‹ Souvenirs d'un jeune premier. Avec [une] préf. de Jules ClaretieChapitre 24 sur 44 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Une visite au bagne de Toulon. ■— Le voleur des diamants de M"® Mars.

En 1857, j'étais en représentation à Toulon, et, comme il convient à tout voyageur de passage dans cette ville, j'allai voir l'arsenal et le bagne.

Je ne referai pas une description qu'on a faite des milliers de fois, et je me bornerai ù dire quelques mots de la singulière rencontre dont je fus favorisé par le hasard.

Comme j'étais dans l'un des petits bazars de la chiourme, en train d'acheter un

assortiment de ces riens qui n'ont d'autre valeur que celle que leur donnent letrangeté du lieu et la terrible physionomie des vendeurs, je fus interpellé, tout à coup, par une voix rauque et familière qui me cria :

— Eh, bonjour, monsieur Laferriére, comment ça va ?

Je fis un bond de surprise.

Le galérien qui m'avait parlé sourit, et, avec une fatuité presque orgueilleuse, il ajouta :

— Est-ce que vous ne reconnaissez pas ^lulot, le voleur des diamants de mademoiselle Mars?... iSloi, je vous reconnais bien.

Le sous-gouverneur du bagne qui m'avait accompagné, me dit en riant :

— Vous avez, à ce qu'il paraît, des amis partout.

Puis se tournant vers ^lulot :

— Vous ferez cinq jours de cachot pour vous être permis d'interpeller Monsieur.

— Mettons-en dix, répondit Mulot insolemment, et permettez-moi d'ajouter au moins quelques mots.

Un garde chiourme s'était avancé vers lui le bâton levé.

Je priai le sous-gouverneur de laisser parler cet homme.

— Eh bien, demandai-je à Mulot, qu'avezvous à me dire ?

— J'ai d'abord à vous demander des nouvelles de Catherine'^

— Catherine?

— Eh ! oui donc, la femme de chambre de Mademoiselle Mars.

Ces derniers mots me remirent en mémoire qu'en effet cet homme avait été le mari d'une femme qui servait alors Mademoiselle Mars, et que, cette situation toute légitime lui donnant la facilité de fréquenter la maison, il avait pu en étudier les êtres et les habitudes, et concevoir le plan de sa tentative.

— Je ne puis vous donner des nouvelles de la personne que vous indiquez, lui répondis-je ; car elle a dû disparaître après votre crime et je ne sais ce qu'elle est devenue.

— Je la retrouverai, moi, dans quelques années, quand j'aurai fini mon temps, et je la rendrai licurcuse, je ne vous dis que

cela. Ah! m'sieu Laferrière, quand je pense que si Mademoiselle Mars fût rentrée dans sa chambre avant que j'eusse pu en sortir, je me cachais dans l'alcôve et... ma foi... la bonne dame s'endormait pour ne plus s'éveiller.

— Vous l'eussiez assassinée ?

— Ni plus ni moins ! Et je serais mort sur l'échafaud. A quoi tient la vie cependant !

C'est de sa vie à lui que ce misérable entendait parler.

— Qu'on se taise, dit le sous-gouverneur, en voilà assez !

J'avoue que je ne crus pas devoir intercéder pour une diminution de peine.

jNIademoiselle Mars racontait à qui voulait l'entendre les circonstances ce ce vol de diamants :

— Je fus longtemps, disait-elle, sans pouvoir me rassurer pendant la nuit; il me semblait toujours qu'un homme, un couteau à la main, me frappait dans mon lit. Cette idée allait jusqu'au vertige. Un assez grand nombre de nuits fut passé par quelques-uns de mes amis, et à tour de rôle, dans la pièce la plus voisine de ma chambre à coucher.

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Mulot s'était introduit dans l'appartement de mademoiselle Mars, un soir qu'elle jouait, et avait enlevé, en plus des diamants, une fort belle couronne vermeil et argent, sur les feuilles de laquelle étaient écrits en lettres d'or les noms des rôles où la grande comédienne avait trouvé sa renommée.

Cette œuvre d'art était un don de M. de Mornay.

Mulot, qui n'avait pas quitté l'hôtel, s'était réfugié dans un bûcher où il attendait la nuit, quand un domestique le surprit, porteur encore de cette couronne qu'il avait brisée, afin de mieux pouvoir l'emporter. Les diamants furent rendus intégralement à Mlle Mars, hormis une parure complète en opale dont Mulot avait également brisé la monture pour en arracher les pierres.

A cette vue, elle ne put retenir ce cri :

— Ah ! le malheureux ! c'est l'Empereur qui me l'avait donnée !

A part ces minutieux incidents, le fait de ce vol de diamants est trop connu pour que je m'y arrête plus longtemps.

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