maîtres de l'art du journalisme, dans lequel il rencontrait, à côté de l'homme d'esprit que l'on connaît, beaucoup de bonté et peutêtre un peu de faiblesse de caractère.

M. de Girardin avait une idée par jour, parmi lesquelles, naturellement, il en était d'excellentes, mais aussi d'impraticables. M. de Girardin, commeM.de Villemessant, adoraient la musique qui était pour eux leur délassement favori.

Un des hommes les plus remarquables qui honorent la presse parisienne et que Maurice Strakosch ait connus, est certaine-

ment M. de Pêne qui depuis un quart de siècle s'est dévoué au journalisme avec une activité, un zèle et une intelligence qui forcent l'admiration de tous ceux qui ont eu le bonheur de le connaître.

Il est le rédacteur en chef du Gaulois, journal que dirige avec tant de succès M. Arthur Meyer dont on voit le nom à la tête de toutes les œuvres de bienfaisance.

Nous tenons aussi à nommer (iaston Berardi, le directeur de Y Indépendance Belge de Bruxelles, un des journaux les mieux informés et les plus répandus qui existent.

Nous devons citer, parmi les journaux anglais qui se ])ublient en deliors de l'Angleterre, V American Register qui appartient au docteur Thomas Evans, le très célèbre dentiste et philanthrope. (Test lui, on s'en souvieni , qui a eu la bonne fortune et le courage de doniuM* asile à

261 SOUVEMKS 1) L'N I M P H KS A H I ().

rimporalrice Euf;cnic qu'il a accompa^aéc cMi Angleterre lorsqu'elle l'ut forcée de quitUM' la France. L'America/i Bêtisier y qui est un joui'nal hebdomadaire, a acquis, par la l'aeoii inlelligenle et scrupuleusement honnête dont il est rédigé, une inlluence qu'il serait difficile d'égaler. Le docteur Evans fait aussi le plus grand bien autour de lui, et il est littéralement adoré de tous ceux qui le connaissent. C'est également un savant très remarquable qui a écrit des livres scientifiques du plus grand intérêt.

Les deux plus remarquables correspondants de journaux que AL Strakosch ait rencontrés sont certainement. M. de Blo- AviTz, le correspondant du Times à Paris, et M. Campbell Clarke, le correspondant du Daily Teiefjraph.

M. de Blowitz, qui a ses petites et grandes entrées chez tous les princes et les ministres des différents États, a certainement une

perspicacité politique tout à fait exceptionnelle ; à un tel point que même les hommes d'État les plus illustres écoutent ses conseils avec déférence et les suivent souvent. C'est, au surplus, un homme charmant dont la conversation est des plus instructives.

M. Campbell Clarke, qui fut jadis le critique musical du Daily Telegraph, de V Atheiieum et de Y Observer, est aussi un journaliste hors ligne qui rend des services incalculables au Daily Telegraph dont il est correspondant ; besogne à laquelle il met tout son cœur puisqu'il a épousé la charmante M'^Wnny Lévy, fille du propriétaire de ce journal. M. Campbell Clarke est un critique musical des plus éclairés. ïl fut un des premiers qui ont reconnu le génie immortel de Counod à la première représentation de Faust à Londres. Il a également prédit le succès étourdissant qui attendait M''' Adclina Patti, quand beaucoup le contestaient encore.

'iritî sorvEMiîs n in i.Mi»nESARio.

James Davison, jadis c'rili([iio musical du limes à Loudrcs, cl (|ui a l'onde avec son tVèro \\'illiam le Muskal World, esl le crili(jue le plus compélenl (|ue Maurice Strakoscli ait jamais rencontré. La science musicale n'avait pas de secret pour lui; il adorait la musique et ses articles resteront comme des modèles inimitables. Si on récompensait le mérite en Angleterre aussi généreusement qu'en France, il aurait déjà sa statue à Londres, puisque nous ne connaissons personne qui ait fait tani de bien à cel art sublime. Par lentbousiasme qu'il savait mettre dans ses articles, il enflammait la nation anglaise, d'ordinaire si (legmaliquc, au j)oint que les progrès de la musique en Angleterre, pendant son règne au Times, furent immenses. Il fut Tami intime de Meyerbeer, de Berlioz et de tant d'autres illustres compositeurs. M. .lames Davison a également la gloire d'avoir été le professeur de M"" Arabella (iodard, la plus

éminente pianiste anglaise, qu'il épousa ensuite.

Le docteur Hueffer, musicien et lettré de la plus grande valeur, et qui a écrit le livret de plusieurs opéras, est, à présent, le critique musical du Times. Son nom indique ses origines germaniques et ses tendances ; M. HuëfTer professe un grand enthousiasme pour Richard Wagner et n'a pas peu contribué à l'immense popularité avec laquelle sont reçues, dans ces dernières années, les œuvres du maître allemand qui sont exécutées à Londres sous la direction de Hans Richter, le célèbre chef d'orchestre de Vienne.

C'est M. BeiNnett qui règne à présent au Daihj Telegraph ; .\L Bennett fut, pendant bien des années, l'ami et le collaborateur de M. James Davison au Musical World.

Lui aussi a fait le plus grand bien à la musique par ses articles indépendants et éclairés. Dans son journal, d'aiHeurs, la

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imisi(iiie [\{)\\[ une place plus j;ran(lc qu'an Tif/frs. (Test aussi poul-èlre par la raison que loulc la l'aniille (l(^ M. Li:vv, U) directeur (lu Ddilfj Telcfjraph, aime beaucoup la musique el qu'une de ses filles, M"' An- ^elina Lévy, maintenant M"" Gœtz, a composé des mélodies ravissantes qui ont l'ait le tour du monde.

