AVANT-PROPOS
Est-il rien de plus fécond en incidents et en leçons touchantes? Le lit sur lequel l'homine de bien meurt pau\Te, la couche de soie, théâtre de souffrance pour Ihomnie opulent, sont-ils donc sans instruction et sans intérêt?
Un docteur d'Édinbourg, mort récemment, et dont je dois taire le nom, bien que cette précaution nécessaire puisse engager mes lecteurs à le confondre avec ces personnages fictifs dont les romanciers sont les créateurs ; ce docteur, dont l'éducation s'était faite à Édinbourg, ville studieuse, et dont le talent s'est développé à Londres, a consigné dans une série de Memoranda, qui se trouve entre mes mains, les observations morales, les incidents, les caractères, les tableaux domestiques dont sa longue pratique lui a fourni les matériaux. Tout est réel dans ces souvenirs. Bizarres comme la destinée et cruels comme elle, ils contiennent plus d'une page révoltante pour le cœur, effrayante pour la pensée. Je n'ai pas craint de les feuilleter et d'en extraire les fragments les plus remarquables. Que l'on ne cherche ici aucun des agréments de la fiction.
Un grand nombre de ces fiagments, relatifs à des personnes vivantes ou à des observations purement pathologiques, ont dû être supprimés par moi. D'autres, que je conserverai, ne s'offriront au public que sous le déguisement nécessaire de quelques initiales supposées. Mais, je le répète, on aurait tort de confondre ces souvenirs avec les narrations que l'imagination se plaît à créer ; leur caractère spécial, c'est la vérité nue ; c'est leur plus grand mérite; il en vaut bien d'autres.
En 1810, vers les derniers jours du mois de juillet, après une tournée fatigante, je trouvai en rentrant chez moi, à cinq heures du soir, une carte élégante, portant les mots suivants : « Monsieur Gloucestet\, n" 20, rue du Régent, » et au bas, au crayon, ces paroles qui continuaient la phrase... « serait charmé de recevoir, dans la soirée, la visite du docteur **'. »
Je consultai mon registre, où je ne trouvai pas le nom de monsieur Gloucester. Sans savoir d'où pouvait me venir ce nouveau malade, je me rendis chez lui. C'était une de ces maisons neuves, qui semblent faites pour être montrées comme objets de curiosité plutôt que pour être habitées : un stuc blanc, des colonnes jetées au moule et cuites au four. J'aime peu ces décorations de théâtre, qui ne conviennent point à la résidence de l'homme; une architecture solide et commode doit caractériser l'édifice où nous mourons, où nous naissons, où noussoulfrons. Cesembellissements,quela ()Iuio détruit, que l'orage flétrit, déshonorent la vie; théâtre puéril, fait pour des acteurs d'un moment. Le domestique, fJont la livrée était brillante, m'introduisit dans de riches appartements : là, comme à l'extérieur, la somptuosité était sans goût.' Tapis éclatants, dessin sans élégance. De larges rosaces pourpres et jaunes brillaient au plafond. Il y avait du désordre dans ce luxe, de la malpropreté dans celte splen-
74 SOUVENIRS D UN MEDIXIN
(Jour. Les laquais n'étaient pas à leur poste. Le parquet était mal frotté; les décorations de l'escalier ressemblaient moins aux ornomoiits d'un intérieur aisé qu'aux balustrades dont les boutiques à la mode s'environnent.
Des rideaux écartâtes aux larges plis, dont un beau soleil de juillet faisait éclater la transparence, projetaient leur reflet pourpre sur les tentures du salon. De nombreux cadres dorés, renfermant des gravures assez communes, étaient suspi-ndus aux murailles. Au milieu, sur une table ronde de marbre noir, journaux, litbographies, ouvrages périodiques confusément épars. Une autre table de forme oblongue était chargée de masques, de gants, de fleurets, de pistolets, de gantelets pour boxer. On reconnaissait autour de soi les insignes, mais non la réalité de la vie supérieure. Il était évident que tous ces beaux meubles sortaient de la boutique du tapissier, que la plupart de ces objets d»? fantaisie n'étaient placés là que pour la parade, et que leur possesseur faisait plus souvent usage ^es instruments de l'escrime que de ces livres dont les feuilles n'étaient pas mémo coupées.
J'avais jeté un regard rapide sur cet intérieur curieux, lorsque le maître de la maison se leva pour me recevoir. Je m'assis après l'avoir salué. C'était un homme encore jeune, d'une physionomie féminine, dont les traits assez réguliers niantiuaient de franchise. Vous cherchiez, en l'apercevanl, à fiuelle classe de la société il pouvait appartenir, et vous cherchiez en vain, lant il semblait indécis et comme en suspens entre le bou et le mauvais ton, entre le gentilhouinie et l'homme de rien. Ses cheveux qui bouclaient naturellement et dont la nuance était fort agréable», étaient arrangés avec une sorte de négligence prétentieuse, indiquant le besoin d'être remarqué et celui de passer pour dandy. Étendu sur un sofa, le journal à la main, les jambes allongées et afléo-
tant une posture mélancolique, dont il augmentait l'effet en appuyant son coude sur la table et sa lètc sur la paume de sa main; — monsieur Gloucester produisait sur moi je ne sais quelle sensation désagréable, plus facile à énoncer qu'à expliquer; c'était un de ces gens dont la tournure est équivoque, et en face desquels on ne se sent pointa l'aise. Vous ne savez comment les traiter, ni quelle est l'opinion que vous dev<>z avoir d'eux : poli, vous craignez (jue votre politesse ne soit perdue ; impoli, vous vous reprocheriez de l'inconvenance. Plus monsieur Gloucester redoublait de civilité envers moi, moins il réussissait à détruire celte répugnance instinctive.
Il prenait des airs légers et gracieux dont je lui savais mauvais gré. Il essayait ce ton d'indiîférence légère qui chez lui me semblait ridicule. Je lisais sur sa figure, dans ses manières et dans ses discours : Je voudrais être comme il faut ; et je lui refusais intérieurement ce titre d homme à la mode dont il paraissait avide. Il me semblait en porter la livrée sans en avoir les droits. Je me rappelais ce pi rsounagede Ben Johnson, Fungoxo*, qui achète la défroque des grands seigneurs pour devenir grand seigneur lui-même, et se montre à la cour sous ce beau costume.
Quoi qu'il en soit, j'appris de monsieur Gloucester qu'il était sujet aune irritation nerveuse.
— Depuis plusieurs jours, dit-il, ur)e mélancolie singulier,*^ m'accable; mon esprit cède à des terreurs paniques; il nie semble que toutes les calamités me menacent à la fois. Je cherche vainement le repos. Dans le monde, au milieu de mes amis, je tremble, mes nerfs frémissent; je cherche en vain à me rassurer, à retrouver du ealme. Assurément
1 Every Man out of i» hu>n6ur. Ce<t la raeilleuie des coracdics de Johnson.
c'est une triste position. Mes nuits sont sans sommeil ; je n'ai plus d'appétit. Un frisson involontaire s'empare do moi; enfin j'éprouve souvent des tentations de suicide.
Je l'examinai; je tatai son pouls. Les mains du gentilhomme démentaient son costume et son langage. Ce n'étaient point ces doigts blancs et arrondis, ces ongles longs et soigneusement taillés, dont l'acier entretient la transparence et la blancheur. Les mains de monsieur Gloucester étaient calleuses; leurs dimensions élaient rustiques et leur forme grossière. Cette observation confirma mes doutes. Je demandai au patient si quelque peine morale n'était pas cause du dérangement de ses nerfs; si des affaires de famille, un mariage manqué, une inclination malheureuse, peut-être des perles de fortune ou les chances du jeu, ne l'avaient pas jeté dans cet état.
— Non, me répondit-il.
— Mais il est impossible que vous n'ayez pas quelque chagrin secret...
Il rougit, pâlit, balbutia.
— Songez que vous ne devez rien me cacher, et que la première condition de votre guérison, si toutefois la médecine peut alléger vos maux, est une confession ingénue, une franchise entière.
Je vis qu'il hésitait à me communiquer ses pensées secrètes ; je ne le pressai pas davantage.
— Non, reprit-il; c'est une maladie héréditaire; tous les membres de ma famille en sont plus ou moins affeclés. Docteur, j'ai désiré apprendre de vous quelles ressources votre art peut m'offrir.
— Aucune qui puisse guérir les maux de l'âme... Amusez-vous, allez dans le monde, prenez beaucoup de distraction ; si, comme il le paraît, vous avez de la fortune,
procurez-vous tous les amusements que la richesse donne... changez d'air...
Il soupira et s'agita un peu.
— Cela est impossible ! reprit-il.
Je ne voulus pas m'enquérir des motifs de celte impossibililé. Je me levai. Il glissa dans ma main deux guinées, et me pria de revenir le lendemain au soir.
Je n'avais point envie d'entretenir avec ce monsieur de longues relations. Eu cherchant à me rendre compte de sa position et de son rang, il me semblait que je, découvrais dans son extérieur et dans son langage tous les indices caractéristiques du chevalier d'industrie. La vie de ces héros est mêlée, on le sait, d'ombre et de lumière, de succès et de disgrâce; j'attribuais à quelque infortune peu digne de pitié les soutïrances nerveuses dont il se plaignait. Je lui rendis cependant une seconde visite. Je le trouvai couché sur son ottomane, les bras croisés sur la poitrine, une jambe suspendue et se balançant comme si elle eût cherché au loin une pantoufle perdue, et dans raltilude la plus maniérée que l'on puisse imaginer. Il ne se leva pas, et d'un air languissant:
— Je suis très-mal. Asseyez-vous, docteur, me dit-il... charmé de vous voir... Car, en vérité, je suis diablement mal à mon aise; si je ne vous avais pas vu, je ne sais trop comment j'aurais fait pour passer la nuit.
Il parlait bas ; les mots se pressaient confusément sur ses lèvres. Je lâlai son pouls, dont la rapidité annonçait une surexcitation nerveuse très- prononcée. .
— Avez-vuus suivi mon ordonnance?
— Oui ; mais c'est égal; je ne m'en porte pas mieux.
— Il faut attendre, il faut surtout vous calmer. Monsieur Gloucester se leva ou plutôt bondit de son ca-
iiiipé, fit deux ou trois pas en long et en large, frappa le marbre de la cheminée de son poing fermé, essuya la sueur <\m couvrait son front, et continua ses discours incohérents.
— Diable ! je ne . sais ce que je deviendrai... cela va mal, cela va mal. J'aurais bonne envie de me couper la gorge.
— Quelqu'un des membres de votre famille a-t-il eu le cerveau dérangé?
— Bah!... vous vous trompez, docteur; vous n'êtes pas sur la voie... je ne suis pas fou...
— Expliquez-moi donc ce que vous entendez par cette maladie héréditaire dont vous me parliez hier?
— Allons, docteur... je vais, moi, vous donner le seul remède qui me ^erve dans ces cas-là. Je veux être pendu, continua-t-il d'un ton de familiarité vulgaire qui m'oflensa; je veux être pendu, s'il y a d'autre médecine et de meilleure potion que le bon vin.
Deux bouteilles et dos verres étaient placés sur la table. Il versa d'une main tremblante la liqueur qu'il voulait m'offrir et dont les trois (juarts se répaiidirent sur le parquet. Kn moins d'une minute il sabla lui-même doux larges rasades; son geste et ses manières me persuadaient que j'avais affaire à un habilué de tavernes, vainement déguisé en homme à la mode. J'cMai mes gants, et au moment où j'allais les placer sur la table, j'aperçus une bande de papier très-tin qui occupait l'endroit où j'allais les déposer. Cette bande de papier ressemblait à un billot à ordre ou à une lettre de change ; je tendais la main pour la passer à monsieur Glou •• cesler, quand il s'élança de nouveau du canapé où il avait repris sa place, m'arracha le papier, le froissa violemment, et le mit dans sa poche. Il avait l'air très-airité.
— Avez-vous aperçu la signature ? l'avez-vous lue ?
— Non.
— Eh bien! docteur... c'est, voyez-vous, un jeune écervelé de mes amis... un -fou... charmant garçon, d'ailleurs... qui m'emprunte quelquefois de l'argent... et ne me le rend jamais... Je serais fâché que l'on vît son nom. Vous me comprenez...
Je crus alors comprendre que mon honnête gentilhomme avait coutume de pêcher en eau trouble, et que prêler à usure était sa ressource favorite. On sait que, pour ne courir aucun danger, ces gens d'honneur ont soin d'extorquer à leurs victimes des lettres de change représentant une valeur beaucoup plus considérable que la somme prêtée. Je me sentais en mauvaise compagnie, et mon embarras était extrême. J'avais repris le cours de mes questions médicales, et j'espérais être bientôt quitte de cette visite ennuyeuse. Monsieur Gloucester, reprenant ses airs nonchalants, me parlait des douleurs nerveuses qui avaient troublé, la veille, sa soirée d'Opéra, quand un coup de marteau ébranla la porte d'entrée. Monsieur Gloucester tressaillit. Il pàlil, et je vis ses mains se serrer convulsivement sur le coussin de l'ottomane. Peu d'instants après , nous entendîmes le bruit d'une altercation violente qui avait lieu au rez-de-chaussée. J'avais fait connaissance, dans ma jeunesse, avec les gens que la justice dépêche à ses victimes, et je ne tardai pas à reconnaître de quoi il était question. Deux hommes dont la physionomie ne s'oublie pas, armés de bâtons, vêtus de redingotes, alTeclant de parler doucement et à voix basse, entrèrent dans l'appartement.
Comment ne pas reconnaître, à ces indices, et surtout à leur politesse, les alguazils de Nevvgale * ?
< Prison où l'on renfermait les prévenus de vol et de faux.
— Au nom de la loi, je vous arrête comme faussaire! s'écria l'un d'eux.
Monsieur Gloucester bégaya, porla sa main sur son cœur, pâlit de nouveau : sa respiration éAait saccadée ; la sueur dégouttait de son visage.
— Messieurs (il essaya de se remettre), de quoi, s'il vous plaît, de quoi... est-il question?
— Pardon, mon gentilhomme, reprit le Myrmidon<, vous vous appelez Edouard Warney, n'est-ce pas?
— Moi... moi... je me nomme... Gloucester...
A peine entendait-on les paroles qui sortaient de ses lèvres.
— Ah! ah! ah!... Gloucester, s'écria l'autre alguazil , qui cherchait moins curieusement à déguiser sous des formes civiles le triste office qu'il remplissait! Gloucester! le fameux conte! Allons, monsieur Gloucester, en route I il faut nous suivre.
— Vous nous avez coûté diablement de peine, monsieur Gloucester- Warney !
— Savez-vous lire? voici votre passe-port.
Il montrait au jeune homme, qui était retombé sans connaissance sur le sofa, une pancarte imprimée et timbrée; c'était le mandat d'amener.
— Vous voyez bien (|u'il ne vous entend pas ! accordezlui quelques instants.
— Ah ! monsieur est médecin, à ce que m'a appris le domestique, qui ne voulait pas nous laisser monter.
. Les deux hommes, qui avaient remis leur chapeau sur leur tête , l'ôlèrcnt; ma qualité de docteur avait conquis leur respect.
1 Sobriquet populaire doDné aax lecors.
— Monsieur le docteur, me dit le plus poli, il faudrait le remettre sur ses pieds, et le plus tôt possible; il nous le faut tout de suite : nous vous serons fort obligés.
