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sable, de la vase, des pierres. Mais baissez-vous, regardez à vos pieds, et partout la vie éclatera pour ainsi dire à vos regards en myriades d>tres aux formes bizarres, à la nature anibipue. Ce sont des corps organisés semblables à des pierres (28), des pierres qu'on a promenées tour à tour du règne animal au règne végétal (20) ; ce sont des plantes si voisines des animaux, qu'elles ont été longtemps classées parmi eux (50) ; des animaux qui rappellent les plantes , qui en ont la tige, les rameaux, les Heurs, si bien que, pendant des siècles, les naturalistes ont cru à leurnature végétale (SI). Les sables, la vase, s^agitent, traversés, fouillés, labourés en tout sens par les vers marins ; les pierres se couvrent de Mollusques, de Polypes, de Zoophytes de toute espèce, et le rocher lui-même semble sVntr^ouvrîr pour que des familles entières puissent trouver une retraite dans ses fentes étroites.
Dans les sciences physiques, l'homme dispose en quelque sorte de l'objet de ses recherches. Dans Texamen d'une machine, par exemple, il peut étudier successivement chacune des parties, s^ rendre compte de son action et juger de l'effet d'ensemble. Il n'en est plus de même dès q[u'il s'agit des sciences naturelles, de la zoologie
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en particulier. Ici il faut attendre, épier la nature. Chez les animaux placés au sommet de réchelle, la multiplicité des actes vitaux nous masque trop souvent la vérité, et il nous est impossible d'imiter le physicien, d'isoler un de ces phénomènes, car aussitôt l'ensemble disparait, l'animal meurt. Mais, à mesure que Tobservateur descend dans Téchelle des êtres, il voit l'organisation se simplifier, et la vie, sans cesser d'être la même dans son essence, restreindre en quelque sorte ses manifestations» La machine animale, si Ton peut s'exprimer ainsi, se démonte pièce par pièce pour nous révéler le jeu de chacune d'elles, pour nous montrer les grandes lois physiologiques dégagées de tout phénomène accessoire. Or, ces lois sont les mêmes pour le Mammifère le plus élevé et pour le dernier des Zoophytes ^ pour l'Homme, dont on étudie depuis des siècles l'anatomie si compliquée, et pour l'Éponge, où tous les organes semblent se fondre en une seule masse homogène vivante, dont la moindre parcelle jouit de toutes les facultés dévolues à l'ensemble. On comprend tout ce qu'il y a d'intérêt dans ces expériences que la nature semble avoir préparées de ses puissantes mains, tout ce qu'il y a d'avenir scientifique dans l'étude
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approfondie de ces êtres en apparence si méprisables. Aussi me tardait-il vivement de juger par mes yeux, et mon installation était i peine terminé , que je me mis de tout cœur à Tou* vrage.
J'étais surtout impatient d'explorer le Saca* viron, chenal étroit qui sépare la Meule de TlleauX'Oiseaux, et dont MM. Audouin et Milne Edwards avaient fait connaître la richesse zoologique. Contrarié d'ahord par le mauvais temps, je pus enfin le visiter. A la grande marée de juillet, le temps fut magnifique , et j*en profitai pour faire cette course. Figurez-vous une vallée étroite et profonde, aux flancs escarpés, couverte de roches bouleversées dont le granit, récemment dépouillé de ses fucus par la serpe des barilleurs, réfléchissait un soleil brûlant. Au fond de cette gorge sauvage que TOcéan n'abandonne que trois ou quatre fois Tannée, imaginez un petit ruisseau de cette belle eau de mer si fraîche, si limpide, roulant sur des cailloux que les Fucus, les Corallines, les Spongcdium (32) et cent autres espèces d*Algues émaillaient de mille couleurs. C'est dans cette localité privilégiée, où la moindre pierre est un monde, que je pus contempler dans son incroyable
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variété l'empire des animaax marins inférieurs ; c'est là que fadniiraî dans tout leur éclat ces merveilles inconnues des profanes, et dont nos somptueuses collections ne peuvent donner la moindre idée, car elles se flétrissent et disparaissent pour ainsi dire au sortir de leur élément. Les Turbo, les Buccins à la teinte brune et blanchâtre, les Rissoa (33) à la petite coquille roulée en cornet, les Balanes (34) au test pyramidal, couvraient le dehors des rochers. Dans les endroits abrités, je découvrais de petites Porcelaines roses ] de grands Oscabrions (85), dont le dos est protégé par une cuirasse solide composée de pièces mobiles comme celles des anciens brassards ; des Thétis (36), espèces de limaces de mer d'un beau jaune orangé, portant sur le dos, tout à fait en arrière, leurs branchies en forme de buisson ; des Haliotides à Técaille de nacre, qu'entoure un triple rang de franges. La voûte des petites cavernes formées par Tentassement des rochers était revêtue d'une couche mamelonnée d'Ascidies simples, espèces de Mollusques qui vivent et meurent sans changer de place ; et de ce plafond d'un beau rouge vineux pendaient çà et là, comme autant de girandoles, des (îlavellines transparentes, des Botrylles dont les
