‹ Souvenirs d'un naturalisteChapitre 14 sur 32 · L ARCHIPEL DE CHAUSEY · texte numérisé non relu

L ARCHIPEL DE CHAUSEY

j'ajoutais à cette liqueur débilitante quelques verres du vin qui se vendait dans Tlle sous le nom pompeux de bordeaux.

Ce genre de vie, si varié dans son uniformité, était interrompu de temps en temps par les visites des cotres. C'était alors jour de vacance. Mon couvert était toujours mis a bord, et je n'étais pas fâché de rentrer pour quelques heures dans le monde civilisé. Quelquefois ils arrivaient portant de gais passagers que Fattrait d'une partie de pèche engageait à braver le mal de mer. Un jour même V Espiègle débarqua sur Chausey quelques l)onnes mères de famille et un essaim de jeunes ûlles rieuses, toutes fièrcs d'une traversée dont rien n'avait troublé les plaisirs. Il me serait difficile de dire ce que j'éprouvai en les aidant à sortir du canot et à gravir les rochers du débarcadère. A moi pauvre ermite, qui depuis trois mois n'avais sous les yeux que les robustes Blainvilaises ou dos femmes de carriers, toutes parurent aimables et jolies. L'étaient-elles? Je n'en sais rien; je ne les ai pas revues.

C'est que ma vie active et solitaire me rendait accessible à une foule d'impressions qu'on oublie facilement oans le commerce du monde.

Au physique , au moral , j'avais retrouvé l'activité surabondante de la première jeunesse, .réprouvais un plaisir d'enfant à franchir des barrières, a gravir les rochers les plus escarpés par les passages les plus difficiles. Lorsque du haut d'une colline ou sur une belle grève je contemplais rhorizon sans fln de la mer, lorsque j'écoutais ces mille bruits semblables à autant de voix conversant dans une langue inconnue, je sentais ma poitrine se gonfler et mon cœur battre sous l'impression de ces pensers à la fois vagues et ardents dont nos plus jeunes années nous ont laissé à tous le souvenir. Souvent j'étais obHgé d'en appeler à la froide raison pour me rendre maître de la folle du logis, et pour ramener à son poste, auprès de la bêle , Vautre qui voulait aller je ne sais où.

Cependant le temps s'écoulait : mes cahiers étaient couverts de notes, mes cartons remplis de dessins et de croquis. J'avais terminé celles de mes recherches qui m'offraient le plus d'intérêt, et. au moment d'en entreprendre de nouvelles, j'éprouvai dans toute sa force le pénible sentiment de la solitude. Le mal du pays me gagnait. Je ne luttai pas longtemps. J'emballai de nouveau livres, instruments, collections, et

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pris passage a bord de la Della^ une des gabares qui transportent à Saint-Malo le produit des carrières de Chausey.

C'était par un de ces beaux jours si rares aux approches de Féquinoxe, qui semblent tenir à la fois de Tété qui finit et de Tautomne qui cornmenée. Le soleil brillait dans un ciel d*un Meu profond, parsemé de quelques légers nuages. La mer était belle, et ses vagues allongées fuyaient devant une légère brise du nord-est. Nous sortîmes sans peine du Sound et fûmes bientôt en pleine mer. Malgré la lourde charge qui remplissait sa cale, la Délia filait rapidement, et, à mesure qu'elle s'éloignait du rivage, mon œil embrassait TensemUe de cet archipel, dont je connaissais pour ainsi dire les moindres recoins. En face de moi se trouvait la Grande^ lie, avec son vieux château dominant le Port- Homard, avec le grand et le petit Epail, qui s'avançaient dans la mer comme de gigantesques lames d'épée. A droite, rUe Longue, les deux Romonts, disparaissaient à demi dans un nuage de fumée s*échappant en tourbillons des feux allumés par les barilleurs. A gauche, je voyais se prolonger la chaîne des grandes Iles : la Ge-' netaie avec ses hautes pierres levées, la Hous-^ 1. 7

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saie avec ses Houssetoni, les Corbièrai et laur ceinture de roches à fleur d*eau, la Meule et Tlle^ aux-Oiseaux, qui me rappelaient le Sacavironat ses riches productions marines. Peu à peu ces masses, d'abord distinctes, se confondirent. La soleil baissait, et la bruine du soir descendait sur Gbausey comme un voile de gaze que mi derniers rayons coloraient d^une teinte roséa« Bientôt tout s' effaça : la terre et le del se confondirent à rhorizon, et Ghausey disparut imea regards peut-être pour toujours. A ee moment, j'éprouvai un sentiment profond de tristesse. Sur ces roches isolées , j'avais passé de biaii douces heures, et savais^je ce que me gardait le monde où j'allais rentrer ?

Cependant le vent était tombé et la gabara ne gouvernait plus ; il fallut jeter Fanera bî attendre. Le lendemain, Im DMa avait repris ta course, et nous longions, à demi^liaue de distance, la côtede Gancale, dont les collines seméesi de bouquets d*arbres et de maisons de campagne s'empourpraient aux rayons du soleil levant. Peu après, nous doublions le Petit^Bé, écueil isolé toujours battu par les vagues, oji repose aujourd'hui un illustre écrivain qui s'est fait creuser une tombe au sommet de ee rocher,

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comme s41 n'avait pas assez de toutes les agita* lions d'une vie si bien remplie, comme s*il tou« lait, même après sa mort , se mêler aux tempêtes de ce monde (50). Nous étions devant Saint-Malo (51) , dont les noires maisons de granit, échelonnées à cent pieds au-dessus des vagues, semblaient autant de vigies épiant au loin une voile anglaise et prêtes à pousser le cri d'abordage. Quelques instants après, la Délia jetait l'ancre, et je me retrouvais en terre ferme, dans la patrie de Duguay-Trouin (52) et de Robert Surcouff (53).

L'ARCHIPEL DE BREHAT.

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