Je détachai la cravate do ce malheureux, étendu devant moi ; j'écartai les plis de sciu jabot, et de l'eau froide que je lui jetai au visage le fit revenir. 11 sortit de son évanouissemeot, et tremblant, glacé, haletant, il fixa sur moi des regards où se peignait un élonnement stupide. Je cherchai quelques paroles consolatrices, difficiles à trouver.
— Docteur 1 quel horrible rêve ! sont-ils' partis! sont-ils partis? dites-le-moi.
Sa main était froide comme celle d'un cadavre. Un des rccors s'approcha.
— Allons, allons, plus d'enfantillages; vite, voici les manchettes.
L'alguazil aux paroles do douceur tenait une paire do menottes; l'autre un pistolet d'arron.
— 0 docteur! docteur! sauvez-moi!
Il serrait mes mains ; il s'attachait à moi avec une énergie convulsive.
— Soyez homme, morbleu ! s'écriait l'alguazil en jurant. Que diable! dépéchons-nous; ôtez-moi ce plumage, bel oiseau, et passez un habit qui vous convienne ; je vous mène en cage, mon gentilhomme.
Le malheureux, tombant à genoux devant eux, et les yeux remplis do larmes, s'écriait :
— Pitié I pitié ! ayez pitié de moi !
Malgré la bassesse du personnage, j'étais ému de compassion.
— J'espère, dis-jo aux hommes de justice, que vous n'ajouterez pas à son malheur en le traitant avec une inutile
sévérité.
82 SOUVENIRS d'iN MÉDECIN
— Oh! pas du tout, pas du tout. Qu'il se conduise bien, nous ne lui ferons pas de mal.
Ces gens ôlèrcnt la robe de cbambre magnifique que le jeune homme portait, lui passèrent un habit neuf de la dernière mode et du meilleur goût que son valet de chambre .stupéfait leur donna, et placèrent son chapeau sur sa tête. Immobile pendant cette opération, il ne semblait pas y donner la moindre attention. L'élégance recherchée de son costume contrastait étrangement avec l'égarement de ses traits. On lui mit ses gants, dont la nuance était brillante et le daim superflu. Il les laissa faire.
Cependant il s'approcha de la fenêtre et l'ouvrit, dans l'intention, que sou ge.ste révélait d'une manière évidente, de se précipiter dans la rue. L'un des officiers de justice s'en aperçut et courut à lui.
— Si c'est là le jeu que vous jouez, ce n'est pas notre affaire, à nous, mon garçon... du calme!
La main de i'alguazil avait saisi le cou du patient, el le serrait comme un écrou.
— De la patience, mon enfant, et résignez-vous à porter pendant la traversée les petits bracelets que voici. Pourquoi ne vous êtes- vous pas tenu tranquille? on vous aurait épargné ce petit désagrément. Mordieul nous .savons nou> conduire I
Au lieu d'écouter ces consolations si amicales, il se débattait violemment et tentait de briser ses menottes. L'écume couvrait ses lèvres.
— Eh bien ! s'écria-t-il d'un ton sombre et d'une voix entrecoupée, menez-moi.... traînez-moi... partout où vous voudrez, en enfer!
Il tomba épuisé sur une chaise. L'un des officiers commença la visite de ses papiers, remplit ses poches de tout ce
(ju'il trouva dans les tiroirs, boutonna ensuite sa redingote, et dit au malheureux de l'accompagner.
— Êtes-vous raisonnable? voyagerons-nous tranquillement, mon petit mouton?
Le prisonnier ne répondit rien ; il était plus mort que vif.
— Vous avez sans doute un fiacre? interrompis-je; vous ne pensez pas à le traîner à travers les rues, dans l'état où il se trouve?
— Oui, c'est très-bien, rc{)0ndit le recors; mais (jui bouchera le trou ' ?
Son camarade, Tliomnie poli, traduisit cette expression pour mon usage *
— Qui payera? comme dit Jacques.
Je donnai quelques scliellings, et je me hâtai de quitter la maison.
Le lendemain les journaux m'instruisirent des détails du crime, qu'ils eurent soin d'exagérer avec leur emphase ordinaire. Gloucester, ou plutôt ^^'arne^•, jeune ouvrier, avait quitté son état pour se livrer à la fabrication de fausses lettres de change. Depuis dix-huit mois qu'il faisait ce métier, il avait réalisé des sommes considérables, consacrées à ce luxe et cette splendeur dont je l'avais vu entouré. Il s'était introduit dans quel(|ues clubs fréquentés par des gens comme il faut, et, sous le nom de Gloucester, il avait assez bien soutenu son personnage. La fortune, qui l'avait longtemps servi, finit par le trahir. Un billet de quarante-cinq livres sterling dont racceptation était fausse et dont la signature, imitée par Warney, semblait ap[)arlenir à l'un des plus riches banquiers de Londres, fut cause de cette arrestation
1 To itump up. Tenue d'argot.
dont j'avais été l'involontaire témoin. Peu de temps après, on instruisit son procès, qui ne fut pas long. Convaincu et condamné à mort, il fut excepté du pardon que Sa Majesté, sur le rapport de l'avocat général \ accorda cette année à tous les condamnés.
11 n'est pas toujours vrai que notre pitié soit fondée sur l'estime ; le crime même n« l'exclut pas. Je plaignais ce jeune homme, enlevé à l'existence dont il goûtait tous les plaisirs , je le plaignis même de son égarement coupable, qui l'avait empêché de prévoir le dénoûmenl de sa fourbe criminelle. Telle était la disposition d'àme où je me trouvais, quand je reçus la lettre suivante du chapelain de Newgate ;
« Monsieur, » Edouard Warney, condamné à mort pour crime de faux, me charge de vous présenter ses humbles respects. Il subira le dernier supplice mardi matin. Il désire beaucoup vous parler, et regardera comme une grâce spéciale un moment d'entretien que vous lui accorderiez dans la journée de lundi. Ne lui refusez pas cette faveur, monsieur; le malheureux a, je crois, un secret à vous communiquer : votre visite sera un acte de charité. »
J'avais invité plusieurs amis à dîner chez moi le lundi ; je leur écrivis, et remis la partie à un autre jour. Que pouvaitil avoir à me dire? Quel motif pouvait le rapprocher de moi? Quel secret pouvait-il me confier? Refuser à cet infortuné la grâce qu'il me demandait eût été un acte de barbarie. Je me déterminai à vaincre ma répugnance, à triompher des seriliments d'effroi involontaire dont me pénètrent les vengeances de la justice humaine, et à rendre visite au mal-
1 Recorder,
heureux Edouard Warney. Ce ne fut pas sans terreur, je l'avoue, que je me dirigeai vers Ncwgale. Une vivacité et une délicatesse d'impressions presque féminines sont un des traits distinctifs de mon tempérament. Plus j'approchais de ce séjour d'angoisses, plus mon cœur se serrait. Le gouverneur d'Old Bayley, auquel je m'adressai, chargea un des geôliers de m'ouvrir les portes, et je pénétrai dans l'enfer.
Quel est celui (jui traversa une fois ces longues galeries noires, ces corridors tortueux, ce labyrinthe funèbre, ces ténèbres que de faibles lampes ne dissipent pas, sans en avoir conservé le terrible, l'épouvantable souvenir? Et ce silence profond, interrompu par le frémissement des grilles de fer qui retombent derrière vous ; et ces patrouilles de la prison, qui se promènent lentement, le fusil chargé, le long des noires avenues; et cette privation d'air, de lumière, qui vous dit : « Ici la liberté expire ; » et la certitude de n'avoir près de "soi que vice et cruauté , bourreaux et victimes ; la lie de la société, les immondices de l'humanité; crimes, bassesses, violences, fureurs, tout ce qu'une grande capitale renferme d'odieux et de vil , concentré dans la même enceinte, fermentant dans le même égout !.,. L'écho de mes pas, leur retentissement dans les cavernes me faisaient frémir. Je m'arrêtais involontairement , quand mon guide me dit :
— Nous y voilà, monsieur.
Il souleva les barreaux de fer qui assuraient la porte : j'entrai.
— Hé ! jeune homme, cria le guichetier; voilà le docteur. Remuez- vous !
Le cachot était étroit et sombre. Une petite lampe fumeuse, placée sur une vieille table, éclairait à peine les objets. Près de la table se trouvaient assis In condamné et
86 SOLVENIRS d'un MÉDECIN
un homme âgé, d'une figure vénérable, portant une longue redingole boutonnée jusqu'au menton. Les yeux du vieillard étaient fixes. C'était son père I
Il ne m'aperçut point à mon arrivée; le condamné se leva, murmura quelques paroles cl retomba sur son siège. — Une Bible était ouverte devant lui ; nous restâmes longtemps en silence. Quelle scène! quel contraste entre ce malheureux qui avait à peine vingt-quatre heures à vivre et le dandy de Regent-slroet. Ridicule et faux sous son costume de fat, le malheur qui suit le crime, en le marquant d'un sceau de réprobation, l'avait rendu digne de pitié. L'orbe de ses yeux caves nageait dans le sang; une teinte verte couvrait sa figure amaigrie; la transpiration avait collé sur son front pâle les anneaux de ses cheveux enlacés et devenus solides. Il portait un habit noir, une cravate noire. Un mouchoir trempé de larmes était près de lui. De temps en temps, il portait à ses lèvres desséchées un verre d'eau placé sur la table.
Mais le père surtout attirait mon attention. Quelques cheveux blancs étaient semés sur sa tète chauve et abaissée. Les mains jointes et appuyées sur .ses genoux, le regard fixé sur son fils, il fallait lire dans ses yeux ternes, dans ses traits que le chagrin avait usés, le désespoir muet du vieillard. C'était un artisan respectable qui habitait une ville de province et qui avait envoyé à Londres son fils aîné, pour y continuer son apprentissage.
Je contemplais cette triste scène. Les yeux du condamné se remplissaient de larmes.
— Je ne peux plus lire! s'écria-t-il. Docteur, vous êtes bien bon de vous être rendu à ma prière... je vous remercie... j'ai quelque chose de particulier à vous dire.
II appuyait sur ces derniers mots, dans IVspérancc de se faire comprendre de son- père, dont la présence l'embarras-
sait. Hélas! lo cœur du mallieureux vieillard élait brisé. Il n'entendait, il no voyait plus. Son regard était fixé sur le vide; son attitude n'avait pas changé.
— Il faut absolument que nous soyons seuls, reprit Warney.
Puis il alla vers la porte , et pria le guichetier d'éloigner doucement son père. Le guichetier entra. Le jeune homme prit la main du vieillard, qui se contenta de la livrer, sans faire aucun signe.
— Mon cher père!... je vous en prie... laissez-nous seuls quelques instants. J'ai à parler à monsieur.
Il essayait de soulever son père, qui ne l'écoutait pas. Ce mouvement le rendit à lui-même.
— Oh! oui... oui... sans doute... Eh bien...
Il se leva d'un air égaré, regarda autour de lui ; puis, par un élan soudain et comme si un éclair inattendu Teût frappé, il enlara le jeune homme de ses bras, le pressa sur son sein , et prolongea en poussant de longs sanglots cette étreinte convulsivc.
— 0 mon enfant! mon pauvre enfant!
Le guichetier entraîna le vieillard. Warney, avec lequel je restai seul, fut quelque temps à se remettre de son troubif.
— Je vous remercie de nouveau, me dit-il en soupirant, <le votre condescendance pour un homme qui ne doit pas vous en sembler digne. Permettez cependant à un malheureux, ajouta-t-il en saisissant mes deux mains et en les pressant dans les siennes, de vous témoigner avant de mourir sa reconnaissance. J'ai une autre grâce à vous demander. C'est une triste commission, mais qui sera bientôt remplie. Vous ne m'affligerez pas d'un refus.
— Tout ce que je pourrai, tout ce que les lois et ma position me permettent, jr le ferai.
J'attendais avec anxiété la communication qu'il avait à me faire.
— Merci, docteur, mille fois merci!... J'aurai bientôt achevé... ce que j'ai à vous dire me coûte trop pour que je ne me hâte pas... Je suis un misérable... J'ai séduit une pauvre fille...
Tout son corps frissonnait. J'essayai de le rassurer.,. Il se tut quelques moments, lit un eflorl sur lui-même, et reprit en ces mots :
— Puisse Dieu me pardonner!... Elle est grosse... et sur le point d'accoucher... Hélas! conlinua-l-il en sanglotant, elle ne me connaît pas sous mon véritable nom ; elle ignore aussi celui sous lequel je me suis fait connaître dans Regentstreet : et quand elle lira dans les journaux qu'Edouard Warney a subi le dernier supplice, elle ne saura pas que ce malheureux, c'est moi... Mon horrible situation lui est inconnue... C'est vous, monsieur, c'est vous que je supplie de lui apprendre, lorsque tout sera... fini... lorsqu'elle pourra supporter un coup si affreux... 0 monsieur, au nom de Dieu, pour donner la paix aux derniers moments d'un infortuné, ne me refusez pas... rendez-moi ce service... promettez-moi de la voir... Elle demeure près du parc Hyde, rue de Grosvcnor... son nom est écrit sur ce papier... Par charité, vous qui semblez bon... monsieur... prenez soin d'elle pendant sa grossesse... familiarisez-la peu à peu avec l'idée de son malheur... dites-lui que mes derniers soupirs ont été pour elle... dites-lui de me pardonner et de prier Dieu pour moi... pour moi, qui ai détruit sa vie entière... et qui ne me pardonnerais pas ce crime, quand même j'aurais plus d'un jour à vivre... Cette bourse contient trente livres sterling *...
I Sept cent cinquante francs.
C'est tout ce que je possède au monde... Vous en prendrez cinq... le reste, vous le donnerez à l'infortunée que j'ai perdue... Marie! Marie!
11 tomba la face contre terre ; puis se relevant, il embrassa mes genoux de ses bras. Mes larmes tombèrent sur sa figure.
— Soyez béni ! soyez béni! s'écria-t-il ; vous êtes ie seul homme qui puissiez pleurer sur moi. Que le ciel vous rende ces pleurs charitables!... Vous ferez ce que je vous demande, vous le ferez?
^Oui... jeune homme... oui... soyez-en sûr... C'est une tâche cruelle , mais je la remplirai. Aux trente livres sterling que vous me remettez, j'en ajouterai trente autres; et si je peux protéger celle dont vous vous reprochez si amèrement la ruine...
Il ne me laissa point achever, ses remcrcîmenls et ses sanglots redoublèrent. J'étais incapable de supporter plus longtemps une pareille scène. J'adressai au condamné quelques paroles de piété et de consolation ; il s'empara encore de mes mains qu'il baigna de larmes sans pouvoir parler. Peu de moments après, j'avais traversé de nouveau ces lugubres passages, et j'étais dans ma voiture qui me conduisit chez moi.
Dirai-je par quelle singularité, après avoir passé une nuit affreuse, poursuivi par le fantôme du malheureux Warney, je no pus résister le lendemain malin au désir de le voir encore? A sept heures du matin, je me trouvais sur le théâtre de l'exécution *. L'ignoble potence s'élevait en face de moi. La pluie tombait; la conduite du peuple était indécente, ridicule, hideuse. Ce spectacle n'avait rien de solennel pour elle; les tilous se glissaient dans la foule; les femmes du
I La place d'OlJ Bayley.
port s'appelaient en se maudissant et en s'injuriant. On riait, on jurait, on se pressait. Huit heures! La cloche du Saint-Sépulcre sonna cette heure fatale ; la cloche de la prison, dont le battant couvert d'un crêpe rend un son si lugubre, ne tarda pas à lui répondre. La canne à pomme d'or des sous-shérifs, postés au pied de l'échafaud, étincela sous un rayon de soleil : Warney parut enûn, monta sur l'échafaud d'un pas ferme... Je n'en vis pas davantage.
