‹ Souvenirs d'un jeune premier. Avec [une] préf. de Jules ClaretieChapitre 23 sur 44 · PONSARD · texte numérisé non relu

PONSARD

Cette lettre, pour qui sait lire entre les lignes, était en réalité l'expression contenue d'un désir secret sincèrement manifesté.

Aussi les négociations entre la direction de

l'Odéon et moi furent-elles extrêmement faciles, et mémo, avant le retour de l'auteur, mon engagement était-il signé.

La nouvelle en fut transmise à Ponsard, qui, devançant le moment de son retour, s'empressa de me faire connaître son œuvre et le personnage de Léon Desroches qu'il me destinait.

Léon Desroches n'était pas sympathique ; l'œuvre, de son côté, me parut un peu lourde, un peu effacée dans certaines parties, et je n'augurai pas très bien du résultat. Je ne m'en dévouai pas moins cependant avec énergie à ma tâche, résolu de tout tenter pour rester au degré de réputation où m'avait placé VHonneur et V Argent,

Ce fut une journée mémorable que cette journée du 2 mai 1856.

Une œuvre de Ponsard, c'était déjà un événement; mais une comédie ayant pour titre : la Bourse, et devant être représentée devant la jeunesse des écoles, si profondément antipathique aux manieurs d/argent, — le mot était alors à la mode, — n'y avait-il

pas là de quoi exalter, à l'avance, les jeunes têtes et les jeunes cœurs ?

L'entraînement fut tel que, dès sept heures du matin , s'emparant des accès du théâtre, dressant des tables sous les galeries de rOdéon, et portant tous à leur chapeau leur carte d'étudiant, les élèves établirent un bivouac et se maintinrent dans leur position conquise jusqu'à l'ouverture des bureaux.

A onze heures, je me rendis au théâtre pour un dernier raccord : il me fallut traverser cette foule ardente, du milieu de laquelle partirent sur mon passage quelques vivats flatteurs, qui, loin de calmer mes craintes, ne firent que les accroître : je sentais que la partie allait être chaude.

On ne répéta pas: l'auteur et les artistes, allant et venant sur la scène, semblaientlivrés à cette anxiété qui précède les batailles.

Nul n'aurait pu émettre un avis , nul n'aurait pu donner une réplique : les cœurs battaient, et les rumeurs de la foule, comme des bruits de tempête, arrivaient jusqu'à nous.

Le soir, la rampe levée éclaira une assemblée qu'on ne reverra pas de longtemps.

Dans la loge impériale, l'Empereur ; à ses côtés, le roi de Bavière; au deuxième rang , les officiers de la maison.

Dans l'avant- scène opposée , le roi de Westphalie et son fils, le prince Napoléon.

Çà et là, dans les loges, ministres, hauts fonctionnaires, ambassadeurs, et, parmi ces derniers, dans une loge de face, le diplomate le plus intéressant de l'heure présente , l'homme qui représentait la défaite rehaussée parla gloire d'une défense héroïque, le prince Orloff, ambassadeur extraordinaire d'Alexandre II de Russie, la poitrine barrée par le grand cordon de la Légion d'Honneur qu'il avait reçu le matin même.

Le rideau se leva.

Le premier acte, d'une exposition simple et vraie, fut très bien accueilli. Le second soutint l'attention. Cependant, à mesure que marchait la pièce, les personnages perdaient du terrain et s'emparaient de moins en moins de l'auditoire. Il fallut, de la part des interprètes, des efforts inouis pour retenir un

restant de chaleur et la répandre sur cette assemblée, où déjà se faisaient sentir les glaces de l'étiquette. Le haut de la salle, gêné par le caractère imposant de la réunion, ne put pas réagir, et lâcha pied vers la fin.

L'Empereur applaudissait beaucoup; mais il était évident que cette approbation avait bien plutôt pour but un blâme sévère adressé à la plaie de l'époque, l'agiotage, qu'un éloge exclusivement littéraire.

La pièce réussit néanmoins, et, à la chute du rideau, la salle entière voulut faire une ovation à l'auteur.

L' Empereur, lui-môme, en restant dans sa loge, semblait sanctionner ce triomphe.

Mais Ponsard ne parut pas.

La Bourse ne devait pas vivre, et le poète, lui-même ne devait pas lui survivre, hélas ! bien longtemps.

Un jour que je me trouvais chez Alexandre Dumas, en compagnie de quelques intimes du grand romancier, on parlait de la mort prématurée de Ponsard, et comme nous nous attristions devant lui du dénouement trop

prompt de cette carrière déjà si brillante et si remplie de promesses dans l'avenir :

— Pourquoi le plaindre ? nous dit-il ; les grands poètes n'en finissent jamais avec la postérité. Lui, du moins, le voilà tranquille.

Je le regardai ; que vit-il sur mes traits ? je l'ignore ; toujours est-il qu'il se détourna brusquement, et, s'approchant de sa volière, jeta des graines à ses oiseaux... après quoi, et tout à coup :

— Pourquoi dirions - nous du mal de Ponsard V Soyons-lui plutôt reconnaissants de tout le mal qu'il nous a fait.

A ce dernier trait, je compris que ce héros des grandes épopées romantiques avait trop encore dans l'oreille le clairon des batailles classiques livrées par l'auteur de Lucrèce pour écouter la voix de son cœur et les jugements de la raison.

Je détournai la conversation et nous parlâmes d'autre chose.

Page 1