M. Ilersee, père de M'^" Uose Hersée, cantatrice très aimée en Angleterre, écrit dans VObservcr; c'est un savant en matière musicale et dont les arrêts font loi. Poète et littérateur à ses heures, M. Ilersee est d'une aménité rare.

On ne pourrait en dire autant de M. L. Engel, le critique du World, trop souvent acerbe. Quoi qu'il en soit, le critique du World est un homme des plus compétents et de plus instrumentiste et compositeur dislin^ué.

Dans la critique anglaise, remarquons encore : MM. Sulherland Edwards, Jiarrett,

Lincoln Rydn et Betts qui, sous le pseudonyme de Cherubino. signe au Figaro anglais des articles dont la forme légère et spirituelle n'exclut pas la valeur. Si M. L. Engel pique souvent dans le W(jrld, M. Betts égratigne de temps en temps dans le Figaro: les blessures sont légères en apparence, mais quelquefois douloureuses en réalité.

Les critiques français sont aussi nombreux que les critiques anglais, et ils ne sont ni moins indépendants ni moins savants. Nous avons déjà cité Berlioz qui a longtemps été à leur tète. M. Jol'A'in, qui n'était pas musicien, avait cependant un sentiment musical exquis; ses critiques au Figaro sont des modèles de genre, elles se distinguent par un style d'une élégance extrême et par une grande indulgence.

M. Acc.rsTE ^'ITl^ auquel M. Jouviu a cédé son sceptre, n'écrit pas avec moins de pureté que son ex-collaborateur. Sacliant

*J70 sor vi:.M US d'in i.\ii»i;ksaiu().

(lirim seul mol dans le hl</(iro poul avoir dos conséquences très graves, M. A. Vilu est aussi indul^euL que l^'lail M. .louviu. Les articles des critiques lyriques et dramaliques parisiens ne perdent rien de leur autorité par suite de leur bienveillance. ' MM. Saint-Saens, Joncières, Heyer, Wilder le traducteur des œuvres de W agner, Oscar (^omettant, Weber, Alphonse Duvernoy, Fourcade, Arthur Pougin, Francis Thonié, de Lauzières, (iuy de Charnacé, Ai'mand (iouzien, Ferrari, etc., sont lesprincipaux écrivains qui s'occupentde la critique musicale ; leur nom suftit pour indiquer leur position dans la presse française et la considération qui s'attache à leurs jugements. Le docteur Edouard ]fanslick,le critique musical de la Presse libre de Vienne, est, sans contredit, le plus, éminenl qui existe en Allemagne. Nous n(^ pouvons mieux le caractériser ({u'en disant ([ue c'est le Davison allemand. II nuit à uih' bienveillance

extrême une science musicale consommée en même temps qu'une fermeté inébranlable. Ainsi, les livres qu'il a écrits et ses articles sur la musique resteront cités comme des œuvres classiques.

La critique viennoise compte encore dans ses rangs M. Frev, du Tagblatt, un écrivain très remarquable.

Le professeur Gumprecht, le critique musical du yational Zeifung, est certainement le plus compétent et le plus bienveillant des critiques à Berlin.

>L FiLippo-FiLippi, critique de la Perseveranza de Milan, ainsi que le marquis d'Ar- CAÏs, crili(iue du journal rOy./////o/^^ à Rome, ont rendu les plus grands services à l'art musical en Italie. Tous les deux, dans une sphère diiférente, par leur amour et leur dévouement à l'arl. pai- leiu- indépendance et leur ap|)réciation de l;i musique étrangère, ont contribué, d'une manière très notable, à la gi'and»' révolution hriijue (jue

nous voyons on ce moment en Italie et qui a été inau^un^e par M. S()nzoj;no, propriétaire (lu jouiMial le plus répandu, il Secolo fli Mihni. M. Son/ogno s'est fait, pour l'amour de 1 art, éditeur de musique et a réussi îi acclimater dans son pays les chefsd'œuvre de l'École française comme Carmen. Mignon, Lackmé et la Perle du Brésil^ etc., qu'il fait représenter à ses risques et périls, ce qui lui donne un travail immense en dehors de ses multiples occupalions.

Le système du journalisme en Amérique diffère al)solument de celui qui est suivi en Europe. Les journaux changent, au INouveau Monde, leurs rédacteurs musicaux à chaque instant.

Cependant la dernière fois que Maurice Strakosch alla en Amérique il rencontra M. W'ight et M. Krchbril, musiciens et critiques de haute valeur, l'un au Neiv- York Herald, l'autre au journal New-York

Tribune ; espérons qu'ils ont échappé à ce système fatal et qu'ils y écrivent encore.

U American Reghier, à Paris, qui a pour rédacteur le D*" Crâne, un homme fort distingué; ainsi que le Galigtianis Messenger, et le charmant nouveau venu, le Morning News, dans lequel écrit avec tant de compétence M. Henry Haynie, ont des critiques qui non seulement font des appréciations très éclairées, mais ont encore une indépendance très louahle.

Il y a encore une exception à signaler au système américain : c'est celle du ?sew- York Times, dans lequel M. F. Schwab remplit depuis longtemps et avec beaucoup d'autorité le poste de critique musical. La forme mordante de M. Schwab l'a fait surnommer le Méphisto du journalisme. N'est pas diable qui veut, diable spiirituel surtout, comme l'est M. F. Schwab.

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