La jeune Marie mourut un mois après ses couches; et le vieillard, frappé de paralysie trois jours après l'exécution, expira entre mes bras.
Il y a trois ans, la honno société de Londres s'occupait t)eaucoup d'un myslèro qu'cllo no pouvait pénétrer. Sir Bernard Harleigh, homme d'esprit et de grande naissance, avait épousé six mois auparavant une jeune héritière, jolie, riche, bien élevée, Anna Behvood. Après un voyage sur le continent, ces deux f)ersonnes, qui possédaient fortune', lerrcs, considération, s'étaient peu à peu éloignées du monde, où lady Anna Harleigh avait brillé quelque temps. Sir Bernard ne s'occupait que de sa femme, lady Anna ne s'occupait que de son mari. Mais un chagrin secret, ineonnu, profond, avait pénétré sous le toit domestique. Peu à peu ils s'habiluèrent à ne pas recevoir. Sir Bernard, qui avait débuté brillamment dans la carrière politique et qui avait fréquenté la Chambre des communes, cessa de porter de ce côté intérêt. La santé de lady Anna s'altéra peu à peu, et comme on ne pouvait assigner aucun motif raisonnable à cette situation mystérieuse, le public toujours charitable ne manqua pas de noircir le ménage.
— Elle maigrit, disaient les femmes, lorsque lady Anna entrait dans un salon. Pauvre jeune femme ! elle a pleuré : ses yeux sont rouges; il est impossible de ne pas la plaindre. Vous souv(mez-vous, ma chère, ijue l'autre soir, au bal de la douairière de Pembroeke, sir Bernard perça la foule des danseurs qui l'environnaient, et qu'au moment où elle allait faire partie d'un quadrille, il lui dit qu'il était temps de se
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retirer, et l'emmena? Il doit se passer des choses étranges dans cette maison ; je donnerais cent guinées pour me trouver quelques instants derrière le rideau.
— Ils ne sont pas heureux, ou du moins j'en ai peur, s'écriait un vieux dandy suranné ; j'ai toujours pensé qu'ils ne se convenaient pas.
— Tout cela est fort singulier, après tout, reprit la marquise de Clarynn, vieille douairière dont la fille avait brigué la main et la fortune de sir Bernard : j'ai vu lady Anna pâlir et se troubler au moment où son mari causait peinture et poésie avec ma jeune Élisalieth.
Je ne recueillerai pas toutes les observations, suggestions, conjectures, tous les contes absurdes, toutes les confidences ridicules, tous les romans calomnieux qui coururent à ce propos de salon en salon et de boudoir en boudoir. La rumeur la plus générale attribuait à sir Bernard un vice caché qui faisait le malheur de sa femme : il jouait, disait-on.
Pour comprendre l'étonnement des salons anglais, et excuser un peu ces mille scandales, il faut se remporter à une époque peu éloignée, où sir Bernard Harleigh avait reçu des mains d'un vieux père sa jeune fiancée. Sir Bernard, dont le caractère mélancolique et réservé, dont l'organisation nerveuse et irritable, les éludes diplomatiques et l'ambition refoulée avaient inspiré à ses amis quelque froideur et quelque défiance, — devenu tout à coup aimable, gai, gracieux, — avait laissé de côté Pufiendorfl et la lecture des sessions du Parlement. La gaieté et la grâce de sa femme l'avaient arraché aux habitudes graves de sa pensée et de sa vie. Le bonheur qu'd goûtait avait ajouté à ses qualités d'honmie d'Étal et d'homme d'esprit quelque chose de bienveillanl qui lui avait manqué jusqu'à ce jour. L'entrée que sa jeune femme fit dans le monde fui flatteuse. La mort d'un oncle riche versa dans les caisses de la famille une opulence nou-
velle. Quiconque était admis chez lady Anna avait reçu le btevet d'homme à la mode. Déjà l'amitié de son mari était recherchée par les ministres, et ses adversaires politiques eux-mêmes étaient obligés de compter avec lui. Nulle coquetterie de la jeune femme, aucune imprudence, aucun écart de son mari n'avaient fourni de prétexte à ces bizarres romans, inventés pour expliquer ce que personne ne comprenait.
D'où pouvait venir une métamorphose si peu attendue ? Elle, reine des salons, directrice de la mode; lui, favori de la fortune, orateur applaudi, pourquoi avaient-ils renoncé à leurs roufs splendides et à leurs concerts? Pourquoi chez lui cette irritabilité, ce silence obstiné, cet air d'agitation sombre? Pourquoi les architectes, les tapissiers, les peintres et les artistes, chargés de décorer et d'embellir sa résidence de Grosvenor-square, avaient-ils été congédiés avant d'avoir achevé la moitié de leur œuvre coûteuse? Pounjuoi lady Anna, dont la santé, la gaieté, la grâce spirituelle avaient été un objet d'envie pour tout ce qui l'entourait, restait-elle les mains croisées, l'air distrait et rêveur, l'œil fixé sur les tourbillons harmonieux des danseuses?
Que le jeu, ce gouffre «les fortunes bien ou mal acquises, absorbât silencieusement le patrimoine de sir Bernard; (ju'il méditât quelque grande manœuvre politiciue; que son amour pour sa femme ne fût pas payé de retour , qu'il eût découvert dans l'histoire de ses antécédents ou dans les annales de sa famille quelque tache déshonorante ou ineffaçable, c'était ce que personne ne pouvait affirmer. On apprit que sir Bernard, en entrant dans le club des Amis de la Constitution, avait reçu une lettre fort longue dont la lecture avait contracté son visage. Ce qui mettait le comble à l'élonncment général, c'était le ton respectueux, tendre.
94 SOUVENIRS D UN MIÎDFXIN
attnntif, profondément triste des deux époux l'un envers l'autre. Rien n'était plus convenable; mais on eût dit qu'ifs nourrissaient l'un pour l'autre un intérêt mélancolique. Tantôt iady Anna jetait sur son mari un regard furtif et ses yeux se remplissaient de larmes ; tantcjt sir Bernard interrogeait d'un regard attentif les traits déjà altérés de sa jeune épouse, qui tombait alors dans une rêverie à laquelle rien ne pouvait l'arracher.
Un voyage en Suisse, la naissance d'un fils, ne changèrent rien à cette situation. La santé de Iady Anna était plus faible qu'à son départ ; une profonde tristesse semblait peser sur la famille. Le baronnet vendit sa maison de Londres, et, sans prévenir personne , se retira dans son château de Huntingworlh, à treize milles de la capitale. S'il voulait par c(!tte démarche faire perdre la piste à la curiosité toujours malveillante que le public exerce sur les gens qu'il ne comprend pas, et qui devient plus âpre à mesure (jue l'on réussit moins à soulever le voile, sir Bernard ne pouvait agir avec plus d'adresse. La société ne tarde pas à oublier les absents ; et bien que les sœurs de Iady Anna fissent encore les déhces d'Almack et l'ornement des bals à la mode ; bien que l'on prononrât de temps à autre le nom « de ce pauvre sir Bernard, » deux mois ne se passèrent point avant que les hypothèses de toute nature fussent tombées dans le domaine de l'histoire ancienne. On savait seulement que les visites des parents qui avaient cru devoir s'informer par euxmêmes de la santé des deux époux avaient été accueillies avec une froideur singulière, et que nul d'entre eux ne s'était senti le courage de renouveler cette épreuve.
Médecin de Ilarleigh avant son mariage, je n'avais eu depuis celt(; époque nulle occasion de le revoir. Le 25 avril 1830, une lettre portant le timbre de la Chambre des communes et le [)ort-fianc de sir Bernard me fut remise à sept
heures du soir par mon ilomcstiquc. Voici ce qu'elle contenait :
« Cher docteur, demain entre neuf et dix heures, ma chaise de poste viendra vous prendre. Votre savoir et votre zèle me sont nécessaires. J'habite, comme vous le savez, Huntingworlh, maison située à peu de distance de Londres. Je vous prie en grâce de ne vous refuser sous aucun prétexte au service que je vous demande. C'est une affaire de vie ou de mort : lady Anna y est seule intéressée. Je vous recevrai; peut-être même, pour vous donner des instructions indispensables, aurai-je soin d'aller à votre rencontre. Quoi qu'il en soit, je vous attends.
» BERXAKD HARLEIGH.
» P. S. Je rouvre cette lettre pour vous recommander un silence absolu, non-seulement sur les résultats de votre visite, mais sur votre visite même. »
Les intentions du baronnet furent remplies avec une scrupuleuse exactitude, et la chaise de poste, à dix heures moins un quart, se trouvait devant ma porte, sans que j'eusse dit à ma femme quelle était l'aventure (jui me contraignait à la quitter.
Le postillon arrêta ses chevaux à (luelque dislance de la grille du parc et nie prévint <[ue son maître lui avait ordonné d'agir ainsi; (jue sans doute sir Bernard était sur la route en m'atlendanl. 11 me pria de mettre pied à terre. Je descendis; je marchai jusiju'à la grille du parc; je ne rencontrai pas sir Bernard. La grille s'ouvrit, je nrenfonçai dans l'avenue. Nul mouvement autour de moi ; cela m'étonnait. Sir Bernard avait toujours aimé le luxe d entretenait
de nombreux domestiques. La porte principale du chûteau était fermée. Je frappai, une vieille femme vint m'ouvrir en me demandant si j'étais le docteur. Je répondis affirmativement, et sans plus de cérémonie elle me dit:
— Allez, monsieur le baronnet vous attend.
La vieille ne prit pas même la peine de me conduire, et je m'aventurai de mon mieux, à travers une antichambre décorée de vieux tableaux. Une porte était ouverte sur la droite: j'y entrai à tout hasard, et me trouvai dans une bibliothèque ornée de statues et de bustes, recevant le jour à travers un dôme de verre et brillant des plus belles reliures. Une double porte qui se trouvait dans le fond s'ouvrit tout à coup et donna passage au baronnet qui s'avança rapidement vers moi, me prit la main, la secoua forl(>mcnt et me témoigna le plaisir qu'il avait ^pe me voir. 11 avait le cou nu, le collet de sa chemise rabattu sur ses épaules et une longue robe de chambre de velours vert broché d'or. Cette tète belle et noble était nuagée d'une tristesse profonde et d'une teinte de distraction douloureuse.
— Vous êtes tout à fait aimable, docteur, me dit-il, et je ne puis trop vous remercier de l'empressement ijue vous avez mis à vous rendre à nos prières. Je désire que le cours (le vos atfaires n'ait été interrompu en rien. Avez-vous déjeuné.
— Oui, mais le voyage m'a rendu de l'appétit, et j'accepterais volontiers une tasse de café ou de chocolat.
— Très-bien, très-bien : faisons auparavant un tour dans le parc; j'ai deux mots à vous dire, puis nous irons retrouver lady Anna dans la salle à manger.
Le Ion du baronnet était bref, précis, péremptoire. Nous descendîmes dans le parc ; il marchait si vite, que j'avais l)eine à le suivre. Pour moi, qui attendais avec anxiété le
mot de l'énigme, Pexplication du mystère, je mo tus, attentif aux paroles de sir Bernard.
— Il s'agit, me dit-il, des intérêts les plus graves, les plus mystérieux, les plus confidentiels. Docteur, je suis trop heureux de vous avoir trouvé; non-seulement vous Aies un homme de talent, mais on peut avoir en vous entière confiance et vous êtes incapable de la trahir.
Je ne répondis qu'en m'inclinant pour remercier le baronnet qui, arrêtant sur moi un regard profond que j'eus peine à supporter :
— Vous avez vécu dans le monde, et vous avez sans doute entendu parler de lady Anna et de moi. Je n'ignore pas quels discours on a dû tenir, je n'ignore pas que les souprons du public se sont arrêtés sur elle, et malheureusement il y avait des motifs réels : le temps est venu... il est impossible de rien cacher. Je crois, docteur, que vous avez rencontré lady Anna dans le monde?
— Sans doute, et je me rappelle parfaitement que, dans tous les salons où elle paraissait, elle éclipsait ses rivales les [)lus admirées?
— N'avez-vous rien remarqué?
— Sous quel rapport, sir Bernard?
— :Mais sa physionomie, son air, ses traits, son attitude, son expression, son langage, n'avaicnl-ils rien qui vous parût singulier ?
— Permettez-moi de rappeler mes souvenirs. Il me semble l'avoir vue fort languissante, triste, lasse, l'œil un peu terne, surtout dans les derniers mois de son séjour à Londres; ces divers symptômes ne sont pas très-significatifs, et il était facile de se rendre compte de cet abattement passager, sans rien craindre pour la santé ni pour la vie de lady Anna.
— Est-ce donc là, reprit le baron not, ce que l'on a pensé généralement de lady Anna et de sa situation?
— Cette explication était simple et naturelle, et il était difficile qu'elle ne vînt pas à l'esprit de tout le monde.
Je ne sais quelle expression de mécontentement abaissa le sourcil et obscurcit la physionomie de sir Bernard.
— Ah ! ah 1 s'écria-t-ii, comme le monde juge, comme il se trompe!... Docteur, continua-t-il en saisissant mon bras et le serrant fortement, un mot, un seul mot qui fait mon supplice vous expliquera tout. Sav^z-vous une chose? c'est que lady Anna... est folle!... Elle est folle, entendez-vous!
Ce dernier mot était prononcé de manière à ce qu'il fût difficile de l'entendre. Le baronnet couvrit sa figure de ses deux mains étendues, et nous gardâmes le silence pendant quelques minutes.
— Folle! repris-je en répétant presque involontairement le dernier mot du baronnet. Vous servez-vous de cette expression dans le sens médical, dans le sens réel et strict, ou comme on l'emploie dans le monde ?
— Hélas ! il serait inutile de le dissimuler. C'est à une folle, aune véritable folle que vous allez avoir affaire; c'est avec elle que vous allez déjeuner. Docteur, si vous saviez ce que j'ai souffert ! quelle fièvre dans mon cerveau 1 quelle torture dans tout mon être, depuis que ce fléau est tombé sur moi ! Docteur, je l'ai vu venir par degrés, j'ai observé sa marche, j'ai vu, j'ai senti cet épouvantable fardeau s'accroître, s'appesantir et m'écraser peu h peu.
— Revenez à vous, m'écrlai-je en voyant des larmes jaillir de ses yeux, tout n'est peut-être pas désespéré.
— Non, non, je suis bien, je me sens mieux, docteur; vous compreniez la nécessité de ne pas laisser lady Anna soupçonner le motif qui vous amène ici ; inventez des prétextes, dites que c'est moi qui vous ai appelé, iiue je crains
d'avoir la goutte, par exemple; surtout ne l'alarmez pas sur sa situation. Elle est calme, tranquille, et pour deviner le mal auquel elle est en proie, il faut l'examiner bien attentivement. Observez ses yeux, docteur, observez-les! point (l'imprudence surtout... Ah! je croyais l'avoir entendue; tout m'agite, mes nerfs sont horriblement ébranlés... Docteur, ne me compromettez pas ! ne me compromettez pas 1... Il ne tarda pas à me conduire dans la salle à manger» dont la porte en s'ouvrant me laissa voir lady Anna, toujours jolie, mais extrêmement pâle, et qui, un journal à la main, était assise près de la table à thé. Une longue robe de mousseline blanche la couvrait , et ses beaux cheveux bruns, bouclés naturellement, retombaient des deux côtés de son pâle visage. Elle eut l'air étonné de me voir, se leva et d'un regard sembla demander à son mari (juel motif m'amenait ; en servant le thé, sa main tremblait, ses joues pûlissaient et rougissaient tour à tour.
