‹ Souvenirs d'un jeune premier. Avec [une] préf. de Jules ClaretieChapitre 32 sur 44 · C SOUVENIRS · texte numérisé non relu

C SOUVENIRS

ces adorables créatures d'autrefois! Elles oiit peu à peu disparu pour faire place à la galanterie de profession, une chose lugubre ! Enfin , n'en parlons plus. C'est peut-être nous qui avons tort, et, comme disait Molière, c'est nous qui ne comprenons pas \Çi fin des choses.

Mais revenons à Esther.

— Cher ami , me dit-elle, je pouvais venir plus tôt, mais j'ai préféré attendre la lin du spectacle.

Un regard oblique et expressif m'avertit

de congédier le garçon de théâtre.

Elle reprit :

— Vous ne savez pas ? Je vous emmène.

— A minuit ? Et où donc?

— Assurément, ce n'est pas à l'autel de l'hyménée, reprit -elle en riant : vite dépêchons; j'ai une voiture en bas !

— Alors, c'est une aventure ?

— C'est fort heureux cju'il l'ait deviné !

— Avec qui '^

— Avec une délicieuse bête de mes amies, (|ui compte un peu sur votre esprit, ayant

décidément perdu le sien pour Maurice Linday. — Eh bien ?

— Eh bien ! quoi ?

— Vous ne répondez rien ?

— Que diable voulez-vous que je réponde ? Si encore je l'avais vue....

— Ah ! bon, il faut que monsieur voie et examine, et me voilà passée à l'état de commis en nouveautés. Voyez l'article ! Mais j'ai un fiacre en bas, et nous disons là des bêtises à quarante sous l'heure !

Elle me poussa dans l'escalier.

A la porte, en effet, je vis une voiture de place, où nous montâmes.

Elle riait comme une folle.

— Voyons, demandai-je chemin faisant, à quoi bon tant de mystères ? — Qui estce?

— Toutes les femmes sont égales devant l'amour, mon cher, et le nom ne fait rien à l'affaire.

— Toutes les femmes également jolies, vous avez raison, et vous ne m'avez pas dit si elle était jolie.

— 11 n'y a de beauté réelle que celle

qui plaît, et je connais des sots qui me trouvent laide. Mais j'ai beaucoup desprit !

— Nous allons savoir ça tout à l'heure. Nous arrivâmes rue de la Victoire, devant

un hôtel , et nous montâmes au premier étage.

Ma conductrice sonna ; une femme de chambre vint ouvrir.

— Suivez Modeste, me dit Esther, je suis à vous dans une minute.

Elle ouvrit une porte et disparut.

Mademoiselle Modeste m'introduisit dans un boudoir éclairé par des lampes dissimulées derrière des bouquets de roses.

Tout, là dedans, n'était que divans, causeuses et fauteuils capitonnés : les murs eux-mêmes étaient matelassés de soie !

On aurait dit que tout y avait été prévu contre les accidents d'une chute.

Cette pensée me fit sourire.

Et puis, une réflexion me vint, qui m'assombrit un peu.

Le comédien est double : il y a en lui l'homme vrai et l'homme factice; toutes les impressions qu'il produit , toutes les émo-

lions qu'il inspire, c'est à ce dernier qu'il les doit; l'autre, l'homme de derrière le masque, reste inconnu, ignoré, indifférent, même à la femme amoureuse, et cela est triste !

Gela me parut triste, en effet, et, me levant brusquement, je pris mon chapeau et me dirigeai vers la porte.

Une découverte m'arrêta.

En passant devant un tout petit guéridon, près de la cheminée, je vis, oublié là, comme par mégarde, un fin petit dessin original de Léon Noël, à deux crayons, et qui avait servi de modèle à un portrait de moi, publié jadis dans V Artiste.

J'avais fait mille bassesses pour avoir ce dessin, sans pouvoir l'obtenir. Léon Noël aimait ce petit chef-d'œuvre et voulait le garder. Et il était cependant' sorti de ses mains! A quel prix? Ces réflexions me traversèrent rapidement l'esprit, et je retombai assis, en proie à une émotion subite; le cours de mes idées changeait.

Évidemment, il y avait eu une pensée dans cette affectation à placer ainsi à la portée de mes regards ce portrait de moi, non du moi

théâtral, mais du vrai moi, de l'homme réel, de l'homme dépouillé de tout prestige, en habit de ville, sans rouge et sans fard, et ne portant plus que son nom. Est-ce donc celuilà que l'on voulait aimer ?

J'entendis bientôt deux ou trois portes s'ouvrir et se refermer rapidement : puis enfin reparut Esther.

— Votre main, me dit-elle, et suivez-moi.

— Un moment !

— Eh ! On dirait que vous êtes pâle!

Étes-vous malade ?

— Peut-être, mais d'esprit seulement. — C'est iMaurice Linday qu'elle aime, m'avezvous dit ?

— Pourquoi cette question?

— Parce que je serais allé mettre mon costume.

En disant cela, j'eus un sourire dont Esther — une fille d'esprit, je l'ai dit — comprit sans doute l'amertume, car elle se jeta rapidement à mon cou, moitié riante et moitié attendrie.