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familles agglomérées ont les couleurs el la Iranslucidité de Tagate. Sur les pierres les moins raboteuses, les Ascidies composées étendaient leurs plaques luisantes, vertes, brunes, rouges, violettes, semées de flgures d'une régularité géométrique, que dessinait cha(|ue famille de ces êtres singuliers. Des milliers de Zoopliyles disputaient la place à ces animaux, qui tous appar* tiennent au grand embranchement des Mollus* ques. Des Étoiles de mer du plus beau carmin, des Ophiures (37) grisâtres aux cmq rayons grêles et allongés, se cachaient sous les pierres. Au-dessus, les Flustres étalaient leurs petites raquettes pierreuses ; les Serlulaires, les Canq)a* nulaires, élevaient leurs polypiers arborescents, semblables à des arbustes en miniature; les Eschares tapissaient de leurs cellules microsco» piques les tiges et les feuilles des plantes marines (58) ; des Éponges de toute nuance et de toute forme s*entrelaçaient aux branches des fucus, se collaient aux flancs des rochers et les couvraient de larges plaques ou de réseaux entre^ croisés ; qk et là, desThéties (39) nw)n traient leurs lobes arroodis, hérissés de petites aiguilles, à côté des digitalions des Alcyons et des Lobu* laires (ÂO) ; et quelquefois une Holothurie (Al)
blanchâtre, au corps allongé et polygonal, promenait ses pieds en suçoirs sur ces tapis vivants, en agitant sa couronne de tentacules ramifiés. Que les heures passèrent rapidement pour moi sur cette plage féconde, tandis que je garnissais mes boîtes et mes flacons ! J'aurais voulu tout admirer à la fois, tout recueillir, tout emporter. Mais je dus bientôt songer au retour. Les longs rubans des Laminaires, qui jusque-là s'étaient dirigés vers la mer, s'arrêtèrent un instant, se replièrent mollement sur eux-mêmes, et tournèrent enfin vers Tintérieur des terres leurs franges plissées, que faisait ondoyer un courant de plus en plus rapide. L'Océan reprenait possession de ses domaines. Il fallut céder et regagner mon canot, non sans m'être bien promis de revenir.
Les Annélides errantes me préoccupèrent surtout dans ces premières explorations (42). Je ne connaissais encore que par des gravures cette famille nombreuse, vulgairement désignée sous le nom de vers marins, et si je m'étais fait une idée assez exacte de leur organisation, j'étais bien loin de soupçonner tout ce qu'il a de curieux dans leur étude. Lorsque j*eus surpris dans leurs r etraites obscures ces Pol ynoés aux larges écailles
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brunâtres, ces Phyllodooes aux cent anneaux du plus beau vert, ces Eunices aux panaches de pourpre, ces Térébelles qu'entourent comme un nuage mille câbles \îvants qui leur ser\'ent de bras ; lorsque j'eus vu se déployer sous mes yeux le riche éventail des Sabelles et la collerette émaillée des Serpules, alors je cessai de sourire, comme je Pavais fait tant de fois, en songeant qu'un naturaliste avait décoré deux de ces animaux des noms charmants de Mathilde et d'Herminie. Ces êtres si dédaignés me parurent dignes de cet hommage aussi bien que le plus brillant insecte, que la plus noble fleur. Qu'on ne me cite plus la violette comme un modèle de modestie. La coquette ! la voyez-vous montrer de loin sa fraîche toufle de feuilles vertes et s'entourer de ce parfum suave qui vous invite a la cueillir? Plus habile que ses rivales, elle sait que le mystère est le plus grand des attraits, et que la rose ' elle-même perd à se montrer au grand jour : aussi cherche-t-elle l'obscurité de nos bosquets, l'abri champêtre de nos haies ; mais, comme la bergère de Virgile, elle ne se cache que pour se faire trouver. Voyez, au contraire, nos Annélides. Que leur manque-t-il pour briller à côté des plus magnifiques habitants de la terre I. 5
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OU des airs ? Et pourtant elles fuient la lumière, elles se dérobent à no3 yeux sans arrière-pensée, et le naturaliste seul connaît ces merveilles secrètes que recèlent les fentes des rochers, le sable et la vase des mers.