— Sir Bernard, dit-elle à son mari, vous sentez- vous malade ?
— Ma santé est parfaite, dit-il en essaj'ant de sourire. Nous étions tous fort embarrassés, et la conversation ne
semblait pas devoir être vive; j'essayai de rompre le charme en adressant la parole à lady Harleigh.
— Je regrette, madame, d'avoir troublé votre lecture ; le Morning-PoH que vous tenez à la main contenait sans doute des choses dignes d'attirer votre attention ?
— Oh I nullement, répondit-elle ; je lisais une ridicule description de la fête donnée à Londres par la comtesse Bury. Déjeunez-vous avec nous, monsieur?
— Une seule tasse de thé, madame, sera tout ce que je demanderai à votre hospitalité; mais, à propos de fête, permetlez-moi de remarquer que vous manquez à celles de Londres. On a craint que vous n'eussiez résolu de prendre le
voile et que vous ne fussiez perdue pour la société que vous avez aimée quelque temps. On se plaint de vous, sir Bernard, qui avez enlevé à tant de succès et de brillantes soirées celle qui en faisait le charme.
— Je ne doute pas que nous n'ayons, comme tant d'autres, fourni de bonnes pages à la chronique scandaleuse de votre excellente capitale, interrompit le baronnet avec une vivacité qui me surprit. Voyons , dites-nous un peu quelle est l'histoire dont nous sommes les parrains et les héros involontaires !... Dites-nous cela , je vous prie.
Je jetai les yeux sur lady Anna, dont la main tremblante avait peine à soutenir sa tasse et qui regardait son mari avec une attention craintive et comme douloureuse.
— Je crois, sir Bernard, que l'opinion attribue votre retraite inattendue à je ne sais quel dépit, à un pou de mauvaise humeur contre le gouvernement, à des dégoûts politiques I On vous blâme, ainsi que lady Harleigh , de vous être imposé tout à coup la loi de cet exil étrange et inattendu.
— Que voulez-vous, docteur? s'écria-t-ellc, il faut bien que je me résigne, comme tant d'autres...
— Au malheur cl à la torture de l'ennui, intcvrompitbrusquement le baronnet, comme s'il eût craint que sa femme achevât la phrase qu'elle avait commencée.
— Oui, reprit-elle, à l'ennui, et même aux discours frivoles d'un monde qui ferait bien de nous oublier.
Sir Birnard se leva, loucha légèrement ma botte du bout de la sienne, me demanda la permission de se retirer un moment pour écrire une lettre, et me laissa seul avec lady Anna. Que l'on imagine mon embarras; je ne connaissais ni le degré ni le genre de folie de cette jeune femme intéressante dont tous les discours semblaient diclés par la convenance, la sagesse et le bon goût. En vain l'observais-je
attentivemont , jo ne pouvais découvrir dans ses regards cette inquiétude ardente et vague, signe ordinaire de l'insanité; elle paraissait affligée et languissante, mais calme, réservée et parfaitement maîtresse d'elle-même.
— Sir Bernard, lui dis-je pour ranimer enfin la conversation qui tombait, sir Bernard semble jouir d'une santé excellente.
— Mon mari a toujours l'air de se bien porter : je crois qu'une maladie réelle ne se trahirait même chez lui par aucun symptôme extérieur.
— Je regrette, milady, je regrette infiniment de ne pouvoir vous adresser le même compliment. Vous sembhz souffrante?
Elle soupira.
— C'est un abattement moral plutôt qu'une maladie physique, reprit-elle.
— Cette retraite subite, celte solitude absolue, suffiraient pour expliquer l'abattement dont vous vous plaignez. Je crois qu'un hiver passé à Londres vous ferait le plus grand bien, madame; si aucun motif ne s'y oppose, pourquoi...
— Oh I j'ai des motifs... les motifs les plus graves...
En prononçant ces mots, elle baissa les yeux comme si elle eût voulu échappera mon inquisition, que la politesse n'eût peut-être pas avouée, mais que justifiaient ma situation et mon titre. Je crus la glace enfin rompue et le secret fatal sur le point de lui échapper; je rapprochai ma chaise de la sienne, et d'un ton respectueux à la fois et plein d'intérêt et d'émotion :
— Ces motifs si mystérieux, si pressants, madame, oserai-je vous demander quels ils peuvent être?
— Il n'y a rien de mystérieux dans ce que je vous ai dit, docteur, reprit-elle avec une froideur mapiuée et une expression presque sévère.
— Que lady Anna veuille me pardonner le respectueux intérêt qu'elle fait naître et une question qui n'a rien de déplacé dans ma bouche. Votre santé, madame, semble subir une altération dangereuse, et sir Bernard, votre mari, a conçu des inquiétudes qu'il a dû me communiquer...
— Mon mari ï mon mari I... ah I Dieu I Et c'est pour moi, docteur... pour moi, que vous êtes ici?
— Est-il nécessaire de vous cacher la peine que votre état de langueur cause à sir Bernard? Rien de plus naturel, ce me semble, que ma démarche et que la sienne...
Dans son étonnement, lady Anna était restée pale et immobile.
— Ainsi, docteur, ainsi mon mari me croit malade... Et quel est mon mal, selon lui? Vous a-l-il indiqué une maladie spéciale? quelques symptômes particuliers?
— Une tristesse habituelle, Ja perte de l'appétit, la faiblesse, la langueur, l'insomnie...
Les lèvres tremblantes, les yeux étincelants, des larmes qui restaient suspendues sous ses longues paupières, lady Anna se leva, le mouchoir à la main, se retourna du côté de la croisée, et sembla vouloir se soustraire encore à mon observation. Je la suivis, je pressai légèrement sa main qu'elle dégagea de la mienne; puis, me regardant lixement et d'un air égaré, elle fondit en larmes.
— Obi docteur, si vous saviez! si vous saviez ce qu'il y a de douleur amère, là, dans mon cœur! quelle misérable créature je suis, a quel malheur je suis réservée... toujours... toujours...
— Jugez-moi digne de votre confiance, lady Anna; au nom du ciel, dites-moi la cause d'une émotion qui, j'ensuis sûr, peut se calmer et s'apaiser! Qui a pu \ous nuire, vous déplaire, vous affliger, chère lady?
— Vous le dire ! oh ! je ne le dois pas, je ne l'ose pas, je
le puis pas! Qu'il est pénible à garder, ce secret! mais il serait terribit» à dire! Ne le devinez-vous pas? ne l'avezvous pas entendu murmurer dans le monde? avouez, avouez-le !
Il y avait une expression d'agonie si violente dans ces dernières phrases, que je ne doutai plus de la situation de l'infortunée. Lemari rentra, tenant une lettre cachetée, saisit la main de sa femme, lui donna un baiser tendre sur le front et m'interrogea du regard. Je me levai, je saluai lady Harleigh et je sortis; le baronnet, qui m'accompagna, me pria de le suivre dans sa bibliothèque. Nous restâmes debout dans l'embrasure d'une vaste croisée gothique.
— Eh bien? me demanda-t-il tremblant.
Je remuai la tête et un soupir m'échappa.
— Vous a-t-elle dit que la manière dont nous vivons ici et les ordres que j'ai donnés la fatiguaient?
— Nullement.
— Pauvre femme ! malheureuse Anna ! malheureux que je suis !
Je ne pus empêcher sir Bernard d'appuyer son front sur la balustrade de la fenêtre ouverte et de pleurer amèrement.
— Que faire? s'écria-t-il enûn ; quel remède dans une situation si triste? Arrangeons tout pour que le secret soit gardé! Que personne ne puisse deviner ce qui nous arrive 1 J'ai bien peur, conlinua-t-il , (ju'une retraite plus absolue encore... ne devienne nécessaire... Hélas! sans doute; maisje me chargerai de choisir la maison et le docteur auxquels nous confierons ma chère lady Anna. La médecine a fait de gran.ls progrès sous ce rapport; Londres possède plusieurs établissements où le secret est gardé avec le plus grand soin, où la surveillance est exacte et le traitement aussi doux que bien dirigé.
Misère! misère! Ma femme! la 'compagne de mon cœur et de ma vie, arrachée à ses enfants, à sa famille, à son toit domestique, pour être jetée dans une... dans une...
Il n'osa continuer, il s'arrêta brusquement. La voix lui manqua, ses lèvTes se contractèrent, sa bouche écuma. II reprit, baissant la voix et se penchant vers mon oreille :
— Docteur, j'ai un autre secret à vous dire; le puis-je? oui, sans doute; vous êtes homme d'honneur. Il y va de ma fortune, il y va de ma gloire. Cinquante mille livres sterling de plus par an, qu'en dites-vous? Eh! qu'en ditesvous , docteur?
J'écoulais, saisi d'un étonnement qui ne cessait de s'accroître. Sa voix grossissait, son œil s'enflammait, sa parole devenait confuse et obscure. Que pensez-vous, lecteur, que sir Bernard Ilarleigh eût à m'apprendre? Qu'il avait, à force d'études chimiques, découvert un secret plus merveilleux que la panacée de Paracelse et que ['arcanum majus des alchimistes; que le roi, ayant appris de quelle découverte sir Bernard était possesseur, était entré dans une colère inouïe et lui avait fait offrir un ministère, sous condition qu'il ne découvrirait à personne son secret; que sur son refus. Sa Majesté l'avait assiégé d'espions, et que sous peu de jours on allait le traîner en prison, comme accusé de haute trahison; en un mol, j'appris, à n'en pas douter, que sir Bernard Ilarleigh , l'homme grave, riche, célèbre, puissant, qui accusait sa femme de folie, était lui-même un fou !
Ce dénoûment imprévu m'accablait; une sueur froide couvrait mon corps qui frissonnait. A la fin de son étrange récit, un long éclat de rire, un de ces rires tragiques, apanage des fous, lui échappa; il étendit le bras, et du bout de son index il toucha mon visage. Je me retournai. La porte enlr'ouvcrte me laissa voir lady Anna, toute pAle, et qui, sans doute effrayée de me savoir seul avec son mari, était
accourut'. Tout s'expliquait, la mélancolie, le silence, la douleur muette de la jeune femme; la bizarre tranquillité de riiabitation, l'air distrait du baronnet; la crainte souvent manifestée par lui que sa femme ne se. fût plainte des mauvais traitements qu'elle avait subis. Il était fou I
— Ne croyez pas, au surplus, reprit-il, sans faire attention à mon effroi, à ma surprise, à mon silence; ne croyez pas que je vous aie appelé pour rien : non, non; vous saurez plus lard... Je vai^ être privé de ma fortune, de mon rang, de mes titres... Il fallait bien m'ouvrir une nouvelle roule vers l'indépendance; je l'ai trouvée. Vous plairait-il de la partager? je vous l'offre. Vous avez des connaissances positives qui me manquent et qui sont d'une nécessité absolue pour le succès d'une telle entreprise. Soyons partenaires, associés. Acceptez-vous?
Je répondis par un signe affirmatif.
— Nous réglerons plus tard le chapitre de nos intérêts respectifs. Ah! mes amis du Parlement et mes très-honorables électeurs, que direz-vous quand vous verrez votre grand homme plongé dans le comm(>rce des bougies?... Eh bien, docteur, pas un mot? vous supputez déjà le profit d'une spéculation aussi belle! C'est trop tôt, mon cher; nousaurons du mal, je vous le jure, avant d'obtenir un résultai. Notre premier devoir est de songer à cette pauvre lady Anna. Elle sait mon secret; et c'est ce qui lui a fait perdre la fêle ; les femmes ne résistent pas à ces idées de fortune immense et soudaine. Pauvre femme! pauvre femme!
Il prononça ces mots d'un ton si pénétré , que je fus prêt à fondre en larmes. Puis croisant les bras, absorbé dans une contcmpirition profonde, il sembla m'oublier totalement, s'appuya contre la croisée, et pendant cinq ou six minutes garda le silence. Je méditai sur la conduite que j'avais à suivre et je résolus d'aller trouver monsieur Courlhrope,
lOC SOUVENIRS I) LN MÉDECIN
beau-frère de Harhîigl», et de m'entendre avec lui sur les moyens à prendre pour la sûreté personnelle de lady Anna.
— A propos, s'écria tout à coup le baronnet, sortant de sa léthargie, je pensais que... .Mais voilà uue chose étrange, je ne me rappelle plus ce que je pensais tout à l'heure.
Ses sourcils contractés se rapprochaient l'un de l'autre, son front se plissait comme s'il eût voulu forcer un souvenir éteint de se réveiller et de renaître. Il tira de sa poche un billet de cinq cents livres sterling, le jeta sur la table, me l'indiqua comme prix de ma visite, et m'accompagna jusqu'à la grille du parc. yj,,,j ^;
— Eh bien, reprit-il alors en passant la main sur son front, cette pauvre ladj Anna, qu'en ferons-nous? Docteur, docteur, pas de violence, pensez-y bieul
— J'y penserai.
— Souvenez-vous de Salluste : Prinsguam incipiast, consulta; $ed uM cmsulueris... sed iibi considuens... docteur !
— Mature facto optis sit, repris-je en terminant la phrase de Salluste, pour faire plaisir au malheureux fou,
— Jolie phrase, bon axiome! on n'a jamais mieux dit: Allons, docteur, voici votre voiture; je compte que vous vous conduirez avec votre sagesse ordinaire, et ne doute pas que vous n'agissiez pour le mieux. Vous savez que j'attends impatiemment votre retour... Tout bien considéré, ne commencez rien aujourd'hui, entendez- vous?
Je lui fis signe de la main, je le saluai, nos chevaux partirent au graniJ galop ; mais à peine avaient-ils fait quelques pas, nous entendîmes la voix tonnante du baronnet:
— Arrêtez, ou je fais feu sur vous!
Les postillons arrêtèrent en effet, et je vis par la portière sir Bernard, un pistolet d'arçon à la main, et qui venait en courant de notre côté.
— Je n'ai qu'un mot à vous dire, docteur, un simple avortissomont: jo vous soupçonne.
— Me soupçonner ! Et poui'quoi?
— Oui , vous méditez des projets de violence contre moi, contre moi-même.
— Eh ! mon cher baronnet, je n'en médite contre personne ; où avez-vous pris cela ?
— Je vois plus loin que vous ne pensez ; vous voulez m'arracher mon secret; vous le voulez, je ne l'ignore pas, pour vous en attribuer les avantages : mais écoutez bien, s'il vous arrive de remettre les pieds à Hunlingworth, vous êtes un homme mort, je le jure.
En disant ces mots, il fit un signe de main aux postillons, qui fouettèrent leurs chevaux et m'emportèrent loin de cette triste scène et du malheureux Harleigh. Deux milles plus loin, la chaise de poste eut à gravir une colline assez élevée dont les chevaux en sueur avaient peine à atteindre le sommet. J'abaissai la glace et m'adressai au postillon :
— Jeune homme, ètes-vous au service de sir Bernard ?
— Pas précisément, monsieur; mais c'est à peu près la même chose.
— Avez-vous été surpris d»; ce (jui vient d'arriver?
— Oh ! il en fait bien d'aulros.
— Vous pensez donc qu'il n'(\st pas tout à fait dans son bon sens ?
