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jour seulement, et comme il venait de recevoir le douzième proscrit, un coup de fusil tiré sur lui, et qui perça ses vêtements, vint lui apprendre que les assassins avaient pris possession du sémi* naire et que son dévouement devenait désormais inutile.
Haûy,sauvé par Geoffroy, le fit entrer au Jardin des plantes comme sous-garde et démonstrateur du cabinet. Dès l'année suivante, le 10 juin 1793, un décret de la Convention organisa renseignement au Muséum et créa douze chaires dans cet établissement. Geoffroy était compris dans le décret comme professeur des animaux vertébrés. Il refusa d'abord, disant que ses études ayant porté sur la minéralogie, il ne saurait enseigner la zoologie ; mais Daubenton insista avec toute l'autorité d'un père. (( La zoologie, dit-il à son jeune élève, n'a jamais été professée à Paris. Tout est à créer. Osez entreprendre, et faites que, dans vingt ans, on puisse dire : — la zoologie est une science, et une science toute française. » Vaincu par l'ascendant de son maître, Geoffroy accepta enfin et se mit résolument à l'ouvrage. Il avait alors vingt et un ans.
A peine installé, Geoffroy rendit à la science qu'il allait enseigner un bien signalé service. La fondation de la ménagerie du Jardin des plantes est due tout entière à ce qu'on pourrait appeler
882 SOUVENIRS D*ra natubalistr.
une intelligente témérité de jeunesse. Par un de ces caprices qui surgissaient parfois dans la tête des maîtres de cette époque, la police venait d'interdire dansParis lexhibitiondes animaux vivants, de confisquer trois ménageries ambulantes et de les en* voyer au Muséum. Le U novembre 1793, Geoffroy apprend tout à coup que des tigres, des panthères, des ours blancs, plusieurs autres Mammifères, des
aigles , etc. , sont à la porte du Muséum. Il fiiut
les recevoir, les nourrir, les loger, les entretenir, et le Jardin n'a ni local, ni argent, ni gardiens. Pourtant Geoffroy n'hésite pas un instant. Il fait placer les loges dans la cour sous ses fenêtres, retient les ex-propriétaires comme gardiens, prend à sa charge tous les frais d'entretien. Quelques uns de ses collègues s'effraient et blâment, quelques autres approuvent. Geoffroy poursuit son œuvre, et, au bout d'un mois, un vote consacrait l'heureuse initiative du jeune professeur : la ménagerie était fondée. Le décret de la Convention, du il décembre 1794, ne fit que confirmer officiellement ce qui existait en fait depuis un an
Ici se place un événement bien considérable dans l'histoire des sciences et bien honorable pour Geoffroy. Depuis quelque temps, l'abbé Tessier, réfugié en province, avait écrit à son collègue Parmentier (1) : «J'ai trouvé une perle dans le fumier
(1) Parmentier , membre de Tlnstitut, né à Montdidier,
de la Nonnandie. » Tessier désignait ainsi un jeune homme chargé des modestes fonctions de précepteur et qui utilisait ses loisirs en s'occupant d'histoire naturelle. Il écrivit dans le même sens à Lamarck et à Geoffroy, les engageant à attirer à Paris ce jeune naturaliste. Pour aider à ces démarches, Geoffroy demanda communication de quelques manuscrits, et, en réponse, il écrivit surle-champ à ce correspondant inconnu : « Venez vite à Paris ; venez jouer parmi nous le rôle d'un nouveau Linné, d'un autre fondateur de l'histoire naturelle. » Voilà comment Cuvier, car c'était lui, vint à Paris, se fiant aux paroles prophétiques de Geoffroy. Une amitié étroite unit bientôt ces deux iiommes qui tendaient au même but; et si, plus tard, cette amitié a pu paraître obscurcie par la vivacité des discussions scientifiques, il est doux de savoir, conmae nous le savons, qu'elle se ravi* vait aussi chaude qu'aux premiers jours, dès que l'un des deux antagonistes venait à subir quel* ques unes de ces épreuves qui atteignent les grands aussi bien que les petits. Les traces de cette liaison se retrouvent dans les premiers travaux des deux illustres amis. Ces travaux, faits en commun, sont
et mort à Paris en 1813, est bien connu par le zèle qu'il mit à propager la culture des pommes de terre. Il a laissé plusieurs ouvraseï etUméi sur ragrieulture et réeooomie mroto. "^
38& SOUVENIRS v?m naturaliste.
alternativement rédigés par l'un ou par l'autre, mais signés des deux noms.
La campagne d'Egypte mit un terme à cette collaboration. Geofiroy se laissa facilement entraîner à suivre le jeune chef que les campagnes d'Italie avaient fait si grand. Tombé à la mer pendant la traversée, et ne sachant pas nager, il fut sauvé presque par hasard. Arrivé sur cette terre d'Egypte, qui parlait si haut à son ardente imagination, il accompagna partout nos colonnes, mettant à l'accomplissement de sa tâche scientifique autant d'ardeur et d'énergie que nos soldats en déployaient à remplir la leur. C'est ainsi qu'arrivé jusqu'aux ruines de Thèbes, il passa trois semaines enfermé dans les tombeaux de cette antique capir taie, cherchant et étudiant les momies d'animaux pour les comparer aux espèces vivantes. Le résultat de ses travaux assidus fut une immense quantité de notes et de dessins qui ont été publiés depuis en grande partie.
On sait comment finit cette expédition com'^ mencée sous de si brillants auspices. Les restes de notre armée durent capituler. Profitant de la circonstance, les chefs anglais voulurent assurer à leur patrie la gloire de publier toutes les découvertes faites par nos savants. Us exigèrent la remise de tous ces matériaux, de toutes ces notes et dessins recueillis au prix de tant tle fatigues et de
dangers réels. Ils ofiraient, d'ailleurs, à nos compatriotes de leur laisser diriger la publication, et de leur faire, en Angleterre, une position des plus honorables. Déjà quelques uns, ébranlés ou séduits, étaient près de céder, lorsque Geoffroy, indigné, prit la parole, et déclara que plutôt que de li\Ter ses papiers, il les brûlerait de sa main au moment même où les Anglais entreraient à Alexandrie. Entraînés par son exemple, tous ses collègues jurèrent d'en faire autant. En présence d'une détermination pareille, le plénipotentiaire anglais recula, et la France publia le grand ouvrage sur rÉgypte.