Vous riez de mon enthousiasme. Eh bien, venez juger par vous-même. Tout est disposé Notre microscope, solidement assujetti, porte des verres dont le grossissement est de trente diamètres. Notre lampe à fond tournant donne une lumière presque aussi blanche que celle d'ua bec de gaz : une grande lentille, montée sur un pied ifiobile, reçoit ses rayons et les concentre au foyer de notre instrument. Sur la platine du microscope, nous venons de placer une petite cuve de verre remplie d'eau de mer, où se débat une Eunice. Voyez comme elle s'indigne de cette captivité ! comme ses nombreux anneaux se con* tractent, s'allongent, se tordent en spirale, e^ a chaque mouvement nous renvoient des jets de lumière où toutes les nuances du prisme se mêlent aux reflets de Tor et de Tacier bruni ! Impossible de distinguer le moindre détail au milieu de cetlie agitation désordonnée. Mais elle se calme ; hâtez- vous. La voilà qui rampe sur le fond du vase en agitant ses mille pattes, formées de larges
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palettes d*oii sortent des faisceaux de dards. Voyez ces admirables panaches qui se développent sur ses deux flancs ! Ce sont ses bran* cbies, ses organes de respiration, que gonfle en les colorant un sang vermeil dont vous pouvez suivre la marche tout le long de ce grand vaisseau dorsal. Regardez cette tôte qu^'*mailletit de si vives couleurs; ces cinq antennes, organes délicats du toucher; au milieu et au-dessous d'elles, voici la bouche, qui ne semble d'al)ord être qu'une ouverture assez irrégulièrement plissée. Mais épiez-la quelques instants. Tenez, la voilà qui s'ouvre et projette en avant une large trompe rosée, portant trois paires de mâchoires, trompe dont le diamètre épale celui du corps qui la renferme, et qui rentre prescjue aussitôt dans son étui vivant. Eh bien , n'est-ce pas merveilleux? Est -il un animal qui puisse lui disputer le prix de la parure? Et le corselet du plus riche Coléoptère, les ailes diaprées du Papillon, la gorge chatoyante du Colibri, ne pâlissentils pas à côté de ces jeux de lumière courant par larges plaques sur ces anneaux, sur ces soies dorées, sur ces franges d'ambre et do corail?
Examinons à leur tour ces deux Cirratules, qui toutes deux appartiennent à la même es-
pèce, bien que leur couleur soit si différente. Celle-là, prise sous une pierre qu'un flot rapide lave plusieurs fois par jour, est d'un rouge sombre relevé par des teintes dorées. Celle-ci, trouvée dans le limon que recouvrait une prairie de Zostères, semble avoir emprunté au sol qu'elle habitait ce noir profond et velouté d'où partent des reflets bleuâtres et irisés. Chez elles, plus de panaches branchiaux, mais de longs filaments qui se meuvent de toutes parts autour d'elles, et qu'elles étendent au loin comme autant de cordages animés. Ce sont à la fois des bras et des branchies, et le sang, qui les remplit et les abandonne tour à tour, leur communique une belle teinte d'un rouge carmin, ou laisse après lui une couleur d'un jaune d'ambre. Voyez comme elles allongent leur mufle pointu surmonté d'un double œil en fer à cheval ; comme elles se ramassent pour échapper à l'éclat inaccoutumé de la lumière qui les frappe. Les voilà qui forment un peloton plus inextricable cent fois que le nœud tranché par Alexandre. Mais ici le cable est vivant ; ses replis glissent les uns dans les autres, se dénouant, se renouant sans cesse et toujours renvoyant à votre œil de lumineux reflets. Pendant ce temps, les fils ani-
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mes qui s^en détachent ramassent ci et ti les grains de sable, les parcelles de vase. En quelques minutes, sans que vous puissiez distinguer par quel mécanisme, les Annélides sont a Tabri sous une enveloppe flexible et i plis, de corps qui, se complétant, s*épaississant de plus en plus, finit par former une espèce de motte renfermant les deux Cirratules comme le brou renferme la noix.
