CHAPITRE IX
Préjugés sur les comédiens.
Une fatalité, qui date des époques les plus anciennes du théâtre, de 1 époque où Roscius était l'ami de César et de Ciceron, a placé les comédiens dans un milieu exceptionnel, sans cesse attaqué, assiégé par les préjugés; de cette situation est née, cela était inévitable, une sorte de vie ù part, de mœurs qui ne se reliaient pas aux mœurs de la grande famille sociale.
Les représentants des passions, sur le théâtre de la folie humaine, devaient avoir
contre eux tous les fous qui agitent ou altèrent l'harmonie des sociétés; les interprètes d'Aristophane ont, comme Molière le comédien, attiré sur eux, sous forme de dédains, de dépréciation d'état et de diffamation , les colères de la vanité blessée ou du vice démasqué.
Le cercle ainsi tracé autour du groupe des comédiens, ils ont été contraints de chercher dans l'intimité de leur profession des habitudes sociales qui semblaient n'appartenir qu'à eux.
De là les facilités offertes à la sottise, à l'ignorance, au faux puritanisme pour faire descendre — le mot n'est pas exagéré — audessous du niveau commun, des hommes qui, réellement, vivaient de la vie de tous, obéissaient aux mêmes passions et se conformaient aux mêmes convenances.
Le Roman comique de Scarron compléta cet indigne déclassement des comédiens; mais ce qui dut les consoler, c'est que dans le temps même où le cynique mari de M"^ d'Aubigné se permettait une mauvaise action par cette satyre injurieuse, MoHèrc
SOmŒNIRS
écrivait au prince de Conti, gouverneur du Languedoc, pour lui demander la générosité de deux charrettes afin de transporter sa troupe de Béziers à Carpentras. Voyage de comédien, soit, Monsieur Scarron; mais ces comédiens, composant une caravane indigente, allaient porter çà et là la lumière philosophique et les titres d'une gloire qui devrait embrasser l'immortalité humaine!
On pourrait croire qu'après tant de luttes politiques destinées à établir le niveau social, l'absurde préjugé qui pèse sur les comédiens s'éteindrait complètement.
Il n'en est rien encore.
La (( considération » c'est la vie elle-même, c'est donc le droit de tous. Pourquoi le comédien n'en jouit-il que d'une manière relative ?
Personne ne peut marcher seul dans le monde; à chacun, il faut des étais, des appuis qui se personnifient dans la famille, dans les amis, dans les relations dont les ramifications s'étendent çà et là sur les chemins de l'état social, de telle sorte que, si sur un côté de son existence fléchit l'indi-
vidu, s'il altère, par quelque faiblesse que ce soit, les reflets, la pureté de son origine, aussitôt V assistance lui vient en aide. Esprit de famiile, esprit de corps, amitiés, amourpropre solidaire se concertent pour dissimuler la faiblesse ou la faute. Pour le comédien, rien de cela !
Sa famille, ses amis vivent dans le milieu où il se trouve lui-même; quand il est sur la scène, tout le monde est avec lui; après que la toile est tombée, il redevient l'être exceptionnel et isolé.
Si, dans certains cercles du grand monde, la fantaisie, l'engouement et la curiosité lui préparent des illusions et l'amènent à croire que la barrière est franchie, que ces tapis qu'il foule, que ces titrés et ces femmes qu'il coudoie, que ces affectuosités qui l'enveloppent seront désormais son habituel terrain, ses relations de tous les jours, et le miel qui charmera sa vanité; qu'il se détrompe J'ai vu de près ce mirage du
monde; j'ai eu l'esprit saturé de ces gracieuses politesses, de ces empressements séduisants qui enivrent, qui exaltent l'a-
mour-propre; j'ai entendu des souverains m'adresser de ces bienveillantes paroles qui, pour le familier des cours, auraient été un titre de noblesse. J'ai entendu des voix harmonieuses, dont un seul mot aurait fait la félicité d'un grand de la terre, m'adresser d'affables paroles; des célébrités à tous les titres se sont plu à serrer ma main Et toujours devant mes yeux le miroir de vérité me traduisait la réalité. A l'artiste, les bouquets, cette fête, cette idéale sympathie ; à l'homme, rien qui pût soutenir son sérieux orgueil et lui servir d'appui dans sa situation privée.
Par leur manière d'être, par leurs habitudes, certains comédiens ont donné trop souvent raison aux jugements que l'opinion porte contre eux.
« Cache ta vie, » a dit un sage.
Ce dont nous prenons le moins de soin, c'est de cacher notre vie au théâtre. Nous mettons une sorte de laisser-aller, de fatuité même à jeter au dehors et à mettre en relief tout ce qui peut atteindre et déconsidérer notre existence privée. Nos conversations en commun, notre tenue, prennent comme
à plaisir un caractère de vulgarité dont une sorte d'argot aggrave le déplorable effet.
Dans le monde, le tutoiement ne s'accorde
qu'à la fraternité affectueuse C'est le
signe convenu des rapports intimes. Entre nous, il existe un tutoiement, mais celui-là est tout particulier. L'intimité, l'affection, la famille lui sont complètement étrangers. Ce tutoiement n'est le plus souvent qu'un sans-gêne indécent.
Sans doute, le théâtre établit de certaines habitudes semblables à l'intimité; mais dans une carrière où les rivalités des intérêts, celles des réputations sont si actives, si meurtrières, il n'est pas possible d'admettre que ce sans-gêne soit l'expression de la fraternité.
On ne se défait pas facilement de certaines habitudes prises. Le comédien qui aura vécu toute la journée dans ce milieu exceptionnel, qui aura passé à l'estaminet les courts loisirs que lui laisse son art, ce comédien appelé le soir à représenter Néron, Alceste, Don Juan cV Autriche ou le duc cVAlera, restera, quoi qu'il fasse, l'homme de l'estaminet, et, à lui seul, il justifiera le préjugé.