En 1 808, Geoffroy fut chargé d'une mission scientiûque en Portugal. Il s'agissait de recueillir dans les collections de ce royaume ce qui pouvait manquer à celles de la France. Loin d'abuser du droit du plus fort, Geoffroy emporta les doubles du Jardin des plantes et se borna à faire des échanges également avantageux aux deux parties. Surpris d'un procédé auquel ils étaient peu habitués, les tîhanoines de Saint-Vincent voulurent lui faire un riche cadeau. Geoffroy le refusa. Cette conduite si libérale et si noble eut plus tard sa récompense. Lorsque vainqueurs à leur tour, les étrangers vinrent fouiller nos musées et y reprendre ce qu'on leur avait pris, le ministre de Portugal, invité à faire enlever du Muséum ce qui avait appartenu à
son pays, répondit qull n'avait rien à réclamer; que tout s'était passé de gré à gré, et que loin de mésuser de son autorité, M. Geoffroy avait, non seulement remplacé par ses doubles ce qui lui avait été cédé, mais encore qu*il avait classé et étiqueté la grande collection d'Ajuda. Ainsi, grâce à Geoffroy, le Jardin des plantes fut peut-être le seul établissement de Paris dont les collections ne perdirent rien aux désastres de 1815.
A partir de cette époque, Geoffroy ne fit plus de grands voyages et s'occupa exclusivement de science. Nommé député par sa ville natale, il n'aborda jamais la tribune et ne tarda pas d'ailleurs à renoncer à une mission qui l'éloi^ gnait de ses études. Frappé, dans les dernières années dç sa vie d'une cécité complète, il suppcMTta ce malheur .avec une ^rénité que nous avons pu souvent admirer. La résignation lui était, il est vrai, rendue plus facile par les soins d'une famille dévouée, a Je suis presque heureux d'être aveugle, disait-il quelquefois, je sais mieux à quel point je suis aimé, d Mais ce repos physique auquel il était condamné semblait redoubler en lui l'activité intellectuelle, et jusqu'au dernier moment il s'occupa des hautes questions de i^osopbie naturelle qui avaient dirigé sa vie ^scientifique. U s'éteignit wSxh beureux sans doute
de léguer son héritage scientifique à un fils (i) et
à un ami (2).
(1) M. Isidore Geoffroy Saînt-Hilaîre, membre de rinstitat, professeur ao Jardin des plantes et à la Faculté des seiences, s*est surfont occupé de zoologie générale. Son traité de tératologie » dans leqnel il a appliqué les méthodes ordinaires k la description et à la classification des monstruosités, servira toujours de point de départ h quiconque s*occupera de celte branche si importante des sciences naturelles. En ce moment il publie un grand ouvrage sur V Histoire générale des Bègnes organiques , et il est facile de reconnaître que » pénétré pour son illustre père d'une vénération profonde, il cherchera dans ee livre, comme dans ses autres écrits, à développer la doctrine qu'il en a reçue. Ce sentiment de piété filiale lui a déjà dicté un ouvrage spécial, intitulé : Vie, travaux et doctrine scientifique de Geoffroy Saint-HilairCf monument plus durable que celui du fils de Buffon (voyez la note sur ce dernier). M. Isidore Geoffroy a aussi étudié d*une manière toute spéciale les affinités collatérales ou analogies soologiques; il a fondé sur les consi dérations empruntées k cet ordre d'idées un mode de classification appelé par lui classification paraîléliquet et dont il a fait l'application à la classe des Mammifères. Depuis longtemps placé à la tète de la ménagerie du Muséum, M. Ts. 6eoffW>y a dA en outre se préocenper beaucoup des questions pratiques, et c*est à lui anrtout qu'est due la fondation de la Société pour Vaccltma' tatUm des animaux utUêS.
(2) M. Serres, membre de l'Institat, professeur au Jardin des plantes, est aujourd'hui le chef de l'école anatomique philosophique en France. Il a publié dans cette direction plusieurs ouvrages importants. L'idée fondamentale de tous ces travaux est que chaque animal supérieur traverse, pour arrivera son état définitif, tous les degrés inférieurs; de sorte que l'Homme commence par être un Infasoire, devient suc-
388 SOUVENIRS d'u;< naturaliste.
Sans vouloir jug;er ici les travaux de Geoffroy et leur assigner le rang qui leur revient, on peut donner de leur ensemble une notion assez exacte. Ces travaux sont très nombreux, et à en juger par les titres, on pourrait être tenté de croire qu'il n'y a pas de lien «entre eux. Pourtant il en est bien ainsi. Parmi tous ces mémoires dispersés dans presque tous les recueils de Tépoque, il n'en est peut-être pas un qui n'ait été entrepris en vue de démontrer ou de vérifier quelque principe, quelque idée générale, et tous ces principes, toutes ces idées se résumaient pour Geoffroy dans la pensée fondamentale de l'unité du plan organique du Règne animal. On comprend l'immensité des recherches que soulevait une pareille donnée.
Parmi les questions que Geoffroy a eu à aborder pour soutenir sa thèse générale, celle des monstruosités était certainement une des plus épineuses. Ramener ces formes aberrantes aux formes régu-
cessivement nn Mollusque, un Annelé, un Poisson, un Reptile, nn Oiseau, un Mammifère ordinaire, et enfin un Homme. Dans cette théorie, professée dès 1796 par un professeur de Tubingue nommé Kielmaier, Tembryogénie est une véritable anatomie comparée transitoire, et Tanatomie comparée une embryogénie peiteanente. Sans vouloir apprécier ici ces idées, nous pouvons dire que M. Serres a employé à les soutenir beaucoup de talent, et surtout beaucoup d'esprit. Les principaux ouvrages daos lesquels ce savant a exposé ses doctrines sont : VÀncaomie comparée du cerveau, et le Précis éCanatomie transcendante.
>otës. S89
iièies; retrouver dans le développement de ces êtres étranges les lois du développement normal ; démontrer que dans ces prétendus jeux de la nature les forces ordinaires sont seules mises en jeu suivant les lois communes ; se servir précisément de ces écarts apparents pour découvrir ces lois et ces forces qui nous échappent quand leur action s'exerce sans obstacle; déterminer les causes de leurs perturbations; arriver ainsi à se faire de la monstruosité^ non plus une notion vague et plus ou moins philosophique, comme Montaigne, mais une idée nette et précise, jusqu'à pouvoir caractériser et classer les monstres comme on le fait pour les êtres normaux : tel est le problème que Geoffroy aborda plein de confiance et qu*il a résolu , du moins dans tous ses points principaux. Ce travail, un des plus remarquables de cette grande époque, suffirait pour immortaliser le nom de son auteur. Quatre principes essentiels ont surtout guidé Geoffroy dans ces recherches aussi délicates qu'élevées : 1° le principe des affinités électives des éléments organiques, qu'il a plus tard généralisé sous le nom de loi d'attraction de soi pour soi; 2° le principe des analogues, qui lui fait regarder comme se représentant mutuellement les organes qui ont avec d'autres parties de l'organisme des relations identiques; 3° le principe des connexions, en vertu duquel un organe s'atrophie ou disparaît d'un ani-
8Ô0 SOUVENIRS d'un NATURALISTE.
mal à un autre plutôt que de changer de rapports; û* le principe de balancement des organes, d*où il résulte qu'un organe ne peut se développer outre mesure sans que quelque autre organe en rapport avec lui ne s'atrophie proportionnellement. Le premier de ces principes s'applique plus particulièrement aux études tératologiques et embryogéniques ; quant aux trois autres, ils doivent toujours être présents à Tesprit de quiconque s'occupe d'anatomie.