Prenons maintenant des verres dont le pouvoir amplifiant soit plus considérable ; éloignons un peu notre lampe, de manière i recevoir ses rayons sur le miroir réflecteur de notre microscope, et examinons quelques poils pris sur les animaux que nous venons de voir. Chaque Annelide en porte un ou deux faisceaux au bord externe de ses pattes, et ces soies plus fines, mais bien plus roides qu'un cheveu, semblent disposées des deux côtés de l'animal pour le protéger contre ses ennemis. Un seul regard va confirmer cette idée. Il n'est peut-être pas d'arme blanche inventée par le génie meurtrier de rhomme dont on n eût pu trouver ici le modèle. Voilà des lames recourbées dont la pointe présente un double tranchant prolongé, tantôt sur le bord concave, comme dans le yatagan des I. 5.
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Arabes, tantôt sur le côté convexe, comme dans le cimeterre oriental. En voici qui rappellent la latte de nos cuirassiers, le sabre-poignard des artilleurs, ou le sabre-baïonnette des chasseurs de Vincennes. Et puis ce sont des harpons, des hameçons, des lames tranchantes de toute forme, légèrement soudées à l'extrémité d'une tige aiguë. Ces pièces mobiles sont destinées à rester dans le corps de l'ennemi, tandis que le manche qui les supportait deviendra une longue pique tout aussi acérée qu'auparavant. Voici encore des poignards droits ou ondulés, des crocs tranchants, des flèches barbelées à rebours pour mieux déchirer la plaie, et qu'une gaîne protectrice entoure soigneusement, de peur que leurs fines dentelures ne viennent à s'émousser par le frottement ou à se briser dans quelque choc imprévu. Enfin, si l'ennemi méprise ses premières blessures et ces armes qui Tatteignent de loin, voilà que de chaque pied va sortir un épieu plus court, mais aussi plus fort, plus solide, et que des muscles particuliers mettent en jeu dès qu'il s'agit de combattre tout à fait corps à coi"ps.
Ce n'est pas sans raison que la nature a doté nos amazones de ces armes plus brillantes, plus acérées que celles d'aucun paladin. Destinées à
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vivre de rapine, en butte aux attaques de mille ennemis, elles en avaient besoin doublement pour attaquer et pour se défendre. Presque toutes se nourrissent de proies vivantes. Les unes, placées en embuscade, attendent au passage les petits Crustacés, les Planariés ou autres petits animaux, les saisissent avec leur trompe ou les enlacent de leurs mille bras. D'autres, plus actives, les poursuivent dans le sable ou à travers le» touffes de Corallines, de Nullipores et autres plantes marines. Quelques unes se fixent sur des coquilles, les perforent, et dévorent ensuite ranimai qu'elles renferment. Les Hermelles, espèce d'Annélides tubicoles, font ainsi de grands ravages sur les bancs d'Huîtres, et ont déjà détruit plusieurs colonies de ce Mollusque si cher aux gourmets. A leur tour, les Annélides sont chassées par une multitude d'animaux carnassiers. Les poissons leur font une rude guerre, et, si quelque imprudente abandonne ses retraites souterraines, si le mouvement des vagues la met à découvert, il est rare qu'elle échappe à la dent meurtrière des Merlans, des Congres, des Soles, des Plies. On assure que ces dernières savent très bien les déterrer en fouillant dans le sable. C'est encore ce que font les Turbo et les Buccins.
Les Crabes, les Homards et un grand nombre d'autres Crustacés sont aussi pour elles des ennemis d'autant plus redoutables que, protégés par une cuirasse solide, ils se trouvent entièrement à Tabri de leurs armes.
