CHAPITRE XVI
L'eau de jeunesse. — Le secret de Jouvence.
Depuis que je suis entré dans la vie, j'ai exercé une unique récrimination contre mon créateur divin.
L'opposition a existé de tout temps.
Eve elle-même voulait étendre l'éducation obligatoire jusqu'à la connaissance de l'arbre du bien et du mal.
Son premier complice, le serpent, sifflait et n'applaudissait pas.
Je suis donc peut-être exécrable d'avoir trouvé à redire à cette œuvre sublime, à ce
miracle d'harmonies qu'on nomme la création.
Mais les autorités religieuses les plus sévères en matière d'orthodoxie ne feront que sourire du sujet de mes plaintes.
Je ne récrimine pas vis-à-vis de la Divinité, parce qu'elle ne m'a pas fait naître beau comme Lauzun, spirituel comme Voltaire, fort comme Samson.
Je me plains d'être venu au monde jeune.
Et de me voir vieillir au fur et à mesure que mes années forment des totaux importants, sans pouvoir, comme je le disais tout à l'heure, savourer ma vieillesse en repos.
11 faut bien, puisque j'écris mes Mémoires, que je dise quelques mots de l'invention qu'on a baptisée de mon nom, et, n'en pouvant parler moi-même, j'emprunterai l'article alors public par un autre chroniqueur, populaire comme ceux dont je parlais, et disparu : Timothée Tri mm, le bon gros Lespès au rire à la Balzac.
(( Dans les joies de la table, disait Timothée Trimm, on finit le repas par le dessert.
C'est au dernier moment qu'apparaissent les liqueurs pleines de puissance, les fruits veloutés et vermeils, les douceurs les plus ineffables.
Tandis que la forme humaine laisse ses grâces, ses contours réguliers, ses séductions de forme en passant à travers les hivers comme une fillette affolée laisse la gaze de son voile, les rubans de sa coiffure, voire même les boucles brunes ou blondes de ses cheveux, aux branches arides et traîtresses des buissons qu'elle franchit dans sa course juvénile.
Je sais bien qu'il existe un axiome qui est passé, grâce au canonicat que confère la popularité, à l'état de proverbe, c'est-à-dire de sagesse des nations : On ne peut pas être et avoir été. Pourquoi pas, s'il vous plaît ?
11 est bien plus difficile d être quand on ne fut jamais. 11 est bien plus facile de conserver que d'acquérir. D'ailleurs, en ce temps de merveilleuses inventions, la chimie est devenue la grande enchanteresse. Eh bien ! citons tout de suite un fuit.
La chimie, à l'aide d'une eau saturée de certains éléments vivificateurs, conserve les roses pendant plusieurs jours dans les beaux vases de po;:'celaine japonaise, où elles sont placées pour la gaieté et l'embaumement de nos salons. Jadis elles s'y fanaient dès les premières heures.
Elles pâlissaient comme une belle fille succombant à une maladie de langueur. Elles perdaient leurs couleurs d'abord, leurs feuilles ensuite. Aujourd'hui elles ont vu se décupler la durée de leur existence. Les fleurs sont cousines germaines des femmes. Elles ont le même éclat, les mêmes charmes attractifs, peut-être les mêmes coquetteries. La nature n'a pas plissé sans raison la blanche collerette des marguerites cultivées et des pâquerettes sauvages.
Et puisqu'on est parvenu à préserver les fleurs, pareil progrès devait être réalisé pour les dames de notre temps.
J'ai acquis la certitude de rauthenticité de cette découverte, en parcourant Paris il y a quelques jours.
Dans la rue Rossini, à quelques pas de
l'ancien hôtel Aguado, j'ai vu étinceler au fronton d'un vaste et élégant magasin :