Dans tous ses travaux anatomiques Geoffroy s'est fait le champion ardent et convaincu de la doctrine de l'épigénèse contre la doctrine de révolution, assez généralement admise alors, et que Cuvier lui-même soutenait, et les progrès si rapides de la science moderne lui ont incontestablement donné raison.
Les premiers Mémoires publiés par Geoffroy avaient eu pour objet la zoologie descriptive. Quoique entraîné à des recherches très différentes par la nature de ses préoccupations habituelles, il revint à diverses reprises à ces études. Parmi les travaux de cette espèce dont la science lui est redevable, on doit citer surtout ses recherches sur les Chauves-souris. Ce groupe si exceptionnel parmi les Mammifères dut l'attirer par sa singularité même et par les difficultés qui avaient rebuté ses prédécesseurs. Dès 1797, !1 fît voir, dans un Mémoire très remarquable, que les règles ordinaires de la
classification Itti étaient parfaitement applicables, et partagea en genres bien circonscrits toutes les espèces alors connues. Depuis, il reprit le même sujet à diverses reprises avec une prédilection marquée, décrivit un grand nombre d'espèces nouvelles, et créa plusieurs genres, qui tous ont été adoptés. Dans un article spécial du Diction-naire classique d'Histoire naturelle, il a résumé ces travaux et présenté des considérations générales dont on trouve à faire l'application à presque tous les groupes aberrants se rattachant à un type quelconque. (Voyez, pour plus de détails, l'ouvrage de M. Isidore Geoffroy, cité plus haut, et Y Eloge historique de Geoffroy Saint'Hilaire, par M. Flourens.)
N* 50 bis (p. 75). — Chateaubriand avait fait creuser sa tombe de son vivant sur une plate-forme du Petit-Bé. Une simple croix de granité la signale aux navires qui arrivent du large.
N« 51 ( p. 75). — Les Malouins ont été de tout temps d'habiles commerçants et de hardis navigateurs; mais c'est peut-être comme gens de guerre qu'ils se sont acquis le plus de réputation. Dès le moyen âge, et en particulier sous Philippe- Auguste, on les voit faire aux Anglais une guerre de corsaires acharnée, et mériter le titre de troupes légères de la mer. Les diverses guerres maritimes ont prouvé combien cette tradition s'y est conservée vivante. Aux premières hostilités, les bâtiments
marchands se transforment en corsaires et les paisibles négociants deviennent d'intrépides croiseurs. La renommée des Malouinssous Louis XIY était si bien établie, que V équipage du vaisseau amiral destiné à porter le premier pavillon de la chrétienté devait étre^ selon la coutume^ exclusivement composé de matelots, officiers mariniers et canonniers du port deSaint'Malo, Aussi, aux deux noms cités dans le texte, aurions-nous à en ajouter bien d'autres, en commençant par le célèbre navigateur Jacques Cartier. Saint- Malo a d'ailleurs donné le jour à des hommes célèbres dans bien d'autres carrières que la marine, et parmi ces noms nous citerons Mau* pertuis, Broussais, Lamennais et Chateaubriand.
N«52 (p. 75). — Duguay-Trouin , né en 1673, mort en 1736, est un des plus illustres marins français. Après s'être fait déjà un nom par ses exploits comme corsaire, il fut admis dans la marine royale. 11 entreprit, en cette qualité, plusieurs expéditions qui réussirent presque toutes ; mais la plus remarquable est celle qu'il dirigea contre Rio-Janeiro, en 1721, pour venger la défaite et l'assassinat de Duclerc, qui, après avoir échoué l'année précédente, avait été assassiné par les Portugais. Avec sept vaisseaux, cinq frégates et deux bombardes que montaient deux mille trois cent cinquante hommes de troupe, il força la passe de Rio-Janeiro, défendue par des fortifications formi*
dables, s'empara de la ville et la mit à rançon. Dans cette circonstance, Duguay-Trouin montra toutes les qualités d'un grand général de terre, et ce fait d*armes est resté dans nos annales comme un des plus glorieux. (Voyez la Vie de Duguay^. Trouin^ par M, G. de Lalandelle.)
N* 53 (p. 75). — Robert Surcouf, né à Saint- Malo en 1773, mort à Saint-Servan en 1827, est peut-être le plus remarquable de ces braves cor^ saîres dont l'indomptable courage sut prome^ ner le pavillon français sur presque toutes les mers au plus fort des désastres de la dernière guerre maritime. Les mers de l'Inde furent surtout 1^ théâtre de ses exploits. A Tâge de vingt-deux ans, et avec un équipage de vingt hommes, il prit à l'abordage un navire de la Compagnie, portant vingt-six canons de fort calibre et cent cinquante hommes d'équipage. La suite de sa carrière fut digne de ce début. Surcouf devint bientôt la terreur de l'Inde anglaise, à ce point que le gouver* nement ennemi envoya plusieurs frégates montées par des otTficiers de choix , avec mission expresse de combattre ce terrible corsaire et son petit navire la Confiance^ armé seulement de vingt-cinq pièces de 8 ; mais Surcouf échappa à ceux qui le cherchaient et ramena jusqu'en France son vaisseau chargé de richesses. Bientôt, repris par le goût des aventures, il arma/e Revenant y^x*
8M SOUVENIRS d'un naturaliste.
tant dix -huit caronades de 24, quatre canons de 8 et cent quatre-vingt-neuf hommes d'équipage, et repassa dans la mer des Indes. Au seul bruit de son arrivée, il devînt très difficile aux négociants anglais de faire assurer les cargaisons ; la Compagnie promit 250,000 francs à l'équipage du vaisseau qui s'emparerait du Revenant^ et les journalistes de Calcutta promirent une cage rfe/êr àceluiqui, maître du Kent, s'était montré aussi généreux après la victoire qu'intrépide dans le combat. En dépit de toutes ces haines, Surcouf poursuivit ses glorieuses croisières, et revint, en 4809, jouir tranquillement à Saint-Malo d'une fortune si vaillamment acquise.