C'était avec un vif sentiment de curiosité que, dans mes longues promenades, j'étudiais les mœurs de ces peuplades ennemies, que j'assistais à des escarmouches presque toujours terminées par un repas dont le vaincu faisait personnellement les frais. Souvent je m'amusais à les provoquer. Un jour, entre autres, j'avais jeté une grosse Arénicole (48) dans une mare de quelques pieds d'étendue. Une bande de petites Chevrettes, qui semblaient se prélasser dans leur belle eau de mer, s'éparpilla d'abord, effrayée par le bruit que fit en tombant ce corps étranger; mais, au bout d'un instant, elles se rassurèrent, et tandis que l'Annélide cherchait à s'enfoncer dans le sable, une des plus jeunes, et par conséquent des plus téméraires, la saisit par le milieu du corps. Enhardies par cet exemple, les autres ne tardèrent pas à l'imiter, et la pauvre Arénicole fut tiraillée en tout sens, jusqu'à ce qu'une grosse Chevrette, s' élançant comme un trait de derrière un groupe de Corallines, vint disperser
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ses compagnes plus faibles, et s'approprier le butin. Mais je vis bientôt qu*elle aurait à parta* ger ; de tous côtés le sable s'agitait, et il en sortit une vingtaine de petits Turbo et Buccins qui, avertis du voisinage d'une proie, voulaient avoir part au festin. Sans hésiter, ils se dirigèrent en ligne droite vers l'Arénicole, dont le corps fut en un clin d'œil couvert de ces Mollusques voraces. Je croyais son sort définitivement fixé, quand un petit Crabe Mœnade sortit de dessous une pierre, vint chasser la Chevrette, et, se mettant à entraîner TÂnnélide, en détacha prescjuc tous les Turbo, qui se hâtèrent de rentrer dans le sable. Mais un gros Crabe Tourteau parut a son tour sur la scène, et le pauvre petit Mœnade dut se hâter de battre en retraite pour échapper à ses redoutables pinces. Toutefois il ne perdit pas de vue le mets friand dont il avait goûté, et mettant à profit un moment où le Tourteau, eflrayé ou attiré par je ne sais quoi, s'était éloigné, il s'élança rapidement, saisit cette Arénicole tant disputée, et alla, pour plus de sûreté, la manger au sec, à quelque distance de la mare. Les premiers temps de mon séjour à Chausey furent employés à prendre une idée générale de la faune du pays, et parmi les espèces qui pas-
sèrent alors sous mes yeux, il s'en trouva bon nombre de nouvelles. Si j'eusse voulu me livrer à ce genre de recherches, je serais certainement revenu avec une ample moisson ; maïs j'avoue que je n'ai jamais eu beaucoup de goût pour cette science qui se borne à regarder l'extérieur d'un animal, puis à le piquer sur un liège ou à le mettre en bocal, en collant au-dessous une étiquette. Sans doute un premier travail d'inventaire était indispensable, et je suis loin de nier tout ce que nous devons de reconnaissance aux patients et laborieux observateurs qui ont dressé le catalogue raisonné des espèces vivantes, à ceux qui le complètent chaque jour. Cependant réduire la zoologie à ce rôle de commissaire-priseur serait une erreur des plus grandes. Celui qui ne connaît d'un animal que le nom et la place qui lui revient dans un système de nomenclature plus ou moins bien assis ne mérite pas plus le titre de naturaliste qu'un garçon de bibliothèque n'est digne de Fépithète de savant, parce qu'il sait par cœur le titre de ses livres, leur numéro d'ordre et la case où ils sont logés. Non ; qu'il s'agisse d'un livre ou d'un animal, il faut aller plus loin que la reliure, il faut pénétrer sous la peau. Rechercher les rapports des êtres orga-
uisés et ceux qui les rattachent au règne inor« ganique ^ étudier le jeu des organes, instruments animés de ces mystérieux liens ; pénétrer dans leur mécanisme, les suivre dans leurs modiûea* tiûns, afin de saisir, s'il est possible, ce qu'ils ont d'essentiel ou d'accessoire^ remonter enfin da tous ces effets à la cause et pénétrer peut-étra un jour les arcanes de la vie \ voilà la grande, la vraie zoologie, celle vers qui doivent converger toutes les autres branches des sciences naturelles. Voilà le but, tout le reste n'est qu9 moyens.
Donc, sans repousser les espèces nouvelles appartenant à des genres connus, j'étais loin de courir après elles. Je venais surtout faire de Vanatomie et de la physiologie, et un ti*avail de ce genre ne devait rien perdre à ôlre exécuté sur une espèce déjà nommée. Mais, à cet égard, je fus favorisé d'une manière inattendue, Je découvris des types entièrement nouveaux, ou des espèces appartenant à des genres jusqu'à ce jour inconnus dans nos mers, et dont par suite on n'avait pu étudier l'organisation.
L'esprit humain est ainsi fait qu'il semble avoir en horreur les choses faciles. Dans les arts, dans les sciences, partout il se montre le même. Qu'un
problème nouveau soit posé, vous le verrez inventer vingt solutions avant de rencontrer la plus simple. Les naturalistes se gardent bien de déroger à cette loi de notre nature. Le Desman de la Sibérie était connu plus d'un demi-siècle avant celui des Pyrénées (44) et tandis que la drague des voyageurs se promène autour des Moluques, des Philippines ou des Antilles, on connaît à peine les productions marines de la Manche et des golfes de Gascogne ou de Lyon. Aussi n'est-il pas besoin de faire quelques mille lieues pour trouver des espèces nouvelles. Pas un naturaliste n'est allé passer quelques jours sur nos côtes sans avoir eu ce plaisir.