— Parbleu, nionsieur, si des gens comme moi avaient fait le quart de ce que monsieur a fait depuis quelque temps, on aurait bien su nous faire coucher à Bediam.
— Que fait-il donc?
— D'abord, monsieur, nous sommes à lui, sans être à lui : il n'a gardé qu'une vieille servante, qu'il a changée en valet de chambre; et nous, h qui il paye cependant nos gages, il nous laisse dans une auberge, à trois milles du
im SOUVENIRS D LN MKDEChN
cliùtoaii, sans jamais se servir do nous. Que dites-vous do cola? est-ce singulier ?
— A quoi passe-t-il son temps ?
— La vieille servante dit qu'il ne s'occupe que de faire hauiliir dos chandelles.
— Bouillir des chandelles ! que voulez-vous dire ?
— Oh! je ne plaisante pas, monsieur; c'est la vérité pure: il en consomme plus de vingt par jour, et il emploie toutes SCS casseroles à ce bel usage.
— Mais sa femme ?
— Pauvre chère âme ! elle le suit partout, elle prie, elle pleure, elle se désole, et rien ne sert. Mais le plus drôle, c'est qu'il veut faire croire qu'elle est folle; comme nous l'avons toujours vue triste et pensive, et que quelquefois elle passait des journées entières à rêver, il était naturel que nous crussions sur parole sir Bernard , avant que nous eussions découvert sa manie de faire bouillir des chandelles. Maintenant, pauvre dame! nous la plaignons bien. La servante m'a rapporté qu'il passait des nuits entières à monter la garde sur sa terrasse, un mousquet sur l'épaule, il ne s'endort jamais sans placer deux pistolets et une épée sous son oreiller. Lady Anna maigrit et dépérit au milieu de toutes ces frayeurs.
— Pourquoi n'avertissiez- vous pas les parents do sir Bernard ?
— Oh ! personne ne nous aurait crus : si vous saviez comme il est malin ! il parle quand il veut avec la gravité d'un juge, et il nous fait do la morale comme un grand vicaire. Il a menacé de mort quiconq^ue s'aviserait de dire un mot de ce qui se passe chez lui; il est homme à tenir sa parole. En bonne ou mauvaise santé , il a toujours été fort sévère, monsieur Harleigh.
— Fouettez vos chevaux et dépêchons-nous; il n'y a pas un moment à perdre.
Les postillons bien payés, et qui d'ailleurs portaient intérêt à la triste lady Anna, firent voler la voiture qui partit comme le vent. Je ne tardai pas à me trouver en face de la maison de monsieur Cou rlhrope, qui depuis quelques mois avait cessé de voir Harleigh et qui même, ignorant sa situation, croyait avoir beaucoup à se plaindre de son beau-frère. A peine eut-il appris celte nouvelle douloureuse, il fit mettre ses chevaux à sa voiture , et nous nous rendîmes chez le célèbre docteur Yollack, chef d'une maison de santé. Je le connaissais; j'admirais ses talents, son admirable expérience et le pouvoir presque magnétique qu'il exerce sur les fous soumis à sa loi ; je savais aussi à quel degré d'insensibilité il était parvenu, combien son cœur s'était endurci et quelle gaieté singulière il gardait au milieu des scènes douloureuses qui renvironnaient. Il conservait sou caractère habituel et répondit à toutes nos questions avec une grande froideur, même avec un mélange d'ironie. Cependant, comme il nous voyait fort affectés de l'expédition ({ue nous allions tenter, il donnait à sa physionomie riante une expression si ridiculement contrainte, un air de sympathie si peu naturelle , que celte imitation de la tendresse, cette parodie do la pitié me soulevaient le cœur. Le soir même, à cinq heures, nous nous trouvions à la porte du parc : tout était fermé ; nous sonnâmes en vain, personne ne se présenta; nous fûmes enfin obligés de francliir une haie et de pénétrer comme des voleurs dans ce magnifique domaine possédé par un maître insensé.
— Que voulez-vous? demanda la vieille servante en ouvrant une porte basse (jui donnait sur la cuisine.
— Parler à monsieur Harleigh.
— Il n'y est pas. Il vient de partir pour Londres.
— Savez -VOUS OÙ il doit descendre?
— Non.
— Ma bonne femme, je ne crois pas un mol de ce que vous me dites, s'écria le docteur Yollack. Je viens de voir le baronnet à la fenêtre de sa bibliothèque ; dépêchez-vous de nous annoncer.
— Ah ! mon Dieu ! monsieur, s'écria la vieille femme toute troublée ; enfin j'ai rempli mon devoir ; si vous voulez absolument enirer, je ne puis pas vous en empêcher.
Nous entrâmes donc, malgré la vieille femme épouvantée. Bientôt nous eûmes . parcouru tous les appartements, mais sans y trouver aucune trace du baronnet et de sa femme; cette recherche, qui dura longtemps, fut infructueuse; nous aperçûmes cependant, sur le pupitre de son cabinet, une lettre dont L'encre était encore fraîche et plusieurs livres ouverts qui, chargés de ses notes manuscrites, semblaient attester sa présence récente. La pluie qui avait commencé pendant notre voyage était devenue violente el nous empêchait de parcourir les jardins et le parc. Nous désespérions de découvrir la retraite de sir Bernard, et nous nous assîmes tous trois dans une salle d'étude dont la fenêtre dominait un magnifique paysage.
— Ma foi, s'écria monsieur Courlhrope, j'y renonce : il a été plus fin que nous.
— Mais que devient sa pauvre femme, interrompis-je, par un temps pareil? où l'a-t-il conduite? que devientelle?
— Vous ne savez pas, interrompit le docteur VoUack, vous ne savez pas combien ces fous ont de malice !
A peine avait-il dit ces mots, nous vîmes s'ouvrir la porte d'une armoire antique en ébène, incrustée de cuivre, et que nous n'avions pas remarquée. Sir Bernard en sortit. Sa physionomie était calme et sombre; il portait un costume de
voyage. Le bras étendu vers nous, le front haut et dans une attitude qu'un peintre eût étudiée et saisie, il nous adressa la parole.
— Avez-vous bien réfléchi, messieurs, aux conséquences de ce que vous faites? Savez-vous que je me nomme Harleigh, et que c'est ici ma maison? Qui vous donne le droit de vous introduire chez moi malgré mes ordres?
Son beau-frère et moi nous étions stupéfaits, et ne savions que répondre; mais le docteur Vollaek, plus habile et plus expérimenté (pie nous, s'avança d'un air dégagé, le sourire sur les lèvres et tendant la main au baronnet.
— Sir Bernard, lui dit-ii, nous vous avons mille obligations; voici deux heures bientôt que nous vous cherchons dans tous les coins de la maison sans pouvoir découvrir votre retraite.
— Vous me cherchez, s'écria le baronnet en se reculai;t de deux pas et se redressant de toute sa hauteur; et qui êtes-vous, je vous prie? votre nom, s'il vous plaît, monsieur?
— Je vous supplie, sir Bernard, reprit l'imperturbable Yollack, de nous dire où se trouve lady Anna?
L'nnil du docteur était fixé sur celui du fou : je ne sais quel magnétisme impossible à expli(pier, mais dont le baronnet sentit toute la force ,plaçait par degrés Harleigh sous la puissance de son nouveau maître : son rogard, tout h l'heure si altier, devint incertain et vague. Sa voix s'affaiblit, il s'assit sur un fauteuil et répéta sa question :
— Votre nom, monsieur?
— Le docteur Yollack.
— Yollack Delton? reprit le baronnet visiblement troublé.
— C'est moi-même.
— Alors, je suis perdu !
Sa pAl(,'ur devint effraviinte; il se détourna, comme si le
H2 SOUVENIRS d'un MÉDECIN
docteur eût été pour lui un objet de dégoût et d'horreur. En vain Yollack lâchait de le rassurer.
— Vous, Courlhrope, dit-il à son beau-frère, vous n'êtes pas mon ennemi, vous ne voulez pas me perdre... Ma femme se trouve dans la serre, en voici la clef.
Nos regards consultèrent ceux du docteur qui, par un signe affirmatif, nous permit d'aller chercher lady Anna. La scène qui eut lieu ensuite et dont la violence fut extrême effraye encore mon souvenir, et le docteur indiqua par divers mouvements le regret qu'il avait de l'avoir permise. Ce ne fut qu'à la prière de sou mari lui-même, auquel le docteur Yollack imposait une loi à laquelle Harleigh n'essayait pas de se soustraire, que la jeune femme cessa des lamentations et des cris dont notre âme était déchirée..
Malgré l'agitation que cette scène nous causait, j'en observai tous les détails attentivement. Ce que je remarquai surtout, ce fut le pouvoir croissant du docteur sur son nouveau sujet. Dès que le docteur Yollack désirait une chose, il semblait que ce désir fût deviné par le baronnet. Ce fut lui qui donna à sa femme l'ordre de se retirer; il se conformait d'avance à toutes les volontés du docteur. Quand elle nous eut quittés, il descendit, prit tranquillement sa canne et son chapeau, mit ses gants, et nous dit :
— Allons, le roi l'ordOTino, il faut bien obéir. J'espère, monsieur le garde des sceaux, que vous êtes muni des pleins pouvoirs de 6a Majesté?
— Oui, répondit le docteur, soyez tranquille. Courlhrope et le docteur montèrent en voilure avec h;
malheureux baronnet, et me laissèrent auprès de s^ femme. Je ne prolongerai pas le tableau de cette agonie. On me permettra de tirer un voile entre le public qui n'a pas de sympathie pour de telles souffrances et les scènes cruelles dont je fus témoin. Une potion narcotique que j'administrai à lady
Anna endormit un peu le sentiment de ses maux et ses douleurs physiques; car son système nerveux, très-ébranlé, la menaçait d(\jà d'une maladie dangereuse. Les paroles que j'adressai au domestique me prouvèrent que non-seiiloment on n'avait pas exagéré les souffrances de lady Anna, mais qu'elles avaient dépassé le récit qui m'avait été fait. L'insensé avait frappé ce qui l'entourait d'une terreur profonde. Après avoir tout ordonné, je revins chez moi ; monsieur Courthrope m'y attendait. Il me dit que le voyage avait été pénible ; que le baronnet, après avoir gardé le silence pendant quelque temps, s'était enfin révolté et avait brisé les deux glaces du carrosse ; que le docteur Yollach avait été obligé d'appeler à son aide un de ses hommes, et que monsieur Harleigh, en passant sa main dans la cravate de ce dernier, avait failli l'étrangler ; qu'enfin il s'était misa la portière en poussant de si grands cris, que tout le monde s'attroupait autour de la voiture. En entrant dans la maison du docteur, il avait cru entrer à la Tour; il avait protesté contre cet abus de justice, prononcé un long discours sur Vhabeas eorpm et réclamé hautement contre cet abus de pouvoir.
Ce fut un jour cruel pour moi. Après avoir quitté l'infortuné Harleigh, je rentrai chez moi. A peine m'y trouvai-je, lady Anna, couverte d'un long manteau, chancelante, soutenue par sa femme de chambre, descendit du carrosse qui l'avait amenée. Pauvre victime! combien je la plaignais; son intention était de servir son mari comme domestique, bien qu'elle eût une santé très-faible et trèsdélicate, de s'attacher à lui, de ne pas le quitter jusqu'à sa complète guérison. Quelle conversation ! que d'angoisses, que de douleurs! quelle terrible situation que celle d'une femme, qui déjà mère d'un enfant qu'elle aime, riche, heureuse, aimée, voit tout cet édifice d<î bien-èlre et de paix
ll/i SOUVENIRS D L N MIDDIXIN
détruit do fond eu comble, non par la mort, mais par cette fatalité plus cruelle encore : la mort de riutelligenco !
Je cherchai à dissuader lady Harleigh, et ne pouvant y réussir, je lui promis du moins de me rendre le lendemain à Somerville-House, cl de lui apporter un compte exact et circonstancié de l'état de son mari.
Harleigh, comme la plupart des malheureux que la folie atteint, avait des moments de crise et des moments lucides. Tour à tour furieux et calme, il était, quand je le vis, plongé dans une sorte de quiétude mélancolique : assis devant un bureau élégant, dans un cabinet meublé avec recherche, il écrivait : l'étrange inquiétude de son œil flamboyant trahissait seule la maladie à laquelle il était en proie. Son altitude était calme; il ordonna d'un ton grave à son gardien de le laisser seul avec moi.
— J'espère, lui dis-je, que votre résidence est aussi agréable que le permettent les circonstances.
— Je ne désire rien d'agréable, répondit-il ; je suis dégradé, je le sais; mais je suis innocent. Ils m'ont arrêté, c'est leur affaire; d'ailleurs, continua-l-il brusquement et en reprenant la [jlume qu'il avait quittée, vous me permettez de continuer.
Le silence auquel il me condamnait dura quelques minutes ; ce qu'il écrivait paraissait absorber toute son attention.
— Comment va lady Anna? demanda-t-il tout à coup, sans lever les yeux.
— Je suis heureux de vous entendre, sir Bernard, m'inlerroger avec intérêt sur le compte de lady Anua; elle craignait que vous ne fussiez fâché contre elle.
— Ah! pas le moins du monde! Fâché, bon Dieu! cela est impossible; c'est moi qui ai des torts, ajouta-t-il en soupirant.
— Lady Anna est loin de le croire. Elle est à Londres,
chez moi ; et si vous le désiriez, je pourrais la conduire jusqu'à vous.
— Vraiment... je croyais que... dans ces maisons-ci... la présence des femmes n'était pas tolérée... Comme vous voudrez, comme vous voudrez... mais surtout qu'elle n'apporte pas de sonnettes... pas de sonnettes, entendez-vous? Je crois aussi que si nous avions un sténographe, ce ne serait pas mal en vérité... qu'en ilites-vous?
Je me prêtai, comme je devais le faire, à cette humeur insensée, à ces caprices d'une imagination malade, et je ne manquai pas d'aller trouver lady Anna, qui me suivit et se fit acompagner de sa sœur lady Julia Clarcmont. Uarleigh nous reçut avec froideur et politesse, embrassa sa femme, lui recommanda le calme et le silence, comme si lui seul u'eiU pas été la cause de ses pleurs. Deux fois, je fus obligé de la rappeler à l'usage de ses sens on lui faisant respirer un flacon de sels que je portais. Enfin, nous nous assîmes tous; et le baronnet, d'un ton grave et sérieux, nous fit la révélation suivante :
— il faut vous expliquer ce grand mystère, il le faut, le moment est venu. Anna, soyez courageuse; vous, docteur, il faut que vous nous serviez de témoin. Écoutez, écoutez, je ne suis pas un homme sans honneur, et cependant... le sceau de Gain est sur moi; la marque fatale souille mon front. Je le sens, il n'est plus possible de se taire... pauvre Harlfigh! archange tombé!
Il feuilletait son manuscrit, comme s'il se fût apprêté à le lire; de grosses gouttes de sueur tombaient de son front; sa voix était sombre, son ton solennel... jamais vous n'eussiez pensé que cet homme était fou, jamais. Sa femme, immobile et pâle, l'écoutait.
— Je suis un //H/)o.«/eMr/ reprit le baronnet avec une terrible énergie : un imposteur ! Titres, fortune, mon nom
même, rien n'est à moi. L'Angleterre l'apprendra, TEurope... Se cacher davantage est impossible ; mes amis me mépriseront, la Chambre me répudiera, ma femme m'oubliera. Je ne suis ni baronnet, ni noble, entendez-vous? je ne suis rien; j'ai profané cette main pure en la conduisant à l'autel ; j'ai volé ce nom, j'ai dérobé ces armoiries; je no. suis pas moi! vous m'entendez?... Vous n'êtes pas surpris? vous le saviez donc? Ah ! vous le saviez ! ah ! vous conspiriez avec mes ennemis ! ah 1 vous vous entendiez avec ces misérables ! vous aussi, lady, noble lady I...