N» 5/i (p. 105). — Pas plus que la masse d'air qui compose l'atmosphère, la masse d'eau qui forme la mer n'est dans un état de repos. Dans l'une et d|ins l'autre il existe, indépendamment des courants accidentels et momentanés, des mouvements de transport continuels qui en mélangent toutes les parties et entretiennent un certain équilibre de température et de composition. Il se fait des échanges continuels entre l'air et les eaux des pôles d'une part, l'air et les eaux de Téquateur d'autre part. Il résulte de là qu'au milieu des parages tempérés de l'Atlantique et du Pacifique, les navigateurs rencontrent des courants, espèces de fleuves d'eau l^haude ou d*eau froide dont le voisinage modifie
loujours eonsidérablement le climat des contrées adjacentes. Pour donner une idée de ces grands ,nK)UYen)ents de la mer , expliquons en quel(}ues mots comment se forme le Gulfstream,
Par suite des échanges dont nous venons de parler, des masses d'air et d'^au arrivent des pôles sous réquateur, animées d*un mouvement de ro^ tation moins rapide que celui du sol solide de œs régions. Ces masses sont, pour ainsi dire, en retard relativement à cette portion du globe, et comme celui-ci ne cesse de tourner d'occident en orient, il en résulte que Tair et Teau semblent se mouvoir en sens contraire. De là résultent dans l'air les vents nUizéê^ et dans la mer le gt^and courant équat<h rialy qui tous deux se meuvent d'orient en occi^ dent. Occupons-nous seulement du dernier et de ce qui se passe dans l'océan Atlantique. ;^
Le courant équatorial fornie une espèce de l^rgç fleuve qui coule incessamment des rivages d'Afri*!* que vers ceux de l'Amérique méridionale. Là il rencontre, à 5 degrés au j»ud de l'équateur, le cap Saint-Roch avancé comme une espèce de l;>!rîse* lame qui le partage en deux portions inégales. La branche la plus faible descend au midi en longeant les côtes de l'Amérique méridionale; l'autre, de beaucoup plus considérable, remonte vers Iç nord. Après avoir parcouru la mer des Antill^, celle-ci pénètre dans le golfe du Mexique.par le détroit
S96 SOCTENIRS D^UN NATURALISTE.
qui sépare le Tucatan de Tile de Cuba. Le courant se dirige alors vers le nord et vient battre les rivages delà Louisiane et de TAlabama ; puis U se divise en deux branches. L'une d'elles se replie vers l'ouest, rase les côtes de la Louisiane et du Mexique, pénètre jusqu'au fond du golfe, et vient rejoindre le courant d'entrée à la pointe du Yucatan. L'autre se porte à l'est, redescend le long de la Floride et s'échappe dans la mer Atlantique par le canal de Bahama. Ce détroit joue ici le rôle d'une écluse, et le courant qui le traverse coule parfois avec une vitesse de deux lieues à l'heure : c'est lui qui prend le nom de Gulfstream.
Ce courant remonte les côtes de l'Amérique septentrionale jusqu'au banc de Terre-Neuve. Alors il se replie vers l'est, traverse tout l'Atlantique et vient se briser sur l'ancien continent. Un de ses bras longe les rivages de l'Espagne et nne jpartie de ceux de la France, pénètre dans la Manche, contourne les lies Britanniques et se fait sentir jusqu'aux Orcades. Ses eaux, réchauffées par le soleil des tropiques, ont nne température très supérieure à celle de nos mers, et c'est à elles que nos côtes de Bretagne, le sud de l'Angleterre et llrlande doivent la douceur de leurs hivers. ; N» 55 (p. 112). — La doctrine de la continuité, dont Leibnitz a fait en quelque sorte la base de sa philosophie , a été soutenue en histoire naturell
principalement par Bonnet ( l ) et par Blainville (2). Cuvier, au contraire, la déclare avec raison une des idées les plus fausses et les plus dangereuses qui aient été introduites dans les sciences. Cette hypothèse est aujourd'hui généralement abandonnée.
(i) Bonnet, né h Genève en 1720, mort dans la même Ville en 1793. Ce naturaliste philosophe commença par s'occuper avec beaucoup dardeur d'études micrographiques, et ses recherches sur la reproduction des Pucerons, sur la scissiparité, sur la végéUtioD, prouvent qu'il possédait à un haut degré le talent de Tobservation. Mais sa vue s'étanl affaiblie, il se livra^snrtout aux roédiutions philosophiques et religieuses qu'inspire la contemplation de la nature.
(2) Ducrotaf de Blainville. né h Arques en i77S, mort i Paris en IS50, membre de l'Institut, professeur au Jardin des plantes et à la Faculté des sciences de Paris , eut unt Jeunesse très orageuse. Élève à l'école militaire de Beaumont, il s'échappa et se cacha à bord d'un vaisseau de guerre ; puis il vint à Paris et fut successivement élève de Mars, musicien au Conservatoire, élève peintre dans un atelier, etc. A vingt-sept ans il ne s*était pas encore occupé de science, lorsqu'une leçon de Cuvier, qu'il entendit par hasard , décida de sa vocation. Deux ans après il était docteur en médecine et admis dans l'intimité de Cuvier. Mais son caractère irritable et contradicteur ne lui permit pas de conserver ces relations. Nommé au concours professeur à la Faculté des sciences, il commença contre les travaux de celui qui le premier lui avait tendu la main une guerre qu'il ne cessa qu'à sa mort, qui l'égara souvent et le rendit maintes fois in> Juste, La réputation de Blainville est due en grande partie à cette lutte contre un grand homme. Blainville avait d'ailleurs I. 3^1
N** 56 (p. 123). — L'Ampkiaxus forme une eicep^ Uon des plus remarquables à cette règle générale. Ce PoissoHy «— si tant est qu'on puisse lui conserver ce nom, — nous montre jusque chez les Vertébrés un de ces exemples de dégradation extrême qu'on croyait ne se rencontrer que chez les Invertébrés. Au^si devrait-on en former une classe spéciale, s'il ne paraissait étrange de constituer une coupe de cette importance pour une ou peut^tre deux espècefe seulement. (Voy. le chapitre de cet ouvrage intitulé MilazzOy et les Mémoires de J. Mûller et de Quatrefages sur YAmphioxus,)
N° 57 (p. 123). — Georges Cuvier, né à Montbé<- Uard en 1769, est mort à Paris eii 1832, laissant un de ces noms dont un pays, dont le genre hulinain tout entier ont le droit d'être fiers. Pour rappeler tous ses travaux, pour faire comprendre leur grandeur et leur influence, mais aussi poiu* 1^ discuter et montrer en quoi ils participent k la Au- Messe de toute œuvre humaine, il fendrait bien plus de temps et d'espace que je ne puis en employer ici. Comme pour Geoffroy Sainl-Hîlaire, je me bornerai donc à une courte notice presque
tm esprit ^gourent et ingénfeut . W professait admirablement, n a laissé plusieurs outrages importants, entre autres ses MfBmueh tie maîacoiogie et ef'acfinofogrfe , son Hisîevre éfS «ct««c«s de f orgronfsafion et une fouie tie Mén»ires. On doit regretter t^u'it n'ait pu terminer sa grande Ottéb^rapAi». (Voyeî l'J^logfe ftfsforfçwe de re naturaiisce par M. F*eur««.)
imiquein^t biographique (1), ajournant à une autre époque Tbistoire scientifique de ces deux hommes célAres.