Laissez-moi vous entretenir un moment d'un de ces Zoophytes cachés jusqu'à ce jour dans le sable de Chausey. Amour-propre d'inventeur à part, il le mérite à plus d'un titre. C'est une espèce de Synapte (45), genre de la famille des Holothuries, dont les représentants n'avaient encore été rencontrés que dans les mers les plus chaudes de l'ancien et du nouveau monde. Figurez -vous un cylindre de cristal rosé, ayant quelquefois jusqu'à dix-huit pouces de long sur plus d'un pouce de diamètre, parcouru dans toute sa longueur par cinq petits rubans de soie blanche, et surmonté
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(l'une fleur vivante dont les douze pétales, d'un blanc mat, se recourbent gracieusement en ar* rière. Au milieu de ces tissus, dont la délicatesse semble défler les produits les plus raffinés de notre industrie, placez un intestin de la gaze la plus ténue, gorgé d'un bout à Vautre de gros grains de granit dont Tœil distingue parfaitement les pointes vives et les arêtes tranchantes. Voili ce qui me frappa tout d'abord dans cet animal, qui semble n*avoir littéralement d^autre nourriture que le sable grossier qui Tentoure. Et puis, quand, armé du scalpel et du microscope, je pénétrai dans son organisa tion, que de meneilles inattendues! Dans ce corps, dont les parois avaient à peine un demi-millimètre d^épaisseur, je distinguai sept couches de tissus distincts, une peau, des muscles, des membranes. Sur ces tentacules pétalo!des, j^aperçus des ventouses qui permettaient à la Synapte de s'élever contre la surface polie d'un vase de cristal. Enfin cet être, si dénué en apparence de tout moyen d'attaque ou de défense, se montra protégé par une espèce de mosaïque formée de petits boucliers calcaires hérissés de doubles hameçons dont les pointes, dentelées comme des flèches de Cara11)e, avaient prise jusque sur mes mains.
Lorsque je conservais pendant quelque temps des Synaptes vivantes dans un vase d'eau de mer, je les voyais se morceler d'elles-mêmes. Elles renflaient leur partie postérieure en y accumulant le liquide qui circule sans cesse entre rintestin et les téguments ; bientôt un étranglement se formait, et la séparation avait lieu brusquement. Le jeûne était la seule cause de ces amputations spontanées. On dirait que l'animal , sentant qu'il ne peut se nourrir tout entier, supprime successivement les parties dont l'entretien coûterait trop à l'ensemble, à peu près comme on chasse les bouches inutiles d*une ville assiégée. Singulier moyen de combattre la famine , et qu'il emploie jusqu'au dernier moment ; car au bout de quelques jours il ne restait souvent qu'un petit ballon sphérique couronné par les tentacules. La Synapte, pour conserver la vie à sa tête , s*était peu à peu retranché tout le corps.
Daps un de ses hymnes sacrés , le prophète s'écrie : « Les cieux racontent ta gloire, ô Jéhovah ! » Et certes il n'est personne qui n*ait élevé ses pensées au-dessus des choses de la terre alors que , par une belie nuit d'été , les étoiles se détachent comme des diamants sur
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1-azur foncé de la voûte céleste, et nous dardent leur scintillante lumière. Il n^est personne qui , au lever du soleil, n'ait senti se réveiller en lui quelque chose de semblable à ce qu'éprouva le philosophe de Ferney, lorsque, assistant pour la première fois à ce splendide spectacle , il fléchit le genou devant la majesté du Créateur, et laissa échapper ces paroles : « Mon Dieu , vous êtes grand ! Qui pourrait ne pas croire en vous î » Cependant la contemplation des phénomènes célestes peut soulever, à côté du sentiment de l'admiration, des pensées peu religieuses. Dans les mouvements immuables des astres , la fatalité semble se révéler à chaque pas , et de là cette croyance à l'astrologie, si répandue chez tant de nations éclairées. Les découvertes dé la science moderne , en détruisant ce qu'il y avait de superstitieux dans ces applications de l'astronomie, n'ont peut-être que confirmé ce caractère général. On dirait que les lois admirables révélées par les Kepler (46) et les Newton (47) nous montrent encore mieux la nécessité comme déterminant seule les mouvements de ces mondes; et qu'est-il besoin d'une intelligence supérieure pour régler ce qui est nécessaire? Aussi trouvons-nous des noms glorieux en astronomie
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inscrits dans le dictionnaire des athées. Au contraire, celui qui étudie les êtres vivants se heurte à chaque instant contre un si grand nombre de faits inattendus, qu'il peut être tenté d'abord de croire au désordre. Mais à mesure qu'il avance dans cette carrière, où la nature revêt si souvent l'apparence du merveilleux, les lacunes se remplissent , les rapports se manifestent , les contrastes les plus choquants s'harmonisent , et si quelque fait vient encore froisser ses idées générales , si ses théories les plus rationnelles s'écroulent devant une réalité qu'il n'a pu prévoh', il n'en retrouve pas moins partout la trace de cette main toute sage et toute-puissante qui a répandu la vie à la surface de notre globe et réglé son développement. Aussi ne voyonsnous rien d'extraordinaire dans les cris d'adoration qui échappent à Linné (&8) dès le début de son immortel Système de la nature^ et comprenons-nous très bien qu'un illustre naturaliste ait commencé et Oni Tun de ses derniers ouvrages par cette exclamation : « Gloire à Dieu ! »
Lorsque après une journée péniblement employée a fouiller les sables, à retourner des quartiers de roche , j'étais rentré à la fermç ,
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lorsiiu'un repas frugal avait réparé mes forces , je me préparais au travail en allant voir, du haut du Mont-de-Bretagne, la bruine du soir descendre peu à peu sur les iles les plus voisines , et regagnais ensuite mon réduit solitaire. Quelque temps encore j'entendais les chants de maître Lecam répétés en chœur par ses camarades , ou 4a rumeur des disputes enfantées par les fumées du cidre; mais ces bruits tombaient un à un, s'éloignaient dans la direction du village des Malouins, et bientôt le silence de la nuit n'était plus troublé que par le mugissement de la vague heurtant la pointe du port Marie , ou les rafales du vent d'ouest m'apportant le bruit du ressac des Épails. Alors ma table de quatre pieds carrés , couverte des produits de ma chasse , devenait pour moi un monde bien autrement attrayant que les somptueux spectacles offerts a la même heure, par nos grandes cités, à leurs riches oisifs. Les pinces, les pointes, le compresseur (49), fixaient les objets de mes recherches; la loupe, le microscope, m'ouvraient le monde des infiniment petits ; le crayon , le pinceau, reproduisaient leurs images en croquis destinés à être terminés plus tard; la plume courant sur le papier traçait à la hâte los notes 1. 6.
M SOCVENIKS d'un NATURALISTE.
nécessaires pour fixer mes souvenirs. Je voyais les faits s'enchatner aux faits, je sentais la pen* sée éveiller la pensée ; et , dans cette réaction de Tobservation sur l'intelligence , de Fintellîgence sur l'observation , se révélaient à moi des jouissances indicibles. Oui , dans ce petit coin du globe dont Taspect désolé n'éveille d'abord que de sombres impressions, dans cette grande cbambre dont le froid et Thumidité semblaient se disputer l'atmospbère, au milieu de cette absence de tout bien-être matériel , j'ai éprouvé , je puis le dire , les joies les plus complètes, les plus entières dont la vie m'ait encore laissé le souvenir. Et lorsque, remontant à l'origine de toutes ces harmonies, je retrouvais toujours l'étemelle puissance comme point de départ de cette admirable chaîne ; lorsque , de merveilles en merveilles , la création élevait ma pensée jusqu'au Créateur , ah ! c'était du fond de mon âme que je l'adorais dans ses œuvres, et qu'avec Geoffroy Saint-Hilaire (50) je m'écriais : « Gloire a Dieu ! »
Et maintenant vous comprendrez sans peine combien je m'oubliais facilement au milieu de ces travaux. Souvent je ne regagnais mon lit suspendu que lorsque mes doigts, engourdis par
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le froid , ne pouvaient plus manier mes instru*ments avec la précision nécessaire. Souvent les Blainvilais , dont les cabanes étaient placées en face de ma fenêtre , s'étonnèrent de retrouver à trois heures du matin la clarté de ma lampe, qu'ils avaient aperçue avant de s'endormir. Des souvenirs que mon séjour pourra laisser à Chausey, celui-ci sera un des plus durables. Ces bonties gens croyaient que je vivais sans sommeil, et plus d'un m'en a témoigné son étonne-tnent avec une parfaite naïveté.
