CHAPITRE VIU
Herre le Grand. — Anecdotes. — Le prince Menstchîkoff. — €atiierine. — Gomment ell« devint txarinc. — Opiaion de Pierre le Grand sur l'adulation. — Le titre de Tzar. — Sup plices. — Catherine. î'®. — Pierre II. — Disgrâces de Menstchikofif et de Dolgorouky» — Anna Ivanowna. — Amour des Russes pour le despotisme. — Biren. — Le palais de glace. — Le prince Galitizne. — Elisabeth la Bonne. — Le knout.
L^esprit de système m'est antipathique, surtout Tesprit de système dans le dénigre* ment. Le pire service, à mon sens, qu'un écrivain puisse rendre à la cause qu'il sert, cVst de refuser aux adversaires de cette cause la justice qui leur est due. Pour ma part, l'hostilité de parti pris révolte mon caractère et ma raison tout autant que l'approbation à tout prix, et je n'aime pas mieux, en politique et en histoire, les contempteurs à ou-
trance que les courtisans et les satisfaits quand mêpae. L'impartialité n'est pas seulement le plus impérieux des devoirs; elle est le plus habile des calculs. L'inexactitude d'une assertion, l'injustice d'un jugement, le caractère haineux d'une discussion suffisent pour discréditer la meilleure des thèses et pour ôter d'avance aux appréciations les plus sages toute autorité.
De tous les gouvernements, celui de la Russie, à coup sûr, est le plus brutal, le plus tyrannique, le plus odieux ; il a énervé, avant l'âge de la virilité, et maintenu dans la barbarie un peuple doué d'incontestables qualités naturelles ; il est une anomalie en Europe, Mais, en haine de ce dégradant despotisme, calomnier aveuglément tout ce qui s'y rattache ou porte un nom russe ; nier ce que certains tzars ont fait de grand ; fermer les yeux aux progrès accomphs depuis un siècle et demi, ce ne serait plus faire de l'histoire : ce serait faire du pamphlet.
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Des écrivains de talent ont <îoiitesté à Pierre I" la grandeur de son caractère et celle de son œuvre. Ils l'ont traité de sauvage ; ils Tont appelé tigre; ils ont obstinément refusé Tesprit d'initiative, l'intelligence, l'amour du travail, la volonté même de faire le bien à ce prince en qui Voltaire saluait c le père de la Russie. 3) Si jamais pourtant souverain mérita le titre de grand, n'est-ce pas ce créateur de la marine russe qui n'hésite pas à abandonner sa capitale, son palais, sa toutepuissance pour aller apprendre, au fond d'un village de la Hollande, le métier de charpentier ? N'est-ce pas ce savant, de la famille des savants utiles, qui visite tous les peuples afin de faire profiter le sien des connaissances (|u'il acquiert dans ses voyages ? N'est-ce pas enfin cet empereur-soldat qui, menacé de tomber dans les mains de l'ennemi, écrit à son sénat : — <î: Vous n'avez plus de tzar Pierre. Choisissez pour mon successeur le plus digne d'entre vous ? d
Conquérant, civilisateur, régénérateur, la • Russie, au dedans comme au dehors, doit tout à Pierre !•' : son administration, ses institutions, son armée, sa marine, ses règlements de sûreté publique, ses établissements charitables, la sécurité de ses grandes routes et l'éclairage de ses rues, en môme temps que ses relations suivies avec TEurope, son rang parmi les puissances, son existence de grande nation. Comparés aux progrès qu'il lui a fait faire, ceux qu'elle a faits après lui font l'effet des pas du Petit-Poucet auprès des pas de rOgre aux bottes de sept lieues.
Il a radicalement reconstruit son empire ; il en a déplacé le centre géographique et par là transformé l'influence poUtique; il en a réformé les mœurs, modifié les coutumes, tout changé, jusqu'aux instincts nationaux. Pour introduire la civilisation chez ses sujets, sans doute il n'a pas assez reculé devant la barbarie des moyens ; mais n'a-t-il pas pour excuse le caractère de son temps et surtout celui de son
peuple? Quelle réforme, d^aiUeurs, quelle révolution n'a coûté du sang à ceux qui en ont profité ? Envers ces hordes récalcitrantes au progrès, il a dû employer la force, comme il faut remployer parfois à Fégard des enfants rebelles à l'éducg^tion. Pierre I" est le plus grand homme de la Russie, le seul qui ait compris, préparé, assuré son avenir, le seul peut-être de ses tzars qui mérite, une page dans l'histoire universelle.