Dès son enfance, Cuvier fit pressentir ce qu'il serait un jour. A quatre ans, il savait lire ; à six ans, il expliquait, en les voyant pour la première fois, la fontaine de Héron et le poignard enchanté d'un escamoteur ; à treize ans, il avait lu et relu Buffon, il en avait copié presque toutes les planches, et il organisait parmi les enfants de son ftge une société d'histoire naturelle dont il était le président; à quatorze ans, il avait terminé ses études classiques et possédait en outre l'algèbre, la géométrie et le levé des plans. Fils d'un brave officier protestant qui n'avait pour fortune que sa très mo-^ dique pension de retraite, Cuvier se destinait alors à la carrière de pasteur, et se présenta au concours pour une des bourses que sa ville natale possédait à l'université de Tubingue. Heureusement l'injustice de l'examinateur, chargé d'assigner leur rang aux candidats, l'empêcha de suivre cette voie. Cuvier, placé le troisième sur la liste, renonça à ses premiers projets. Bientôt, présenté à la petite-
(1) La plupart des détails suivants sont empruntés à la Notice historique publiée sur la vie et les travaux de Cuvier par M. Duvernoy, son compatriote, son élève, son ami et son successeur dans les deux chaires les plus élevées de Tenieiguement des sciences naturelles en France.
AOO 60UVËNIIIS D UN NATURALISTE.
nièce du grand Frédéric et au duc régnant Gliarles de Wurtemberg, à qui appartenait alors la principauté de Montbéliard, il conquit par son mérite précoce la faveur de ces hauts personnages, et fiit envoyé comme boursier à F Académie de Stuttgard, où il remplaça Schiller.
Dans cet établissement remarquable les jeunes gens trouvaient, après une forte instruction classique, après deux années consacrées à Vétude de la philosophie, des mathématiques et des sciences naturelles, tout ce qui pouvait les préparer à une carrière professionnelle quelconque. Mais l'enseignement se faisait en langue allemande, et Cuvier ne parlait que le français. Quelques mots lui suffirent pour vaincre cette difficulté, au point de prendre la tête dans tous les examens et de mériter la croix de chevalier promise à Télève qui, dans une seule année , remportait huit prix des hautes sciences.
Appelé à choisir sa carrière, Cuvier se décida pour les finances. Voici quels étaient les cours imposés par les règlements de l'Académie à celui qui embrassait cette profession : l"" le droit naturel ; 2** la botanique; 3" la géographie relative au commerce; 4? la géométrie pratique ; 5* le dessin des plantes ; 6» l'économie théorique et pratique ; 7* la science des eaux et forêts ; 8° la zoologie ; 9® la minéralogie; 10* la chimie ; 11° la science de la police; 12" celle
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des milles; 13"* Thydraulique ; ik'' la numismatique ; 15<^ l'architecture civile ; 16** la technologie ; 17* la science du commerce des États ; IS"" le droit des finances; 19* le styledescomptes; 20*lascieace des finances ; 21* la pratique de la chancellerie. On voit que ces petits États de TAUemagne exigent de ceux entre les mains de qui se trouve placée la fortune publique de bien autres garanties que celles qu'on demande en France aux administra* teurs.
Les parties de ce programme relatives aux sciences naturelles ne suffirent pas à satisfaire l'entraînement de Guvier vers ces études. Enfant, il avait admiré Buffon ; jeune homme, il aborda l'étude de Linné, et plus tard, il a admirablement comparé l'un à l'autre ces deux grands génies, de manière à faire comprendre la part d'influence que chacun d'eux avait eue sur lui. Il s'occupa d'abord de botanique, et découvrit autour de Stuttgard quelques plantes qui avaient échappé à son pro« fesseur. Bientôt il communiqua à ses condisciples l'ardeur qui l'animait lui-même, et par ses soins s'organisa une société d'histoire naturelle plus sérieuse que celle de Montbéliard. Parmi les jeunes gens qui en firent partie, plusieurs ont laissé des noms célèbres. Nous citerons entre autres le botaniste Marschall de Bieberstein, devenu mi« nistre d'État du duc de Nassau ; Autenrieth, bien
402 souvENiHs d'un naturaliste.
connu de tous les physiologistes; Jeeger, médecin du roi de Wurtemberg ; Pfaff, conseiller d*Ëtat en Danemarck; Hartmann, entomologiste et médecin distingué. Tous ces jeunes gens se réunissaient une fois par semaine ; on lisait des Mémoires, on les dis« cutait, et l'auteur du meilleur travail était décoré d'un ordre dont le dessin sortait de la même main qui devait tracer plus tard celui de nos palmes universitaires. Il est à remarquer que Tanatomie, soit humaine, soit comparée, n'avait aucune part dans ces récréations scientifiques. A ce moment, Guvier était encore de son époque et s'en tenait à la zoologie descriptive.
Ses études terminées, Cuvier dut songer à tirer parti de son instruction. Le comte d'Héricy, propriétaire du château de Fiquainvillc en Norman* die, avait besoin d'un instituteur pour ses enfanta. Cuvier accepta cette place modeste, et ce^ fut certainement un bonheur. Jusque-là il parait s'être occupé surtout de botanique etd'entomologie. Pendant les premiers temps de son séjour en Norman* die, on le voit encore étudier sérieusement les Insectes et envoyer à ses amis de Stuttgard une classification générale de ce groupe et des Mémoires étendus sur quelques genres. Mais bientôt ses préoccupations changent de nature, et ses idées s'étendent. La mer était à sa porte, et Cuvier ne pouvait rester sourd aux enseignements infinis
NOTES. hOi
qu'elle renferme pour qui sait l'interroger. Il sentit qu'il y avait là tout un monde inconnu à révéler, et se mit courageusement à Tœuvre. On voit par sa correspondance que de cette époque datent ses recherches sur les Mollusques, un des ouvrages qui le firent d'abord connaître, et qui est encore aujourd'hui un de ses principaux titres de gloire. On voit aussi avec quelle sûreté de coup d'œil il jugeait déjà les plus grands princes de la science, les Linné, les Fabricius; mais s'il découvrait le mal, il savait indiquer le remède. Deux lettres écrites à son ami Hartmann, et que M. Duvernoy nous a conservées, sont extrêmement remar^ quables sous ce rapport. On y trouve déjà nette^ ment exprimées quelques unes des grandes idées qu'il devait développer plus tard ; on y voit comme le germe des immenses travaux qui devaient rem* plir sa vie.
