‹ Souvenirs d'un jeune premier. Avec [une] préf. de Jules ClaretieChapitre 22 sur 44 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

Ponsard. — « La Bourse. » — Napoléon III.

Les représentations de Henri III allaient prendre fin, lorsque j'appris que Ponsard revenait à Paris avec une nouvelle Comédie, la Bourse.

Après le succès que j'avais obtenu dans le rôle de Georges de VHonneur et V Argent, ]Q tenais, naturellement, à y avoir un rôle; mais il s'était produit, entre l'auteur et n;ui, un incident qui devait me faire craindre que , pour cette fois , il ne demandât pas mon concours.

Voici ce qui s'était passé.

Lors des représentations de VHonneur et V Argent, ne prévoyant pas la faveur continue que cette pièce devait obtenir , je m'étais engagé avec la direction de Bruxelles, pour une époque déterminée, fixée, dans tous les cas, après l'expiration de mon traité avec rOdéon; or, et comme je viens de le dire, VHonneur et V Argent ne cessant pas d'attirer le public, je dus, pour que ses représentations ne fussent pas interrompues, payer à la direction de Bruxelles, une indemnité assez élevée : deux ou trois mille francs, je ne sais plus au juste.

Ne disposant pas pour le moment de cette somme, je la demandai à l'Odéon, qui me la prêta, au nom de ]\I. Ponsard.

Je sacrifiais , en fait , au théâtre et à l'aulcur , un traité dix fois plus avantageux que celui que je continuais sans que rien m'y obligeât, et en consentant, en outre, à payer un dédit ; mais on me promettait, il est vrai, cette compensation : une soirée à mon bénéfice, ù laquelle Rachel prêterait son concours.

Cette représentation promise, cependant, n'ayant pas lieu, et, les représentations de VHonneur et l'Argent touchant à leur fin , je demandai, non sans une certaine anxiété, si je serais mis dans l'obligation de rendre la somme qui m'avait été avancée pour payer mon dédit , lorsqu'une opposition , à la requête de l'auteur Francis Ponsard, vint frapper mes appointements.

Décidément, j'avais payé pour perdre.

Irrité d'un procédé qu'on aurait dû, tout au moins, m'épargner, — du bout de mon crayon, j'écrivis au bas du grimoire apporté dans ma loge, ces quatre méchants vers :

Tudieu! poète aimé de VHonneur et l'Argent, Qu'à me faire payer vous avez la main leste ! Mais un procès pour moi n'aurait rien d'engageant ; Prenez l'argent^ l'honneur me reste !

L'habilleur les lut, ces vers, et les répéta au coiffeur, qui alla les l'épandre de loge en loge.

Le lendemain, ils arrivaient aux oreilles de l'auteur qui rit du bout des dents et qui ne me parla plus.

On conçoit, après cela, la peur que j'avais de ne pas jouer dans la Bourse.

Prenant mon courage à deux mains, j'écrivis au poète.

Je débutai par ces deux vers de Lebrun :

Par où commencerai-je ? Et comment à ma bouche Prêterai-je un discours qui vous plaise et vous touche?

Et je continuai :

J'en suis là. . . . Le Georges de V Honneur et V Argent cherche ses mots pour aborder son auteur. . , . La (( faute de s'entendre i sera-t-elle donc toujours l'école de tous les âges et de toutes les situations ? Comment a-t-il pu se faire qu'après que je vous eus si bien compris, nous nous soyons si mal entendus?

Des bruits me viennent de plusieurs côtés ; ils me viennent surtout du jardin où poussent les lauriers.

Vous venez d'écrire un nouveau chef-d'œuvre ; vous l'apportez à Paris !

Est-ce qu'une feuille de papier timbré deviendra la muraille chinoise qui m'empêchera de passer et d'aller jusqu'à vous?. . . .

La répanse ne se fit pas attendre.

Voire lettre est allée à Vienne, au moment où j'étais parti pour Paris, on me la renvoie ici, et je me hâte de vous répondre que je ne me souviens plus que du talent éminent de celui qui créa Georges et du service qu'il a rendu à la pièce. . . Je n'ai jamais hésité à reconnaître que personne ne pouvait créer ce rôle comme vous l'avez fait. Il est sûr que vous aimez passionnément l'art, que vous vous enflammez pour une création, et c'est pourquoi vous avez tant d'action sur le public.

J'ai laissé pleine liberté au directeur de l'Odéon ; je ne sais où en sont les négociations; je ne m'occupe, en ce moment, que de ma pièce, à laquelle je travaille encore, et je repars même à l'instant pour trouver dans mon pays cinq ou six jours de paix et de liberté.

Quoi qu'il arrive , et quel que soit le cours des choses, croyez qu'il ne me reste plus rien dans l'esprit que la plus haute estime de votre beau talent, et veuillez agréer mes sentiments les plus distingués.

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