Sa fureur, sa véhémence s'étaient accrues avec le flot de ses paroles bouillonnantes. Il se leva, se promena dans la chambre, s'approcha de sa femme d'un air menaçant* elle s'évanouit, il fallut l'emporter. Pendant plus d'une demi-heure le baronnet continua sa déclamation, insensée dans son principe, éloquente dans son développement. Sa folio était une folie logique; il partait de l'absurde, et s'irritait de cet absurde qu'il venait de créer. Il voyait la Chambre des communes et la Chambre des pairs prononçant sa déchéance, tous les journaux le signalant comme un infâme ; sa fortune dissipée, son avenir déshonoré, sa femme complice de ses ennemis; jamais poëte tragique n'aurait rendu avec plus d'énergie et un coloris plus ardent la situation dans laquelle le baronnet croyait se trouver, et qu'il nous présentait comme réelle. Nous le quittâmes et nous prîmes soin de sa femme, plus malheureuse que lui.
Environ huit jours après, un journal offrit à mes yeux le paragraphe suivant :
« Le fameux baronnet sir Bernard HarbMgh , que sa famille a été obligée de faire enfermer dans une maison de fous, est aujourd'hui dans l'état le plus déplorable. Si l'on doit ajouter foi à la rumeur publique, les prétentions d'un tiers qui lui dispute son titre, sa fortune et ses domaines,
ont détruit sa raison. Un avoué célèbre s'est chargé de défendre les droits du nouveau prétendant, qui habite l'Angleterre depuis peu de temps, et qui n'est pas très-riche, à ce que l'on dit; toute l'attention du public est maintenant dirigée sur cette cause importante et sur les débals qui vont s'ouvrir. Il est difficile de concevoir une position plus affreuse que celle de sir Bernard, aujourd'hui atteint de folie, et qui, si son rival l'emporte, non-seulement sera dépouillé de tout ce qu'il possède, mais se trouvera débiteur d'une somme considérable. Les partisans et la famille de sir Bernard sont dans la consternation, et l'un des premiers jurisconsultes de l'Angleterre doit soutenir la cause de ce dernier. »
L'étonncmenI, la pitié, l'inquiétude, s'emparèrent de mon esprit à la lecture de ce paragraphe; sir Bernard n'était donc pas victime, comme je l'avais cru, d'une hallucination chimérique. Ce n'était pas un fantôme qui l'assiégeait, toute son existence était en question; pauvre lady Anna, quelle chute et quel contraste! Je l'allai voir, j'allai voir sa sœur, déjà l'une et l'autre instruites. Depuis longtemps la femme de sir Bernard avait pénétré la cause du mal qui dévorait son mari ; elle aurait souffert sans murmurer la pauvreté et l'obscurité dont on la menaçait; mais les murmures et les sourires moqueurs des gens du monde, mais la désolation de sa famille, mais la dévastation intellectuelle de Ilarloigh, mais l'impossibilité de le comprendre, de se faire entendre de lui; voilà les douleurs auxquelles elle ne résistait pas, qui « buvaient son sang, » comme le disait Shakspeare, (jui tarissaient lentement la source de la vie chez cette infortunée.
Pendant que le public frivole et sans pitié s'occupait de sir Bernard et des chances de son affaire, son mal se développait à travers toutes ses phases naturelles, et prenait les
formes k-s plus bizarres. X une léthargie complète succédèrent (les paroxysmes affreux; j'allai le voir, ce maniaque attaché à la muraille par une ceinture et des clous de fer; hurlant des imprécations, la tète rasée, les yeux gonflés et s'élançant de leurs orbites rouges : c'était là le chef politique, l'espoir de son parti, l'heureux baronnet! Dans ses meilleurs moments il se levait, ordonnait le silence autour de lui, et pérorait avec véhémence pour convaincre de son innocence l'homme qu'on avait chargé de le surveiller.
La cause de cette désolation, de tout ce bonheur détruit, avait un fondement réel.
Un inconnu, armé sans doute de papiers de famille qu'il s'était procurés, et peut-être de faux litres qu'il donnait en preuve, attaquait sir Bernard en supposition d'état. Les premières ouvertures qui furent faites à Ilarleigh lui semblèrent ridicules, il s'en moqua; quel fut son étonnemenl lorsfjue dans une lettre, écrite par l'avoué de son adversaire, il reconnut que c'était sur des faits qui n'étaient pas sans probabilité que s'appuyait le demandeur. Il y allait pour lui de la fortune, de l'honneur, et, ce qui était plus encore, de l'honneur de sa mère. C'était un homme de profonde énergie, mais tout intérieur ; sa tête s'exalta, se troubla. Les suites possibles de ce procès s'offrirent à lui comme des monstres; son affection pour lady Anna les lui rendait plus odieuses encore, et son orgueil ne put supporter le pressentiment d'une chute si terrible. Il vécut dans une fièvre continuelle, parlant pendant son sommeil, consacrant de longues veilles à d'inutiles méditations, taciturnes pendant le jour, et dans le monde rongé secrètement par une seule pensée qu'il essayait en vain de cacher à lady Anna. Son secret lui échappa la nuit pendant (lu'il dormait ;sa femme en fut instruite ainsi, sans qu'il se doutât même que son inquiétude se fût trahie; pendant longtemps ils vécurent ensemble dans cet état de con-
traiûte et de douleur que j'ai décrit plus haut et que personne ne parvenait à expliquer.
Cependant le temps s'écoula, et quelques changements s'opérèrent dans la situation du baronnet; il se tranquillisa; sa folie se réduisit à l'invention de plusieurs costumes ridicules qu'il se plaisait à porter. Ainsi il s'était fait faire un costume complet de velours gris qui dessinait exactement les formes de son corps, et un bonnet singulier à la hussarde, surmonté d'une immense plume de paon. Lorsque j'allai le visiter, il était de fort bonne humeur, il venait de faire échec et mat un de ses confrères de la maison do santé. 11 me reçut bien ; ses premières paroles n'annonçaient aucun dérangement d'esprit; mais quand je lui demandai s'il voulait recevoir une visite le lendemain :
— Non pas demain ; je suis engagé , le roi m'a fait promettre de jouer une partie de billard avec lui.
— Je vous félicite ; mais dites-moi, je vous prie. Sa Majesté vient-elle ici, ou allez-vous à Windsor?
— Comment, vous ne savez pas que Sa Majesté demeure ici? c'est son palais, et je suis un de ses chambellans.
— C'est vrai, mais à quelle iieure Sa .Majesté vous attendelle?
— A trois heures précises.
— Eh bien, si nous venions à midi'?... répondez, sir Bernard! Faut-il qu'ELLE vienne à midi, continuai-je en appuyant sur ce mot elle?
— Elle peut venir, mais que sa visite soit courte : si je suis troublé, ma main tremblera et je ne pourrai pius Jouer au billard.
Le pauvre fou continua ainsi, et j'obtins du docteur >ollack, non sans quelque dilTicullé, (jue lady Anna serait reçue le lendemain. Ce devait être pour elle un triste .spcclacle que celui de son mari qui , dans cette grave circonstance.
avait cru devoir ajouter encore à l'absurdité de son costume une écharpe couleur de feu. Une grande baguette en guise de sabre, et une longue canne d'ébène qu'il portait comme les huissiers portent leurs masses, faisaient de cet homme si sérieux, si solennel, quelque chose de grotesque à la fois et de triste à voir. Il avait forcé son gardien de se vêtir de blanc, à peu près comme un soldat autrichien, et il voulut absolument que cet homme prît la plume en qualité de greffier et qu'il écrivît tout ce qui allait se passer.
— Prenez la plume, reprit-il en nous saluant avec courtoisie.
— Mon mari, mon cher Harleigh ! murmura la pauvre femme, qui tremblait de tous ses membres en approchant de lui, et qui lui tendait les bras.
— Vous pouvez vous asseoir, nous dit-il d'un air froid et poli , en croisant les bras, s'appuyant sur la cheminée, et fixant un œil attentif sur sa femme... Êtes-vous venue ici de votre plein gré? continua-t-il d'un ton calme.
— Oh ! oui , Henri , murmura-t-elle.
— Écrivez cela , greffier... Votre santé est-elle rétablie?
— Tout à fait.
— Écrivez, écrivez toujours.
— Je suis sûr, sir Bernard, dis-je alors pour interrompre celte conversation intolérable, que vous êtes bien aise de revoir lady Anna. Eh bien, s'il en est ainsi, approchezvous, et veuillez le lui dire : elle craint que vous ne soyez fâché contre elle.
Elle tenait ma main serrée avec un effort convulsif et n'essayait pas même de parler. Son mari eut l'air embarrassé, se tut quelques instants, s'avança vers elle, resta debout en face d'elle; puis la regardant fixement et dirigeant son doigt du côté du greffier prétendu, comme pour lui ordonner d'avance d'écrire la réponse :
— Cieu m'est témoin, Anna, que je no vous veux aucun mal; êtes- vous de même?
La pauvre femme ne répondit rien. Lentement il fléchi un genou , se déganta d'une main comme s'il eût voulu prendre celle de lady Anna, et d'une voix émue :
— Anna, ne me répondrez-vous pas ?
Oh I la folie était passée. Ce n'était plus le fou qui parlait, c'était l'homme.
— 0 mon ami ! mon pauvre ami! murmura sa femme, étendant ses bras vers lui et pleurant sur son épaule.
— Elle est bien à plaindre, dit le baronnet d'un air froid. Revenez à vous, Anna; modérez-vous comme je le fais: je vous le repète , je ne vous en veux pas... Mais elle est évanouie. C'est une enfant...
En etTet elle s'était évanouie, et son mari qui tenait un de SOS poignets serrés dans sa main, la regardait d'un air sombre, inquiet et vague, qui fit pressentir à son surveillant l'orage prêt à éclater. Nous emportâmes lady Anna dans une autre chambre, et le malheureux, un moment après, était occupé à jouer au billard avec son compagnon d'infortune, ou, comme il le croyait, avec le roi.
Lorsque j'eus donné les soins nécessaires à sa femme, je le rencontrai dans le parc, il prit mon bras et me dit : — Je suis agité, mal à mon aise, faisons un tour.
Sa (igure était tournée vers la mienne et sa bouche ouverte.il me regardait avec une attention stupide ; plus il marchait, plus il accélérait son pas. Je me fatiguai à le suivre, ou plutôt à me laisser traîner par lui. A la fin nous courions presque, nous avions fait plus de dix fois le tour du jardin ; ma tête commençait à s'étourdir, je le ramenai doucement du côté de la porte et je le fis rentrer.
Lady Anna, toute faible qu'elle se sentît, et quekjuo triste et révoltant que fût l'aspect de cet esprit éteint dans un corps
12"2 SOUVENIRS D UN MEDFXIN
vivant, voulut s'établir dans la maison. Elle demanda au docteur Yollack la permission d'habiter une aile du même bâtiment, alors inoccupée. On le lui permit, mais pendant environ trois mois elle aperrut à peine son mari. Enfln, comme ou le croyait devenu un peu plus raisonnable, on lui fit demander un jour s'il aurait quelque répugnance à recevoir la visite de lady Anna;"il la rerut assez poliment, mais d'un air de contrainte et de gêne. LadyJulia, sa bellesœur, vint aussi. Bientôt il s'accoutuma à ces visites; il se plut à entendre do la musique, il fit des vers pour ces dames, .ne s'écartant jamais de la politesse froide envers sa femme, et faisant à lady Julia, sa belle-so^ur, une cour très-assidue. Elle profita de cet ascendant pour l'engager à quitter cette -abominable plume de paon qui vacillait sur son front, et même son justaucorps étroit et son pantalon collant de velours gris; mais ni l'une ni l'autre ne parvinrent à lui ôter (le la tête qu'il était accusé de haute trahison et du meurtre de sa femme. Il se croyait toujours dans une prison d'État.
Que sont les dévouements héroïques dont parle l'histoire, -auprès de ces dévouements secrets et inconnus dont le théâtre est le foyer domestique, dont la récompense ne se trouve plus que dans le ciel et dans le cœur 1 Imaginez ce qu'elle a dû souffrir, cette jeune femme, près d'un mari qui ne l'entendait pas, qui la reconnaissait à peine, dont les ■caprices insensés, les insultes, les méchancetés folles ne laissaient pas à ceux qui l'approchaient un moment de repos et de bien-être ! Que de souffrances cachées dans une telle situation! Nul symptôme de convalescence: un jour il prenait sa femme pour sa donxestique; une autre fois pour la reine d'Angleterre. Comme confidente, lady Anna eut beaucoup à souffrir ; et comme reine, ses douleurs n'étaient ■pas moins cuisantes. Il fallait supporter l'affectation de res-
l-AAM ESr OLLE .125
pect, l'air de contrainlo, l'iiumilité obséquieuse du fou ; lui adresser la parole froidement, sèchement, le congédier avec hauteur, entin jouer le rôle de reine. Capitaine des gardes de Sa Majesté, à ce qu'il croyait du moins, il exigea qu'un concert de musique militaire eût lieu chaque soir sous ses fenêtres.
Je me rappelle une soirée terrible. Les hautbois et les flûtes jouaient un andante de Mozart. L'automne fort avancé bronzait tout le feuillage des arbres. La prétemiue reine était là, sur une odomane assez élevée pour figurer un trône ; Julia, sa sœur, sir Bernard et moi, nous l'environ- Tiions. Elle était calme et pensive; à mesure que les notes vibrantes et mélancoliques du hautbois exprimaient la pensée de Mozart, dont le génie était si pathétique et si solennel, des larmes commencèrent à se former dans ses yeux; elle contemplait son mari, assis sur un siège plus bas, la tète appuyée sur la main que soutenait son coude, et fixant un long regar(J vague sur le paysage lointain (]ui s'assombrissait. Quand les musiciens attaquèrent le mineur, une mélancolie plus profonde plana sur cette scène ; un soupir, puis deux, s'échappèrent de la poitrine de lady Harleigh. Je la vis serrer douloureusement la main du baronnet, et ses larmes débordèrent. Alors le fou se retourna lentement, la regarda fixement; sa jibysionomie chcngea , pâlit, se contracta ; le dénïon s'éveillait en lui. Poussant des hurlements formidables, il se leva, s'élança, sortit, franchit une haie assez élevée et s'enfonça dans un taillis épais, où son gardien le suivit ; mais d'un coup de poing vigoureusement asséné, il le renverse, puis grimpe sur un arbre, d'où bientiM il retombe sur la terre, grièvement blessé.
Les musiciens, placés à part dans un bosquet, continuaient à jouer l'andanto de Mozart, mélodie douce et aérienne qui contrastait cruellement avec les cris forcenés de
124 SOUVENIRS D UN MEDPXIN
sir Bernard, avec les longs gémissements d(; sa femme éperdue et les sanglots de sa belle-sœur. C'était fantastique.