Cuvier resta huit ans en Normandie. J'ai raconté dans la note consacrée à Geoffroy Saint-Hilaire, comment celui-ci l'appela à Paris, et comment Cuvier répondit à cet appel d'un esprit aussi noble qu'intelligent. Mertrud, alors octogénaire, était professeur d'anatomie comparée au Jardin des plantes. Grâce à Geoffroy, Cuvier fut nommé son suppléant et peu après son successeur L'avenir paraissait donc assuré, mais le présent ne l'était guère. On était en plein Directoire. Le désarroi des
A0& SOUVENIRS D^UN MATURALISTK.
finances se faisait sentir partout dans les établisse-^ ments consacrés à llnstruction publique, et dans une lettre à Hartmann, Guvier, en lui apprenant qu'il est dû douze mois de traitement aux professeurs du Jardin des plantes, envie le sort des éléphants, qui, a s'ils ntangent à crédit^ du moins ne le savent pas ^ et rien ont par conséquent pas le chagrin, »
Cet état de gêne fut de courte durée et fit place d*abord à l'aisance, puis à la richesse résultant de places lucratives. Hàtons-nous de le dire, ce fut tout au profit de la science que tourna ce changement dans la position de Guvier. L'argent qu'il recevait de l'État était en grande partie dépensé en acquisitions de livres nécessaires à ses travaux ou d'objets d'histoire naturelle, qui prenaient place dans les collections du Muséum. Pour se procurer ces derniers , il s'adressait au monde entier, et, grâce à son nom, le monde entier répondait à son appel. C'est seulement par ce moyen qu'il a pu en quelques années fonder et porter au degré de richesse que l'on connaît la collection d'anatomie comparée et celle des ossements fossiles.
Cuvier avait été nommé membre de l'Institut en 1796, à l'âge de vingt-six ans. Quatre ans après, ses confrères de la classe des sciences le choisirent pour secrétaire. Ces fonctions étaient alors bi-« annuelles, et lorsqu'on 1802, elles devinrent per-»
pétuelles, sa nomination fut confirmée par la classe qui l'avait vu à l'œuvre. A partir de cette époque . jusqu'à sa mort, Cuvier a rempli ces fonctions si élevées et si difficiles, et ses rapports annuels sur les progrès des sciences physiques, dont il était le représentant, sont un des plus beaux témoignages du degré d'étendue et de force que peut présenter une intelligence humaine. Deux autres classes de rinstitut, l'Académie française et l'Académie des inscriptions, le comptèrent plus tard au nombre de leurs membres.
Déjà professeur au Muséum, Cuvier fut bientôt appelé au Collège de France, où il remplaça Daubenton. Il fut, en outre, nommé successivement par Napoléon inspecteur général de l'Université « conseiller de l'Université et conseiller d'État; par Louis XVIII, chancelier de l'Univer* site, directeur des cuites dissidents, baron et grand officier de la Légion d'honneur ; par Louis- Philippe, pan* de France. A peine mort, la France lui a élevé, dans la galerie de géologie du Muséum, une statue qui le représente tenant dans sa main gauche le globe terrestre, qui semble, à l'approche de l'index de la main droite, se crevasser et s'ouvrir pour lui dévoiler ses secrets (1).
(t ) SaD8 doute la pensée d'élever uae statue à Cuvier était j
venue à bien des personnes, mais les premières démarches |
pour la réaliser furent faites par Geoffroy Saint-Hilaire, qui, |
A06. SOUVENIRS d'un naturaliste.
Ces honneurs étaient mérités. Guvier n'avait pas seulement cet instinct de divination qui, pour bien des gens, constitue à lui seul le génie ; pas seulement cette patience inépuisable que Buffon, se méconnaissant lui -môme, appelait de ce nom; pas seulement ce coup d'œil à la fois vaste et droit qui fait tout d'abord embrasser dans leur ensemble les questions les plus complexes et juger de leurs conséquences les plus éloignées; pas seulement ce merveilleux bon sens qui fait comme d'instinct la part du faux et celle du vrai, qui retient à temps sur la pente des généralisations et des conséquences; mais il possédait à un degré des plus rares toutes ces hautes qualités, et voilà^ pourquoi il a été pour ses contemporains, pourquoi il est resté pour la postérité, un homme de génie dans toute l'étendue du terme, un véritable grand homme.
Cuvier semble avoir eu la passion du travail comme d'autres ont la passion du plaisir. 11 ne fallait rien moins que ce besoin de sa nature pour suffire aux ouvrages qu'il a laissés avec sa manière de travailler. Convaincu que dans les sciences naturelles, rintelligence la plus ferme est exposée à s'égarer, si elle abandonne un instant l'observa-
oubliant des démêlés scientiâqaes récents, prit c<Me Jioiior«ble initiative an sortir des funérailles de celui qu'il Yeaait de nommer notr9 matiro à Ums,
IfOTES. A07
tkm, Cuvier réanûsait d'abord de$ faite. C'était à çoÊÊpê de mmwgrapkies qu'il voulait faire une Atuh* tomie comparée générale renfermant le résumé de tout ce qu'il aurait appris sur l'organisation. Mais ce n'était là pour lui que des matériaux qui! mettait ensuite ea œuvre, et Ton sait quels monuments sont à elles seules ces pierres presque toutes ramassées de ses mains ou sous sa direction immédiate.
Le nombre de travaux particuliers, notes, mé^ moires, articles, rapports scientifiques ou adminis» tratifs, éloges historiques, etc., laissés par Cuvier, est immense. Nous ne pouvons entrer dans ce détail; mais nous ne saurions passer sous silence les trois grands travaux qu'il a publiés en oorps d'ouvrage, et dont chacun suffirait à immortaliser un nom. Ces ouvrages sont : VAnaiomie comparée^ les Recherches mar le$ ornemente fimilee et le Iiê§ne and-' mal, — Dans le premier, Cuvier ajoute d'innombrables observations aux détails incomplets recueillis avant lui; il ooordoime ces éléments, en forme un corps de doctrine et laisse une science là ou il n'avait trouvé que des faits épars. — Dans le second, il est entièrement créateur et fonde une science de toutes pièces , la Paléontologie. Antiqmire d'une espèce nouvelle, comme il Ta dit lui-môme, il fouille les entrailles de la terre, et, dans ces antiques archives, il retrouve la trace des faunes éteintes qui
i08 SOUVENIRS D'tm ITATURALISTE.
semblent ressusciter à sa voix pour nous raconter les révolutions du globe. — Dans le troisième, enfin, il embrasse la création animale tout entière, et tente pour la première fois d'importer en zoologie une classification qui, fondée sur la méthode naturelle, soit à la fois l'expression de la science, autant que la chose est possible, et le plus sûr moyen d'en activer les progrès. — Eh bien 1 ces trois ouvrages n'étaient pour lui que des travaux préparatoires, des espèces de notes, pour cette Grande Anaiomie à laquelle il songea toujours et qu'il n'eût jamais menée à fin ; car, pas plus et moins peut-être que l'artiste, le savant ne peut réaliser son idéal.
Cuvier est mort sans enfants. Il avait épousé madame Duvaucel, veuve d'un ancien fermier général (i). Deux fils et deux filles furent lefiruit de ce mariage ; mais tous les quatre moururent successivement. Son frère cadet, appelé par lui à Paris et qui était devenu son confrère à l'Académie, ne lui survécut que peu d'années, et mourut de la même maladie , une paralysie du poumon (2). Le
(1) Soas la Terreur, le 8 mai 1794, vingt-huit fermiers généraux montèrent ensemble sur Téchafaud , et parmi eux âe trouvait Lavoîsier, le fondateur de la chimie moderne, et qui était, lui aussi, un véritable homme de génie. On sait qu'aux démarches timides qui furent tentées pour le sauver un des maîtres de ce temps répondit : o La République fran- » (aise n'a pas besoin de savants pour vaincre ses ennemis. »
(2) Frédéric Cuvier, né à Montbéliard en 1773, mort à
fils de ce dernier a embrassé les carrières administratives. Ainsi le nom de Cuvier n'a plus de représentant dans les scienœs. (Sur la vie et les ouvrages de Cuvier, consultez Touvrage de M. Duvemoy cité plus haut, et celui de M. Flourens, intitulé : Cvmer; histoire de ses travaux.
N« 58 (p. 123). — Les Flustres, les Eschares, placées par Cuvier parmi les Zoophytes, forment aujourd'hui, comme nous l'avons déjà dit, la classe
Strasboarg en 1838, fat sans doute bien loin d'égaler son frère. Dans son enfance il avait même abandonné ses études et était entré comme apprenti chez un horloger; mais une fois placé auprès de son illustre frère, il comprit les devoirs d'une pareille position. Il refit son éducation en entier, se livra aux sciences, et en aidant son frère à classer les collections du Jardin des plantes, il devint naturaliste. Nommé eo 1804 directeur de la ménagerie, il y trouva des sqjets d*étade en harmonie avec ses goâti et ses facultés. II se mit à étudier les instincts des animaui, et spécialefnent des Mammifères. Ses Mémoires sur ce sujet sont extrêmement importants. Le premier, il a nettement distingué chez les animaux Tinstinct aveugle de Tintelligence, et montré dans plusieurs de leurs actes le mélange de ces deux facultés si différente». A ce point de vue, on peut dire qu'il s'est montré bien supérieur à tous ses prédécesseurs, sans en exciter Réaumur et Buffon. Il a laissé en outre un travail important sur les deats des Mammifères, une Histoire des Cétacés qui fait partie des Suites à Buffon, et une Histoire des Mammifères commencée en commun avec M. Geoffroy Saint-Hilairei mais qui lui appartient pour la majeure partie. Frédéric Cuvier a laissé un fils aujourd'hui conseiller d'État.
SIO SOUVENIRS D*OII NATURALISTE.
des Bryozoaires, dans le sous «embranchement des Molluscoïdes. Les Planaires, les Némertes et les Intestinaux , que Guvier reléguait parmi les Rayonnes, appartiennent au sous-6mbranclM»nent des Vers.
N** 59 (p. 123). — Nous citerons entre autres les Insectes. Pour se foire une idée de la complication organique de ces animaux, il n*y a qu'à regarder les planches de Lyonnet, sur l'anatomie de la chenille du Cossus, et celles de M. Strauss, sur Tana* tomie des hannetons. Nous nous bornerons ici à fiûre observa que le premier a compté 1647 mus* clés dans le corps de la chenille et 226 dans la tête, ce qui donne un total de 1875 muscles disrr tincts servant aux mouvements volontaires de la chenille, tandis qu'on n'en trouve dans Thomme que 529 environ. Aux 4875 muscles du monve^ ment volontaire il faut ajouter avec Lyonnet les 2186 muscles de Tappareil digestif, et nous trou-^ verons alors que le total général des muscles d'une chenille est de 4061 .
N«60 (p. 126). — On ne trouve de véritables trachées que chef les Insectes, les Myriapodes et une partie des Arachnides.
N" 61 (p. 126). — Parmi les Arachnides, il en est qui respirent à l'aide de podies renternmit des feuillets qui sont l'organe respiratoire. C*est cet appareil qu'on désigne chez elles par Vexpression
NOTES. hii
^ poumon, bien qu'il diffère beaucoup du véritltble poumon des Vertébrés. Tous les Crustacés, au contraire, respirent par des branchies, même oeux qui, comme les Cloportes, vivent dans Vair.
W 62 (p. 126). — On trouve un cœur et des vaisseaux parfaitement caractérisés chez les Crustacés, les Arachnides, etc.
N<* 63 (p. 126). -— Chez l&s Insectes, le coeur ^'allonge en vaisieau dorsal, et d'ordinaire, au sortir de cet organe d'impulsion , le sang se répand immédiatement dans les lacunes ou espaces interorganiques. Il existe pourtant quelquefois un système vasculaire rudimentaire (Dugès, Blanchard). Au reste, chez tous les Articulés proprement dits, on remarque une interruption plus oGi moins considérable dans le cercle vasculaire, de sorte que le sang finit toujours par tomber dans les lacunes. Chez les Crustacés, par exemple, l'appareil artériel est très développé, mais il n'existe pas de veines. {Voyez les Mémoires de MM. Audouin et Milne Edwards, dont nous avons déjà parlé.)
N' 64 (p. 130). — Les Échiures (Echiurus) et les Siponcles (SipunCulus) avaient été placés par Cuvier parmi les Rayonnes, à côté des Holothuries.
N° 65 (p. 131). — L'Eunice sanguine (Eunice sanguinea) appartient au groupe des Errantes. C'est la plus. grande espèce de nos cotes. J'en ai souvent trouvé de deux pieds de long ; mais on en pèche
dans les mers de l'Inde qui ont jusqu'à cinq et six pieds; aussi cette espèce a-t-elle reçu le nom d'Eunice géante {E. gigantea).
N* 66 (p. 132). Les couleurs si vives de
TEunice et des autres Annélides sont dues à un phénomène de polarisation causé par la disposition entrecroisée des fibres très fines de Tépiderme.
N** 67 (p. 135). — Je n'ai pu terminer encore, comme je le désire, cette anatomie de TEunice. Les chiffres indiqués ici peuvent donc varier dans certaines limites ; toutefois oa peut les regarder comme représentant à très peu près la vérité.
N" 68 (p. 137). — Les Némertiens forment un groupe assez nombreux et des plus intéressants. Aussi ai*je consacré plusieurs campagnes à leur étude. L'espèce dont il s'agit ici est la Borlasie d'Angleterre [Borlasia Angliœ), Les pécheurs prétendent que certains individus ont jusqu'à cent pieds de long.