Nous n'avons point à analyser ici toutes les réformes, toutes les créations, tous les travaux de Pierre le Grand. Ce serait sortir des limites que nous nous sommes tracées. C'est seulement au milieu de sa côur, entouré de ses courtisans, que nous devons le peindre, et ce n'est pas là le côté le moins original ni le moins curieux de sa physionomie.
On montre encore à Saint-Pétersbourg, comme une des curiosités de la ville, la maison de bois où demeurait le tzar Pierre, maison simple comme ses manières, ses vêtements et
ses habitudes, et dont la rusticité contrastait avec le luxe des palais habités par ses ministres et par ses favoris.
S'il dédaignait, en effet, pour lui-même le faste et l'étiquette, 11 en imposait sévèrement les exigences à tous ceux quijouissgdent de sa faveur. 11 astreignait les personnages investis par lui du pouvoir à l'obligation coûteuse de représenter avec éclat l'autorité dont ils étaient les mandataires. C'est ainsi qu'il refusait, à Paris, de loger au Louvre, qu'il y dormait toujours sur un lit de camp et que les courtisans du régent le voyaient avec étonnement couper de ses propres mains les longs cheveux d'une perruque à la mode, tout exprès apprêtée pour sa tête, tandis qu'il supportait et qu'il exigeait même da prince Menstchikoff, son favori, une existence si somptueuse que plus d'une cour occidentale en eût été éblouie.
« Je vais à la cour, » disait-il les jours où il honorait de sa présence les magnifiques sou-
pers du prince, Ceè soupers n'étaient pas pour lui, à vrai dire, l'école de la tempérance, et son malheureux penchant à Tivresse y Jrouvaittrop facilementroccasiondese satisfaire. Enrevanche, chez lui, il se contentait des mets les plus ordinaires et ne buvait qu'avec modération et seulement de l'eau-donvie de grains. Vêtu de grossier bowacan, chaussé de grandes bottes à l'écuyère, débraillé dans sa toilette, brusque dans ses mouvements, bâtonnantbrutalement ses courtisans, les accablant d'injwes, il se révoltait à l'idée de la moindre contrainte, et toute gêne lui était odieuse.
Un jour, tout cela changea subitement :
Pierre était amoureux. Dès qu'il eut fait choix de Catherine, il prit à cœur de l'entourer d'une cour digne de rivaUser avec celles qu'il avait vues dans ses voyages, et modelée sur celles-ci.
Catherine était la fille d'un pasteur protestant de Mittau, merveilleusement belle. A la prise de cette ville, pendant la guerre contre
Charles XII de Suède, elle était échue en lot, dans le partage du butin, au général en chef. Menstchikoff aperçut un jour la jeune esclave chez son maître Cheremetief, Elle lui plut : il la demanda au vainqueur de Mittau qui n osa refuser. Le tout-puissant favori amena chez lui la jeune fille et s'éprit pour elle d'un de ces amours slaves, auxquels tant de danseuses doivent d'être princesses.
Un soir que le tzar s'était faipilièrement invité à dîner et à passer la nuit chez le prince Menstchikoff, à sa campagne de Ropcha, il distingua, en dînant, parmi les esclaves qui servaient à table, la belle Catherine, et demeura, dès ce moment, comme fasciné. Le désir en lui n'admettant point lobstacle , il ordonna, après le repas, à Catherine de lui servir de guide jusqu'à son appartement et, malgré les instances de son hôte, qui lui offrait de l'accompagner lui-même^ il sortit seul avec elle.
Catherine redescendit, une heure après,
dans la salle à manger, tenant à la main le bougeoir avec lequel elle avait éclairé le tzar et sur lequel on pouvait voir encore la gratification d'un ducat qu'il y avait déposée, A dater de ce moment, tout en restant l'esclave de Menstchikoff, elle revit Pierre plus d'une fois. De jour en jour, il s'attachait plus étroitement à elle. Il finit par ne plus pouvoir s'en passer, et la prenant définitivement à son favori, il en fit sa maîtresse*
Intelligente et courageuse, Catherine sut bientôt se rendre indispensable au tzar. Elle le suivait dans tous ses voyages, aux camps, à la guerre. Gomme la première femme de Pierre P', la mère du tzarevitch, vivait encore, ensevelie au fond d'un cjpître, il n'osait point proclamer une nouvelle tzarine. Le motif qui l'y décida est tout au moins étrange.