La santé de lady Anna déclinait, celle de son mari ne s'améliorait pas, et son adversaire légal continuait activement les poursuites judiciaires qui avaient causé ce désastre domestique. L'avoué chargé de défendre les intérêts de sir Bernard, faute de pouvoir obtenir du fou les renseignements nécessaires, désespérait du succès ; sa partie adverse, qui peut-être dans l'origine n'avait pensé qu'à embarrasser le baronnet et à lui arracher par la terreur une somme d'argent, triompha d'une circonstance favorable à ses desseins. C'était un homme d'extraction commune, qui avait été longtemps employé aux Antilles, dans une plantation à sucre. Il était pauvre, et sans doute il n'aurait pas pu suffire aux demandes préalables delà justice, si un usurier de Londres, voyant quelle tournure prenait l'affaire, ne s'était associé au gain probable de la cause en lui avançant l'argent nécessaire.
Pendant mes visites à sirBernard, jcnc découvrais aucun motif d'espérer que sa raison renaîtrait bientôt. Chaque jour de nouvelles illusions s'emparaient de son esprit ; tantôt c'était une histoire du monde entier qui l'occupait, tantôt un mémoire adressé à la Chambre des communes, sur le prétendu meurtre dont il se croyait coupable. Enfin, il se mita écrire un roman qui avait pour litre : Le Faux Baronnet, et dans lequel on retrouvait, sous des couleurs exagérées, toute l'histoire de sa vie. Le surveillant qu'on lui avait donné fut forcé non-seulement d'écouler la lecture d'un gros volume plein d'emphase et d'extravagance, mais de copier deux fois chacune des pages écrites par le pauvre baronnet. Je me souviens qu'un soir, au moment où j'entrais, je le vis debout sur une table, la figure animée, la main étendue vers le surveillant, qui faisait l'office du public, et
déclamant avec véhémence le discours qu'il avait composé pour sa défense. Certes , il y avait de l'éloquence dans ce discours: son bonheur domestique, sa situation florissante, ses nombreux amis, ses espérances de gloire et d'ambition', tout cela renversé d'un seul coup par l'attaque dirigée contre ses propriétés, son titre et son nom ; la perspective de la misère et de la dégradation ofTerte à l'homme heureux, riche et puissant ; ses craintes, son agonie secrète : tout cela était reproduit avec tant d'énergie, avec une vigueur si passionnée et si amère,que des larmes me vinrent aux yeux. Il y avait même tant de raison et un enchaînement si logique dans les idées, qu'il me sembla impossible que cette intelligence un moment abattue ne se relevât pas tout à coup. Au moment où j'admirais le discours du baronnet, il vint à parler de ses découvertes alchimiques, dos espions qui l'avaient entouré, de la jalousie et des propositions du roi. Le fou reparut, l'homme sensé s'évanouit.
Je le laissai dire, et je le quittai, plus désolé que jamais, pour aller trouver sa femme.
De la maison des fous je passais au chevet de la mourante : car je ne pouvais me le dissimuler, la frêle santé de lady Anna ne devait pas résister longtemps à ces secousses multipliées. Alors un incident singulier vint prendre sa place dans le drame étrange que je rapporte sans rien altérer à la vérité des faits. La veille même du jour où ce grand procès devait être jugé, l'adversaire du baronnet s'enivra dans une taverne, fut reporté chez lui ivre mort, et expira le matin, victime do son Intempérance. La continuation du procès devenait impossible, et le baronnet se trouvait hors de danger. Je me hâtai d'aller chez sa femme, qui reçut celte importante nouvelle sans accorder beaucoup d'intérêt à mon récit. De là je me rendis chez le docteur Yollack, déter-
miné à tenter un essai nouveau; peut-être un changement subit dans l'état de ses alfaires rendrait-il le baronnet à la raison.
Il était assis devant son foyer, occupé à lire le Roi Lear de Shakspeare. Après les premiers compliments, je lui dis qu'une aventure très-dramatique venait d'avoir lieu, et qu'elle intéressait un gentilhomme de mes amis. J'appuyai particulièrement sur le dénoûment singulier de ce dram.e, la mort subite de l'adversaire qui intentait un injuste et dangereux procès.
— Mais, mon Dieu, s'écria le baronnet après m'avoir écouté d'un air d'attention profonde, j'ai entendu parler de cela quelque part. L'anecdote que vous me racontez est-elle réelle? Y a-t-il longtemps que cela est arrivé?
— Le dénoûment est d'hier, lui répoudis-je en arrêtant sur lui un regard scrutateur. Il n'y a pas un seul incident qui ne soit conforme à la plus exacte vérité.
— Le mari et la femme existent-ils?
— Je les vois tous les jours.
— Ah ! c'est malheureux, reprit-il d'un air rêveur.
— Malheureux! et pourquoi?
— Cela me contrarie. Savez-vous à quoi je pensais pendant que vous me parliez? à faire une tragédie de votre sujet ; il est magnifique, et c'est vraiment dommage que les acteurs soient vivants. Quel drame ce serait!
— Le drame n'est que trop réel, sir Bernard.
— Vraiment? Eh bien, l'invention n'est rien auprès do la réalité. Si un poëte avait fondé son drame sur de pareilles bases, on l'aurait accusé d'invraisemblance.
— Oui, vous avez raison, répondis-je en essayant de cacher mes larmes.
— J'en suis ému comme vous, reprit-il en soupirant:
KLLE EST FOLLE 127
et la pauvre, femme, comment supporte-t-elle son malheur?
— Elle mourra bientôt, sir Bernard.
— Malheureuse créature! que je la plains! quelle destinée ! Est-elle jeune? est-elle belle?
— Elle est jeune encore, mais sa beauté est détruite.
— Ah ! ce suj(>t-là entre les mains de Shakspeare! comme il l'aurait traité! Mais le mari, le pauvre fou, de quelle manière a-t-il reçu la nouvelle? Comment l'auteur d'une tragédie lui ferait-il soutenir son rôle? Je suis sûr qu'un écrivain médiocre lui prêterait des fureurs, des frénésies, de gi*ands mouvements. Mais Shakspeare! Shakspeare lui ferait écouter sa propre histoire comme si c'était celle d'un autre.
— Ah ! sir Bernard, m'écriai-je avec un serrement de cœur inexprimable, Shakspeare, c'est vous !
— Que voulez-vous dire?
— La chose s'est passée exactement comme vous le supposez !
Il arrêtait sur moi des yeux égarés et ardents.
— Vraiment? et d'où le savez-vous?
— J'étais présent, j'ai vu le fou, c'est moi qui lui ai tout appris.
Il s'élança de son fauteuil, poussa un long cri ([ui fit accourir son gardien, et retomba comme anéanti.
— Vous avez vu cet éclair? vous l'avez vu?
— Un éclair!
— Ah! je me trompe. Vous avez trop agité mes nerfs, docteur, vous les avez trop ébranlés. Vous venez me rappeler d'horribles choses, et vous me regardez avec des yeux qui m'épouvantent.
Voilà toute l'impression que je produisis. Un verre d'eau que je lui lis apporter le remit un peu, et bientôt le mortvivant, (jui avait perdu la conscience de son bonheur comme
de son malheur, alla, tout riant, commencer une partie de billard
Pourquoi forcerais-jc le lecteur de savourer goutte à goutte l'amertume de ce récit? Pourquoi le contraindre à partager la peine que j'éprouvai lorsque la vie de lady Anna s'éteignit; lorsque son agonie plongea tous ceux qui la connaissaient dans la douleur? L'âme encore oppressée des mille sentiments qui la navraient, je me dirigeai, le soir même de sa mort, vers la maison de santé où sir Bernard, qui se portait très-bien, mais dont l'aliénation mentale était toujours la même, continuait à traîner des jours inutiles et le poids d'une misère qu'il ne comprenait pas. Il était encore occupé à jouer au billard, son amusement favori. En vain essayai-je de faire comprendre au malheureux baronnet que sa femme n'existait plus. Dès que le nom de lady Anna frappait son oreille, une convulsion violente s'emparait de lui, il s'élançait, descendait vivement l'escalier de sa chambre, entrait dans la salle de billard, et se mettait à jouer avec un de ses confrères qu'il avait pris en amitié et qui prétendait au titre de Richard III. Souvent, lorsque je rendais visite au docteur Yollack, ce dernier me montrait sir Bernard à table avec le convive dont je viens de parler, vidant à longs traits dix bouteilles de prétendu vin de Bordeaux, et, à force de rire, de discuter, de raconter des histoires de tout genre, finissant par s'enivrer de ses paroles et de sa gaieté absurde, sans se douter que le vin qu'on lui servait fût mêlé d'eau, dans la proportion de quatre cinquièmes d'eau pour un cinquième de vin.
Le jour des funérailles de lady Anna (c'était un de ces beaux jours du mois de novembre, un de ces jours froids où la gelée qui brille sous le soleil donne à la nature un aspect sévère et riant) m'a laissé un souvenir vraiment inelTaoable.
Au milieu de l'azur profond du ciel étincelait l'orbe du soleil, dont les rayons privés de chaleur tombaient sur la terre sans la ranimer. Je me rendis à la maison de campagne du baronnet; l'aspect désert et silencieux de ces plaines stérilisées, ces champs couverts de givre, cet horizon dont quelques branches nues et desséchées interrompaient seules la monotonie; la mélancolie austère de l'hiver, la rencontre d'un ou deux fermiers en jaijueltes brunes, dont l'haleine épaissie par la compression de l'atmosphère se dessinait comme une traînée de vapeurs; la vue de ce beau domaine inhabile, toutes les jalousies fermées, toutes les portes verrouillées ; point de fumée qui s'exhalât des cheminées, nul mouvement autour du château ni dans le château; partout un air de désolation et d'abandon : ce spectacle me fit mal, et quand je vis sortir de la porte principale le cercueil de la pauvre lady Anna, quand je me rappelai les scènes de splendeur, de luxe et de joie auxquelles, peu d'années auparavant, elle avait pris une part si brillante, je ne pus retenir mes larmes. Le cadavre de celle qui avait été l'une des femmes les plus à la mode de la capitale, d'une femme de vingt-deux ans, objet d'envie pendant les premiers temps de son mariage pour toutes ses rivales, objet de douleur et de pitié depuis la folie de sir Bernard ; ce cadavre déplorable, cette fleur foulée aux pieds au moment même de son épanouissement rentra dans la froide terre et s'y perdit à jamais.
Le lecteur devinera, sans que je sois forcé de les analyser et de les décrire, les mille pensées amères, les émotions pénibles auxquelles jo me livrai pendant le reste de la journée. Il était trop tard pour retourner à Londres. On me prépara un lit dans une chambre du second étage, chambre (]ue Harleigh avait occupée quel(iue temps. L'agitation mentale que j'avais éprouvée et à laquelle j'étais encore en proie ne me permettait pas de songera me mettre au lit; j'approchai
du feu qui brûlait dans la grande chominéc antique un faufc teuil et une table, et je rédigeai à la hâte quelques-uns des souvenirs sur lesquels le récit précédent est fondé. Onze heures sonnaient et ma lampe commençait à baisser, quand un cri se fit entendre dans le parc qui environne le château. Je me levai, un second cri retentit encore. Je soulevai rapidement les rideaux qui tombaient sur la fenêtre, et j'aperçus à la clarté de la lune deux hommes debout, l'un vêtu d'un costume fantastique et bizarre, l'autre habillé de noir comme un homme du monde et qui essayait d'ébranler une grille qui conduisait aux degrés du perron. En fixant sur eux im regard plus attentif, quel fut mon étonnement 1 je reconnus sir Bernard lui-même avec sa plume de paon, son pantalon collant et son costume de fantaisie. J'appelai, je sonnai; les domestiques se levèrent: mais dès que les deux visiteurs nocturnes aperçurent le mouvement et des lumières dans le château, ils disparurent, s'enfoncèrent dans le taillis et se perdirent dans les profondeurs du bois. En vain se mit-on à leur poursuite: ils échappèrent à toutes les recherches. J'appris le lendemain que le docteur Yollack avait essayé de rappeler à la raison le baronnet en plaçant sous ses yeux un journal contenant le récit de la mort de sa femme. A peine avait-il lu ce paragraphe, il avait médité les moyens de s'évader, et de concert avec ce fidèle Achates dont j'ai déjà parlé, il avait accompli son dessein. Enfin il était parvenu à Huntingworth, où sa présence inattendue m'avait causé une si vive surprise
Huit jours après, un homme couvert de haillons sonne à la grille du parc. Son visage pâle, ses yeux hagards effrayent le nouveau concierge.
— Je suis le propriétaire du château, s'écrie-t-il.
En effet, les domestiques qui étaient restés dans la maison
accoururent et reconnurent leur maître. Harleigh n'était plus fou. Mais qu'il payait cher son rétablissement I Toute cette organisation était usée, flétrie, réduite à une décrépitude anticipée. Une fièvre nerveuse qui dura six mois lui causa les souffrances les plus cruelles. On vit sur la plupart des roules d'Italie et d'Espagne une berline à quatre chevaux, contenant une espèce de fantôme enveloppé de flanelle, rouler de ville en ville, d'auberge en auberge: c'était sir Bernard, linlin il mourut près de Naples, et fut enseveli loin de sa femme et de son fils. Le château et le domaine de Hunlingworlh furent vendus, et il ne reste pas aujourd'hui une seule trace de ce nom célèbre.
Chalham est mort , exténué par ses travaux parlementaires; il est tombé sans connaissance en prononçant son dernier discours à la Chambre des lords. Sheridan et Burke sentaient leur intelligence faiblir quand ils ont expiré. Castlereagh et Samuel Romilly se sont donné la mort. Canning a péri dévoré par les anxiétés et les regrets.
On trouvera ici l'histoire d'un homme comblé des bienfaits de la nature et de la société, et profondément malheureux. L'ambition , son agonie secrète , sa splendide misère, ses triomphes qui exaltent et tuent, ses défaites qui anéantissent, ont englouti la vie de Stafford. Excepté ce nom supposé, tout sera vrai dans mon récit. Ce n'est qu'une page ajoutée à l'histoire des martyrs de rambilion: en dépit de tant d'exemples, la société ne cessera point d'en faire de nouveaux. Le désir de dépasser autrui, le besoin de primer naissent de cette éducation de rivalité et d'amour-propre que nos collèges donnent à la jeunesse. Notre existence est une lutte de vanité qui commence avec nos premiers bégayements. Ainsi le veulent nos pères, nos professeurs, nos conseillers. Ce n'est pas assez de ce sentiment naturel d'envie qui repose dans le cœur de l'homme, on l'excite, on le développe, on le force à fermenter et à bouillonner : on se plaît à grossir dès notre naissance la source de nos plus vives peines.
— Avez-vous entendu le dernier discours de Stafford?
•lisait à l'un de ses amis, qu'il rencontrait dans les galeries du collège, un de mes anciens camarades de Cambridge.
— Oui, il a été sublime !
— Quelle vigueur ! quelle'énergie I quelle éloquence ! Co sera un grand homme.
Pendant un quart d'heure, ils ne cessèrent de vanter le talent de StafTord et m'inspirèrent le désir d'assister à l'une de ses conférences. La salle était pleine lorsque je me présentai et tous les yeux étaient fixés sur l'orateur. C'était un jeune homme pâle, d'une physionomie mobile. Dès que je l'aperçus, je compris l'admiration qu'il inspirait et Tinfluence qu'il devait exercer. Rien d'atfecté dans ses gestes et dans sa prononciation : il ne cherchait point le succès. Sa figure n'était pas remarquable par une expression de douceur et d'aménité ; au contraire, il eût été facile de se tromper et do prendre pour mauvaise humeur cette anxiété qui trahissait l'effort constant de son intelligence. La tension continue et énergique de sa pensée abaissait ses sourcils, contractait sa bouche ; et rien n'était plus désagréable, je dois le dire, que le contraste de ce sourire machinal et de ces salutations obligées avec la préoccupation évidente (jui l'absorbait. J'étais loin de lui imputera crime cet extérieur peu prévenant; j'y voyais une preuve de mérite, un témoignage de cette forœ intime qui se rend justice à elle-même et ne prend aucune part aux petites agitations dont elle est environnée. Plusieurs orateurs prirent la parole; ils furent ingénieux, affectés, em[)hati(iues; on leur donna quelques applaudissements. Stafibrd, tranquille à sa place, ne prenait point de notes, et paraissait donner aux discours que l'on prononçait une attention de pure complaisance. Il se leva enfin. Un grand silence régna.