N» 69 (p. 145). — On désigne vulgairement sous le nom de Goémons toutes les plantes marines, et plus particulièrement les Fucus.
N» 70 (p. 155).— L'invention du miroir parabolique n'est pas le seul service que Borda ait rendu à la marine. On lui doit la fondation des écoles de construction navale. Il a laissé quelques ouvrages, entre autres un Voyage en diverses parties de VEur rope et en Amérique. Borda est mort en 1799.
NOTES. il3
N^ 71 et 72 (p. 157). — François Arago, né à Estagel en 1786, mort à Paris en 185S, membre de VInstitut, secrétaire perpétuel de TAcadémie des sciences, membre du Bureau des longitudes et direc-» teur deTObservatoire. Ce savant illustre, qui vient de terminer tout récemment sa carrière agitée, était le fils aine d'une nombreuse famille (1). Destiné par son père à la carrière du barreau, Arago choisit d'abord la carrière des armes et prépara sans mai* tre ses examens de TÉcole polytechnique où il fut reçu avec le n* 1. Son aptitude remarquable pour les sciences le fit distinguer par Monge qui l'attacha à rObservatoire. Lorsque, en 1806, le gouvernement français voulut faire terminer la mesure d'un arc du méridien commencée par Delambre et Méchain, et interrompue par la mort de ce dernier, il chargea de ce travail Arago et H. Biot (2} qui,
(I ) François Arago avait cinq frères et deux soears. De êe$ frères, deax, Jean et Joseph étaient officiers supérieurs au service du Meiiqne ; Victor est officier supérieur d'artillerie ; Jacques et Etienne ont narqué de diverses manières dana la littérature. L'une dea scrars a épousé M. Mathieu, confrère d'Arago k l'Institut et au Bureau des longitudes.
(2) M. Biot, membre de Tlnstitut (Académie des sciences et Académie des inscriptions et belles-lettres), a survécu à son ancien compagnon de travaux, et est un des doyens de rinstitut. En 1853, il a accompli sa cinquantaine comme membre de l'Institut, et cette circonstance bien rare a été pour l'Académie des sciences l'occasion d'une démarche aussi
hià SOUVENIRS d'un NATURALISTE.
plus âgé de douze ans, était déjà membre de Tlnstitut. Les deux illustres collaborateurs menèrent à fin cette grande entreprise, aidés des commissaires espagnols, Chaix et Rodriguea.
M. Biot revint à Paris , et Arago , resté pour opérer la jonction géodésique de Majorque avec Iviça et Formentera, se trouva sur le territoire espagnol au moment où la guerre éclatait. Pris pour un espion, il fut emprbonné comme tel^ s'évada et se réfugia à Alger. Prêt à rentrer en France, il fut repris par un corsaire espagnol. et jeté avec tout l'équipage sur les pontons de Pala«mos. Réclamé par le dey d'Alger, il put enfin se rembarquer, et revint à Paris, où ses travaux déjà remarquables et l'éclat de ses aventures lui valurent l'amitié des premiers savants de l'époque.
honorable pour celui qui en était 1*obJet que pour le corps qui portait à un de ses membres les plus célèbres un témoignage d*afl)eetion et d'estime. Malgré son grand âge, H. Biot n*a rien perdu de Tardeur scientiflque dont il a fait preuve pendant toute sa vie. On doit à ce physicien un nombre trèi considérable de travaux portant, soit mr la physique expéri* mentale ou mathématique, soit lur tes mathématiques ellesmêmes. Le Traité analytique des oimrbeâ et des surfaces du second degré, le Traité de physique eaupérimenUile et mathématiquêf ont eu plusieurs éditions. M. Biot 8*eit beaucoup occupé de Tastronomie des Égyptiens, des Chaldéens et des Chinois. l\ a longtemps été aidé dans ces recherches historiques par son flis Edouard Biot, enlevé par une mort prématurée*
«OT£S. ilft
^ Lalande étant mort, Ârago fut nommé à sa place membre de l'Institut, à Tâge de Yingt-trois ans. Il devint plus tard examinateur à l'école de Metz^ membre du Bureau des longitudes, professeur à l'École polytechnique; mais il renonça à cette dernière place, lorsque l'Académie des sciences l'eut choisi pour son secrétaire perpétuel, en 1830. Arago était merveilleusement apte à remplir ce$ difficiles fonctions. Sa promptitude de conception^ la facilité et la clarté de son langagej lui permet* talent de comprendre et d'analyser le plus souvent d'une manière exacte et toujours d'une manière attachante les travaux si divers et si nombreux déposés à chaque séance sur le bureau de l'Académie. Ces mêmes qualités attiraient toujours une foule considérable au cours d'astronomie élémentaire qu'il faisait à l'Observatoire. L'éclat de cet enseignement, commencé en 1812, et qui ne cessa que peu de temps avant la révolution de 18&8, fut une des causes qui de bonne heure rendirent célèbre le nom d'Arago. Les éloges académiques qu'il lisait aux séances publiques de l'Académie, les notices qu'il insérait dans V Annuaire du Bureau dei longitudes et dans lesquelles il savait rwidre accesr sibles à tout esprit un peu réfléchi les questions les plus ardues de la science, eurent un résultat seniblable. Enfin, le rôle politique qu'il joua dans les rangs de l'opposition, sous la restauration et sou^
A10 SOUVENIRS d'un naturaliste.
Louis-Philippe, contribua aussi grandement à accrottre sa réputation, en le faisant connaître à bien des gens qui ne s'occupent guère de science. Quoi qu'il en soit, peu de savants, aucun certainement de nos jours n'a joui, de son vivant, d'une renom* mée aussi populaire.
Arago, que le monde croyait le premier des astronomes vivants, ne s'est presque pas occupé d'astronomie proprement dite. Il était avant tout physicien, et dans cette branche des sciences il a fait des découvertes importantes. On lui doit, entre autres, la polarisation chromatique, l'aimantation par l'électricité, et le magnétisme par rotation. Au reste, il a donné peu de Mémoires développés. Souvent ses travaux sont restés inachevés ; parfois aussi il a laissé à d'autres le soin d'exécuter les expériences dont il avait conçu le plan général . Excepte ses Notices et la plupart de ses Eloges^ Arago a peu publié, et il est probable que l'édition de ses œuvres complètes renfermera beaucoup de travaux à peu près inédits.
Nous n'avons pas à parler ici de l'homme politique; personne n'ignore quel a été dans cet ordre de faits le rôle joué par Arago. En tout temps il prit rang dans l'opposition avancée sans prévoir jusqu'où pourrait le mener le succès ; mais il est permis de dire qu'il était peu foit pour les agita* tions de la place publique. On l'a vu revenir malade