Emporté par sa bravoure aventureuse , le tzar s'était avancé trop loin sur les bords du Pruth et il était tombé dans le gros des forces du grand vizir, La .petite armée russe se
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ordonna de remplacer cette formule par celle-ci : « votre sujet. i>
Ses courtisans, Menstchikofï en tête, lui conseillaient de n'en rien faire.
-— Tous les Russes étant ses serfs, lui disaient-ils sur tous les tons^ la formule qu'il voulait modifier -était toute naturelle.
— Je ne veux pas d'esclaves -, je veux de»
sujets! s'écria le tzar. Je ne veux pas d'abjection, je veux du dévouement. Je suis le maître : je le sais et n'ai pas besoin qu'on me le répète. Qu'on m'obéisse, sans se prosterner devant moi! Je me méfie des animaux rampants...
Pour régler dans son palais les rangs comme les droits de préséance, Pierre adopta le système des cours allemandes. D'un autre côté, à l'époque de son séjour en France, il avait beaucoup remarqué les ordres de Saint- Michel et du Saint-Esprit : il institua, sur le modèle de ces ordres, ceux de Saint -André et de Saint-Alexandre Newski. Toujours préoc-
cupé de Catherine, pour qui le temps ne faisait que fortifier son amour, il fonda ausêi Tordre ds Sainte-Catherine, dont il nomma la tzarine grande*maitresse et qui ne pouvait être conféré qu'à des femmes»
Tout lui réussissait* A la paix de Nystadt, les victoires de ses armées, le succès de se^ réformes er\Lvraient son âme de joie. Il ordonna par tout Tempire des réjouissances, et voulut lutter à Saint-Pétersbourg de magni-* ficence avec les princes les plus magnifiques de l'Europe* Sur les pilotis nouvellement construits par son ordre pour asseoir avec solidité les fondements de sa nouvelle capitale, il donna des fêtes splendides où les plaisirs de la civilisation se mêlèrent aux jeux de la barbarie»
C'est dans le choix étrange de ses divertissements que se trahissait encore son vieux moscovisme. Tandis que dans l'intérieur du palais, au son des violons et à la lumière des chandelles, des courtisans tout chamarrés
d'or dansaient des menuets devant la tzarine, Pierre, à moitié ivre, se donnait au dehors le plaisir de son passe-temps favori. Un ours, * enchaîné à un poteau, au milieu de la cour, était' livré aux morsures d'une meute de dogues excités contre lui. Ce sjpectacle atroce était sa distraction favorite.
La puissance de Pierre avait, atteint son apogée. Le titre de tzar lui parut insuffisant. Il avait déjà aboli le patriarcat et s'était proclamé chef spirituel et temporel de la Russie. Il ordonna aux deux grands corps officiels, au synode et au sénat, qu'il avait organisés luimôme de manière à les tenir toujours en main et qui régissaient, sous sa dépendance , l'un les affaires de l'ÉgUse, l'autre celles de l'État, de le proclamer empereur de toutes les Russies. Depuis ce jour- là, les tzars ont échangé leur titre contre le suivant : <r Le seigneur empereur et autocrate de toutes les Russies (Ghossoudar imperator i samoderjetz vse Rossyiskli). 3) Le mot tzar n'a plus été
désormais qu'une sorte de formule familière, d'épithète sympathique et populaire conservée par le peuple russe à son souverain.
Les gouvernements de l'Europe refusèrent pendant longtemps le titre d'empereur aux tzars de Russie, et Pierre V ne se vit, en 1720, reconnu en cette qualité que par )a Suède, la Hollande et la Prusse. Après sa moçt seulement, en 1739, la Turquie admit ce titre ; la France en 1745, l'empereur d'Allemagne en 1747, et l'Espagne comme la Pologne en 1767.
D'épouvantables supplices ont assombri les dernières années de Pierre P' et ont jeté sur l'histoire de sa cour comme un voile de deuil. Le tzarevitch Alexis, le chambellan Moens subirent la mort après la torture. L'empereur, qui venait de condamner son fils, crut aussi avoir à se plaindre de sa femme. La tzarine, son adorée Catherine, s'entendit accuser d'infidéUté, et un châtiment terrible ensanglanta la cour de l'impératrice. Le général
Balk et sa sœur furent fustigés jusqu'à ce que mort s'ensuivît : Balk comme adultère et sa sœur comme complice. