SECRET DE JEUNESSE ÉTERNELLE
Je me mis à examiner le local, il me sembla que je le connaissais et que j'en avais autrefois parcouru le chemin.
11 y avait eu là, dans un autre temps, une grande fabrique d'esprit : la verve gauloise, la belle humeur contemporaine, le mot grave ici, là le moi pour rire s'y alambiquaient non à la mécanique, mais à la vapeur.
Mais, avec la participation des meilleurs concepteurs, chaque produit était façonné avec amour par les ciseleurs les plus célèbres de la Pensée.
Si on eût offert là au public la jeunesse éternelle de l'esprit, j'aurais immédiatement compris la raison d'être de la nouvelle institution, car j'étais devant les bureaux de l'ancien Figaro.
Je sais bien que tout malin barbier a la prétention de rajeunir de par les vertus de son rasoir.
Mais ce ne peut être une conservation de jeunesse éternelle.
J'y regardai donc de plus près.
Je vis des flacons du plus élégant aspect, enveloppe de cristal, étiquette avec portrait, bouchon enrubanné comme une mariée.
C'était bien la jeunesse physique qu'on éternisait dans ce local prédestiné aux plus attrayants tours de force.
Le portrait que les flacons portaient comme une attrayante illustration, c'était celui du propagateur de cette eau merveilleuse, c'était Laferriére.
J'étais encore un enfant quand le nom du célèbre artiste rayonnait déjà dans tout son éclat.
A la sortie du théùtre où il jouait, je faisais partie de ces gamins fanatiques qui font à l'acteur comme une ovation sur la voie publique.
J'étais un des membres actifs de ce paradis des théâtres du boulevard, qui jugent avec intelligence et applaudissements, sans avoir la crainte de déchirer leurs gants.
Eh bien ! \e paradis, je vous l'assure, mes
chers lecteurs, remplaçait bien le parterre sans
sièges qui applaudissait Corneille et Molière.
Victor Hugo a dit, à propos de son âge :
Ce siècle avait deux ans, Rome remplaçait Sparte ; Déjà Napoléon perçait sous Bonaparte.
Or, Adolphe Laferrière est Taîné du grand poète dont il a interprété la muse, et, s'il faut en croire le Dictionnaire Contemporain, il aurait 79 ans !
Il pourrait être rhumatisant, goutteux, ridé, les bras tremblants, le pas incertain, les jambes affaiblies.
Il est droit comme un I, non italique, mais romain.
Il est élégant à rendre des points à nos jeunes gens à la mode.
Il n'a pas une ride au front. Il a l'organe vibrant et sonore, la vue la plus fine, le sourire le plus gai, le geste le plus vert dans son éloquente simplicité.
Il a vu cinq rois et quatre révolutions, sans que les émotions aient entamé sa solide constitution.
Il a été tour à tour muscadin, merveilleux,