Peut-être sera-t-on surpris de m'entendre parler de froid et d'humidité , en songeant que j'étais à Chausey pendant les mois de juillet et d'août. Mais qu'on se rappelle ce que fut à Paris l'été de 18A1, et qu'on songe que je me trouvais en pleine mer, à trois lieues de cette côte occidentale de la France où, même dans les années ordinaires, un beau jour est presque chose rare. A peine ai-je vu six à sept fois le soleil pendant mes trois mois de séjour. La pluie ou la bruine ont été les compagnes fidèles de presque toutes mes courses. Souvent je suis rentré mouillé de telle sorte , que , faute d'habits de rechange, j'étais forcé d'attendre dans mon lit que le feu de la ferme eût séché mes vête-
ments Le vent du sud-ouest, frappant en plein sur ma porte, en avait si bien relâché les jointures , qu'à la moindre averse j'étais inondé. Peu de jours après mon arrivée, je m'éveillai un beau matin avec six pouces d'eau sous mon lit. Pour éviter d'être entièrement envahi, je dus faire un trou au plancher dans l'endroit le plus déclive, et grâce à cette précaution, je n'eus plus chez moi qu'une rivière au lieu d'un lac. Tous mes instruments d'acier se couvrirent de rouille, le miroir métallique de ma caméra lucida fut entièrement perdu, et j'eus quelque peine à protéger le cuivre de mon microscope. Le sel fondait dans ma salière, et une livre de sucre oubliée pendant quinze jours au fond de mon armoire se trouvait, au bout de ce temps, convertie en sirop.
Mais ces désagréments étaient bien vite oubliés, lorsque, par une grande marée de nouvelle ou de pleine lune, je montais dès le matin dans le bateau de maître Hyacinthe , et me faisais transporter à l'Enseigne, aux Corbières ou à l'Ileaux-Oiseaux. Pour atteindre jusqu'aux zones basses que je voulais explorer, j'avais à faire des trajets souvent assez longs et toujours pénibles, tantôt sur des bancs de vase où j'enfon-
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(;ais jusqu'à mi-jambe, tantôt à travers des roches entassées et couvertes de fucus. C'est ici surtout que mes habitudes d>nrance et mon pied de montagnard me furent utiles. Je me tirai glorieusement de ces mauvais pas, et souvent mes braves pécheurs parurent tout surpris de voir un monsieur franchir avec rapidité ces roches escarpées ou ces pentes glissantes. Arrivé sur le bord de Veau, je commençais à rouler des pierres, et, comme les plus grosses me cachaient d'ordinaire les animaux les plus curieux, j'y employais toutes mes forces. L'épi derme de mes mains s'usait bien vite contre les petites Balanes qui les couvrent et changent leur surface en une véritable râpe. Au bout de deux jours d'exercice, il était tellement aminci que le moindre contact devenait douloureux. Alors je me rabattais sur les sables, dont j'ai certainement remué quelques centaines de charretées. Deux pelles de fer sorties des ateliers de l'Ile furent tordues ou brisées dans ces explorations. La troisième résista ; mais aussi dix livres de fer environ avaient été employées à fabriquer sa large spatule, terminée par une pointe d*acier, et son manche épais d'un demi -pouce. Cet instrument, quoique un peu lourd, m'a été fort
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utile, et je le recommande aux naturalistes explorateurs des côtes.
Un exercice violent sur le bord de la mer vaut au moins, comme assaisonnement, les jeux du cirque et les bains de TEurotas : je revenais de ces excursions avec un véritable appétit de Spartiate. On comprend que le menu de mon diner ne variait guère. Le homard formait presque -toujours le plat de résistance, et remplaçait pour moi le bouilli classique des petits ménages. La -vachère normande, qui faisait à mes dépens son apprentissage de cordon bleu, y joignait d'ordinaire un merlan ou une plie, péchés le matin même. Tous les dix ou douze jours il m'arrivait du continent un peu de viande fraîche, et jamais habitué des salons de Véry ou des Frères Provençaux ne s'est promis plus de jouissances gastronomiques à Taspect du plus succulent chef-d'œuvre culinaire, que moi en voyant fumer sûr ma table un morceau de bœuf ou de mouton bouiUi. Parfois un pêcheur reconnaissant payait nies consultations d'une assiette de chevrettes, ou bien le brave BalQe m'apportait de la terre ierme une assiette d'artichauts, en souvenir du doigt que je lui avais conservé. Le cidre aigrelet de la ferme arrosait ces mets peu recherchés, et