[| commença simplement; son agitation, sa crainte étaient
visibles. Il se rassura: au bout d'un quart d'heure, dominant son sujet dont il devint maître, il s'empara de son auditoire. Le sophisme lui était familier. Toutes ses citations n'étaient pas exactes. Il tirait de plus d'un principe des déductions hasardées et se gardait de suivre la chaîne de ]'argum<'ntation logique. On pouvait révoquer en doute la plupart des faits sur lesquels il s'appuyait. Mais quelle puissance de langage ! Avec quelle dextérité, digne du plushahile casuiste, il éludait les difficultés! Quelle étendue de pensée! Avec quelle aisance et quelle force il rapprochait les idées et faisait jaillir de leur choc une lueur dont son auditoire était ébloui 1 Stalford était né éloquent. Une surface étincelante faisait illusion sur le peu de profondeur et la fausseté des raisonnements. En dernier résultat, il était difficile de produire plus d'effet. Quand il eut achevé, un long murmure d'approbation témoigna le vif enthousiasme qu'il avait inspiré ; il se hâta de sortir et de se dérol)er par une fuite modeste aux applaudissements de ses amis.
Je me rapprochai de Stalïord, et par degrés je m'attachai à lui : je prévoyais vaguement un avenir de gloire pour ce jeune et studieux enthousiaste. Mais j'étais loin de me douter qu'un jour la Chambre des communes et celle des pairs l'auraient pour guide. Simple, franc et extrêmement irritable dans la vie privée, il me plaisait par ces qualités contraires à la morgue, au pédanlisme, à la hauteur. J'admirais chez le futur sécréta in- d'État, qui n'était encore à mes yeux qu'un homme de talent, cette vivacité de repartie, cette rapidité d'aperçus, ce dédain de la médiocrité, cette fougue dépensée, cette facilité d'élocution qui plus tard devaient gouverner un empire. Je ne savais d'ailleurs quelle application pourrait en faire celui qui les possédait. Avec plus de sagacité, j'aurais lu clairement dans l'avenir de Stafïord.
Il rapportait tout à la politique et n'estimait qu'elle. Dès
l'âge de vingt et un ans, il avait lu tous les débats parlementaires, et composé sur un plan nouveau une excellente table de matières analytique et raisonnée, au moyen de laquelle il était facile de retrouver, dans cette tour de Babel oratoire et législative, tout ce qui avait rapport à tel ou tel sujet. Il laissait éclaler librement ce profond mépris que lui inspiraient les travaux du collège , les élucubralions purement scientifiques. Il ne considérait le talent que comme instrument de puissance. Pour lui le pouvoir était le but, et l'étude le moyen. En un mot, lorsqu'il était né, l'ambition avait marqué du doigt son berceau ; elle avait dit : Celuici est à moi.
En effet, ce front adolescent était déjà sillonné de rides; Stafford veillait toutes les nuits; à six heures il était toujours levé. Il suivait avec un intérêt presque fébrile le cours et le mouvement des atfaires pul)li(iues. On l'entendait seul dans sa chambre exercer sa mémoire déjà puissante et tenace, et déclamer tout haut des fragments de discours de Pitt et de Burkf, Je ne sais quel pressentiment m'avertissait à son aspect qu'une carrière orageuse allait s'ouvrir devant lui. Impatient de conseils, avide de distinction, il s'abandonnait avec une véhémence passionnée à ces études qui le captivaient. Sa sauté s'affaiblissait : on devait craindre que cette âme ambitieuse et agitée ne dévorât d'avance l'enveloppe mortelle qui la couvrait. Nous étions liés par une intimité fort étroite, quand monsieur Stafford, quittant le collège de Cambridge, alla visiter le continent.
Nous nous perdîmes de vue. Le malheur étendit sur moi son bras de fer; il tomba malade à Florence, et tout raf>port sembla rompu entre nous. Cependant le temps s'écoula; ma fortune changea de face; et un beau jour, en lisant les papiers publics, j'y lus, non sans étonnement, l'élection de monsieur Stafford comme membre <ie la Chambre des com-
136 SOUVENIRS d'un MPÎDECIN
munes pour le bourg de ***. J'aurais voulu renouveler connaissance avec mon ancien camarade. Tant de temps s'était passé ! je n'osai pas. Un mois après, le discours vierge ' de monsieur Slafford parut dans le même journal. « Il nous est impossible, disait le journaliste, de donner au lecteur une idée de l'impression produite par ce discours. » Toutes les phrases du nouvel orateur étaient semées de ces mois: Écoutez! écoutez!... Applaudissements... Bruit, etc., etc. En effet, je reconnus dans ces pa^es , plus éloquentes et plus spécieuses que raisonnables , \n fougue passionnée , l'élan sophistique, la verve ironique et éclatante du jeune élève de Cambridge. Le soir, j'allai dans le monde : il n'était question que du discours vierge de Slafford. Toutes les femmes voulaient le connaître; tous les partis allaient se le disputer. On m'entourait pour savoir de moi quel homme c'était et connaître les détails de sa jeunesse. Voilà de la gloire, du bonheur, se disait-on. Hélas! c'était du malheur I
Le lendemain, de grand matin, j'entendis frapper à ma porte. Slafford se précipita dans ma chambre et me serra vivement la main.
— Mon ancien camarade, me dit-il, je ne vous ai pas oublié. Entre tous les médecins de Londres, c'est .vous que je viens chercher; c'est à vous que je demande secours. Je crains bien d'être frappé à mort. Et j'avais encore tant de choses à faire !...
Il s'assit. Une pâleur effrayante couvrait son visage. Il portait son mouchoir à sa bouche, et un tremblement convulsif l'agitait. Je le contemplais avec surprise et douleur.
— Mon cher Stafford , de grâce, qu'avez-vous? quelle maladie ou quel chagrin vous a saisi?
1 Maider-ipeechj le premier discours d'un orateur.
L HOMME POLITIQLE 157
— Vous me direz franchement, sans réticence, ce que vous pensez de ma situation, n'est-ce pas ? J'aurais bien voulu continuer d'entretenir avec vous ces rapports d'amitié qui m'étaient chers... Mais qu'éles-vous devenu? Je l'ignore.
— Parlons de votre santé!
— Eh bien , c'est ce discours maudit qui me tue. J'ai fait tous mes efforts pour frapper un coup dont le retentissement eût quelque éclat. Énergie, activité, études, intensité de réflexion et de langage, j'ai mis en usage tout ce que la nature m'a donné de facultés.
— Et vous avez réussi, mon ami. L'Angleterre tout entière a les yeux sur vous.
— Ce succès, je crains de le payer de ma vie. Malgré l'épuisement où je tombai, j'eus l'imprudence de me rendre à la Chambre le lendemain. Lord F*** prit la parole et présenta mon discours sous un point de vue tellement faux, me prêta tant d'absurdités pour les réfuter à loisir, que je ne pus m'empêcher de me lever et de lui répondre. J'avais toussé pendant toute In nuit ; j'avais la fièvre. Mon adversaire m'avait irrité; et ma réplique fut plus véhémente et plus longue que je ne l'aurais cru. En me rassoyant, je sentis une vive irritation de poitrine, et une toux opiniâtre me fatigua beaucoup. Je sortis de la salle, je me promenai quelque temps à travers les galeries : rien ne calmait ma toux; je me balai d'aller regagner ma voiture, et, à la lueur d'un réverbère, je m'aperçus (|ue mon mouchoir était rempli de sang. Mon ami, je crains bien que le chapitre de ma vie ne soit terminé. C'en est fait, c'en est fait... mes plans, mes projets, mes idées, mes désirs... tout cela... perdu!
Il tomba sans connaissance entre mes bras. Je lui rendis l'usage de ses sens en dénouant sa cravate et lui jetant de l'eau à la figure. Il revint à lui ; il me serra la main vivo-
ment, fortement; il était pâle: frappé d'une idée dominante, et persuadé «lu'un vaisseau s'était rompu dans sa poitrine, il écoutait en silence mes consolations, et me témoignait son incrédulité par un léger mouvement de tête. Je savais que ces terreurs n'étaient point fondées, et je faisais tous mes efforts pour les chasser de son esprit. II ne se laissa convaincre qu'après une dissertation analomique et pathologique, dans tous les détails de laquelle il entra curieusement. Je finis par lui prouver que la construction de sa poitrine et sa sonorité, témoignages d'une santé naturellement robuste, détruisaient toute hypothèse de ce genre. Je décrivis ensuite, avec la minutieuse exactitude d'un professeur, les causes et les résultats possibles ou probables de l'accident qui venait de lui arriver, ainsi que la méthode de guérison qu'il devait suivre ; et quand j'eus fini, il parut • sortir d'une rêverie profonde et renaître à la vie. Je lui avais recommandé la saignée.
— Eh bien ! s'écria-t-il, saignez-moi à l'instant même.
Telle était la véhémence de cet homme d'esprit et d'action. Je le saignai. Après avoir suivi pendant quelques jours un régime adoucissant, il ne tarda pas à se rétablir. Un des effets les plus salutaires de la médecine^ c'est de guérir la terreur. Je suis persuadé que le mal en lui-même est moins dangereux que la peur, et cette dernière compte un bien plus grand nombre de victimes que la maladie. Rappeler au sentiment de la vie une imagination troublée, chasser le fantôme de la mort qui obsède le lit du malade, évoquer par magie la confiance dans le destin, la force de vivre et l'énergie nécessaire, voilà le premier devoir du médecin.
Chez Stafïord, il était difficile de rétablir cet équilibre des facultés sans cesse troublé par lui-même, sans cesse rompu par son agitation intérieure ! Comment raffermir ce système nerveux ébranlé par les tourments d'une âme en proie
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à un supplice volontaire? Mécontent de sa position, aspirant à l'agrandir, incapable de repus, la lecture d'un journal sufiisail pour l'exposer à de dangereux accidents. Que de compétiteurs ! que de rivaux 1 que d'ennemis ! La crainte de la mort se joignait à toutes ces anxiétés de l'homme politique. Si elle arrivait à l'improviste, si elle le saisissait comme un voleur, ainsi que s'exprime la Bible, comment concilier ces deux couronnes de l'homme ambitieux : la po- [)ularité et le pouvoir? Comment résoudre en si peu de Jours ce terrible problème? Je lui faisais observer que son inquiétude, au lieu de consolider sa sanlé, abrégerait nécessairement ses jours.
— Non , non , me disait-il , voyez : mon esprit est calme... je ne pense à rien... je laisse dormir mes facultés...
Et cependant une contraction violente rapprochait en les abaissant ses deux sourcils; de temps à autre sa pensée lui échappait en dépit de lui-même. Homme estimable, généreux, plein de grâce et de bonté, non-seulement dans la vie privée, mais dans la vie publique, où son génie a rendu à l'Europe et aux peuples des services éminents; <iui l'aurait entendu, en ces moments de fièvre politique, l'eût pris pour llichard III déchiré par ses remords. C'était l'ambition qui parlait par sa bouche et prêtait à l'un des hommes les plus honnêtes et les meilleurs dont l'Angleterre s'honore, le langage du repentir et de l'angoisse. Il y avait là, pour qui l'observait dans ses moments de retraite, dans l'abandon de l'intimité, do quoi dégoûter à jamais de l'anibiliun et du génie.
— Je reste stationnaire... les sots marchent... les cupidités se disputent la palme... Disparaissez un monu'nt de la scène, le public vous oublie... Pourtant mes plans sont grands; ils sont utiles... Attendre!... c'est le supplice de Tantale!... Et cet imbécile qui me poursuit de ses railleries
daDS les journaux... Épigram mes folles, caricatures insolentes... Les pairs ne m'aiment pas... je suis du [jeuple... Quand je serai au pouvoir, le peuple me détestera... Quelle existence! Il faudrait une âme de diamant dans un corps de bronze pour la soutenir...
— Et si vous continuez, lui disais-je en l'interrompant, vous ne la soutiendrez pas, je vous jure.
Il répliqua par un sourire d'incrédulité, et reprit son jour nal, sur lequel il marqua au crayon les passages d'un discours dirigé contre lui, et qu'il devait réfuter. Le crayon tournait rapidement entre ses doigts; sont pouls irrégulier donnait cent battements par minute : je saisis le crayon et le journal que je rejetai loin de lui.
— Vous êtes un homme perdu, et l'accident qui vous effrayait l'autre jour reparaîtra plus redoutable , si vous n'avez le courage de fuir. Allez à la campagne ; quittez le harnais; oubliez vos projets; retrempez dans une atmosphère libre d'animosilés, de combats et de travaux, cette organisation affaiblie, ou je ne réponds plus de vous.
— Eh bien, soit! je le veux... mes ennemis en profiteront... je m'arriére de deux années; mais vous l'exigez, j'obéis...
II partit pour la campagne; huit jours après son départ, cet homme obéissant et soumis avait publié un gros pamphlet, composé pendant son séjour aux champs, en réponse à ses adversaires. Je désespérai de le guérir jamais. Cependant une passion nouvelle, en s'emparant de sou cœur, lui procura cette distraction puissante dont il avait besoin. La tille aînée d'un pair, dont les propriétés touchaient à la maison de campagne qu'il habitait, lui inspira de l'amour. Un jeune colonel, son rival, n'était pas sans prétentions sur le cœur d'Emma. Cette intrigue originale eut assez d'intérêt pour captiver notre homme politique. Cependant
son penchant favori se mêla d'une manière vraiment curieuse à cette passion romanesque. Le frère d'Emma briguait le suflYage des électeurs du canton. Stafford monta sur les hustings, entraîna par son éloquence les incertains et les faibles, et obtint, pour récompense de son succès politique et oratoire, la main de celle qu'il aimait.
Dix années s'écoulèrent; l'am-bition de Stafford déploya de nouveau ses ailes, et son rapide essor étonna ses plus intimes amis. C'était un homme nécessaire : ses connaissances positives, la rapidité de son travail, l'éclat de sa parole, le tact et l'habileté avec lesquels il soutenait les débals les plus épineux, la veine d'ironie légère et spirituelle qui se mêlait aux élans de son éloquence: tout le signalait à l'attention des chefs de parti et des ministres. Je n'avais pas cessé de cultiver son amitié, et malgré les préoccupalions auxquelles il était en proie, jamais homme ne se montra plus aimable.
D'ailleurs le dépérissement de sa santé exigeait les soins les plus assidus. Un samedi soir je reçus le billet suivant, signé de lui:
« Mon cher ***,
j> Je vous écris en toute hâte. Venez demain, je vous prie; je vous dirai pourquoi. Je vous demande votre journée tout entière. J'en ai besoin. Votre présence m'est absolument nécessaire. Nous déjeunerons ensemble. Ayez l'air de De pas avoir été invité par moi, et que lady S*'* ne se doute pas que je vous ai écrit. Tout à vous.