— Fou que tu es ! Est-ce que je ne suis pas ta camarade? Va donc, et ne fin-

quiète de rien. Celle qui t'aime est du bâtiment.

Le lecteur, peu familiarisé avec le langage quelquefois bizarre de notre profession, ne comprendra sans doute pas ce qu'il y avait, pour moi, dans ces mots : « Elle est du bâtiment. »

Qu'il lui suffise de savoir que le peu d'ombre attristée qui me restait encore s'enfuit à tire-d'ailes, comme une dernière nuée d'orage, devant la brise de l'aube, et que je suivis gaîment Esther, après l'avoir embrassée de toutes mes forces, ce dont elle ne se défendit pas trop, car j'ai dit qu'elle était spirituelle et j'ai oublié d'ajouter qu'elle était bonne autant qu'elle était belle.

Nous entrâmes dans une .chambre à coucher

Je ne connais pas le Coran et ne sais si le paradis de Mahomet admet les chambres à coucher; quoi qu'il en soit, celle-ci me fit l'effet d'avoir été créée par un des génies de rOrient. Elle avait dû évidemment prendre naissance dans la pensée de quelque artiste imbu de cette foi peu catholique que Dieu,

dans sa bonté infinie, ne prive pas ses élus de la volupté des sens. J'allais apprendre, en effet, que la houri divine de ce ciel terrestre n'avait été ni élevée ni nourrie dans les mystiques splendeurs de notre Credo chrétien.

Au milieu de la pièce, un souper dressé et trois couverts.

jNIon imagination se creusait en recherches pour découvrir chez qui je me trouvais, lorsque j'aperçus sur une petite console le buste d'un sociétaire de la Comédie- Française.

— Vous le connaissez ? me demanda Esther.

-- Parfaitement. Est-ce le Saint-Preux de la maison?

— Oui, mais comme professeur seulement.

— En attendant, l'impatience me gagne, dis-je à Esther, et nous ne sommes encore que deux.

— Nous sommes trois !

Les rideaux de soie qui enveloppaient le lit venaient de s'ouvrir, et une femme, à demi-vetue de nuit et posée sur l'édredon

comme la Vénus accroupie, offrit à mes regards le plus idéal visage que puisse rêver un peintre.

Je la reconnus et je poussai un cri de surprise et de joie.

— Vous ! C'est vous?...

— Vous et moi, si vous « voulez », me dit-elle, de cette voix sonore et douce qui est demeurée dans l'oreille de toute une génération.

Elle bondit de sa couche sur le tapis et ajouta en riant :

— Mettons-nous à table. Esther sera notre Hébé!

Elle était païenne dans l'âme : ses études, son génie, sa beauté, tout en elle trahissait la prêtresse des dieux. Une flamme sonore, celle de l'antique Orient, circulait dans ses veines et sortait par éclairs furtifs de ses prunelles ardentes; ses épaules semblaient faites pour la draperie des statues. Chacun de ses mouvements était d'une déesse; avec cela un fond de naïveté adorable.

Comme je soupirais en songeant au peu de durée d'un caprice :

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— Fou, me dit-elle, les minutes sont les éternités de l'amour.

Cependant, le souper serait resté intact si Esther n'eût, devant cette table si délicatement servie , témoigné toute la confiance qu'elle avait dans son complaisant estomac.

— Mais fais-le donc manger, disait-elle en riant et la bouche pleine. Vous êtes là tous deux à parler de l'amour comme des écoliers. Ah ! si vous aviez mon expérience ! Vous songeriez à clouer le tapis.

— Clouer le tapis ?...

— Clouer le tapis !

— Que signifie?

— Je devine, c'est une histoire! Une

histoire à la façon d'Esther ! Je les connais ! Mon ami, avez-vous des oreilles à l'épreuve de la bombe?

— Toujours ! Quand la bombe est chargée d esprit !

— C'est que l'esprit d'Esther est diantremont gaulois.

— Peut-on dire! s'écria celle-ci; d'abord, vous remarquerez que je n'ai aucunement

témoigné l'envie de vous conter une histoire.

— Bon ! Mais il y en a une.

— Après?

— Et nous grillons de la savoir !

— C'est cela ! Pour qu'ensuite vous alliez disant : Cette fille n'est pas possible, même à deux heures du matin !

— D'abord, il est deux heures et demie, c'est l'heure où toutes les pruderies sont couchées.

— Mais c'est qu'il s'agit précisément d'une prude de la rue Richelieu. Et une prude que vous connaissez bien !

— Son nom ?

Elle nous le dit et nous partîmes d'un éclat de rire homérique. En effet, l'actrice dont elle nous cita le nom était connue dans la maison de Molière par sa vertu rechignante; avec cela, une langue de vipère.

On juge si nous devînmes pressants : une histoire scandaleuse sur Arsinoé! C'était une bonne fortune !

— Eh bien, dit-elle, cette Arsinoé, puisqu'ainsi vous la nommez, reçut, un jour.

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