PREFACE. XXI
J'avais, en effet, autrefois, promis un rôle à Laferrière. J'eusse voulu proportionner ce rôle à la hauteur du talent du comédien. Il n'y avait, dans le Lest, qu'un personnage qui pût lui convenir, peut-être. Mais il était peu développé. D'ailleurs, c'était un vieillard, un ancien commandant d'artillerie. Laferrière, qui voulait, depuis quelques années, jouer les Lafontj accepterait-il de mettre sur ses cheveux noirs une perruque grise ? Il y consentit et cordialement. Le rôle fut développé et la pièce, qui était une comédie gaie, tourna au drame — h son détriment — et devint les Ingrats. J'ai toujours regretté la première version : Le Lest.
Comme Laferrière était ému, le soir où il lui fallut se présenter devant le pubhc avec des cheveux blancs et des moustaches blanches ! Il s'était fait une tête superbe. Il incarnait majestueusement la loyauté militaire. Mais il tremblait. La foule allait-elle, sous ces
XXli PREFACE.
cheveux blancs, reconnaître son Laferrière ? Je n'ai jamais vu un comédien plus troublé ; mais je le dis ici pour prouver quelle était la conscience de cet homme, il était aussi vivement, plus vivement ému peut-être, pour l'auteur et le sort de la pièce que pour luimême. Aucun sentiment égoïste. Tout au contraire, un admirable dévouement artistique qui le faisait marcher au feu en songeant à l'œuvre même et en oubliant son interprète.
Ce rôle, le seul rôle de vieux qu'il ait joué dans sa carrière, devait être l'avant-dernier de tous ceux qu'il créa. Il reparut encore à l'Ambigu dans le drame de la Yénus de Gordes où il représentait, avec une tristesse touchante, un pauvre amoureux méconnu. Puis il joua quelque temps après, et d'une façon bien remarquable et bien émouvante. Elle est folle, au théâtre Clunv, — et ce fut tout.
Je retrouve une lettre assez sombre que Laferrière m'écrivait justement pour me prierde
PRÉFACE. XXlll
l'aller voir dans cette pièce où il méritait si vivement d'être applaudi. Les pressentiments les plus noirs apparaissent dans ces quelques lignes. Quand il les écrivait, Laferrière n'avait pas huit mois à vivre.
25 novembre 1876.
Je suis malade, mon cher ami; je ne quitte la chambre que pour aller jouer Elle est folle, qui va disparaître de l'affiche au premier jour pour faire place à V Homme de paille, de M. Petit.
Vous ne m'aurez pas vu dans Harleigh, et je le regrette. Je crois que vous auriez été content de moi.
J'étais allé dernièrement vous porter le commencement d'un chapitre de mon troisième volume de Mémoires, chapitre qui n'est pas complètement terminé, mais qui le sera au premier moment.
A notre prochaine rencontre, je vous Hrai la chose.
Je suis fort triste, mon cher ami, presque découragé. Dumas est venu me voir la semaine dernière, et m'a dit que Balsamo était reculé à l'année prochaine. Auguste Maquet garde ses Quarante-Cinq en vue de l'exposition. Me voilà donc forcément inactif. D'ici-là que va-t-il se passer pour moi ? Je n'ose y songer î...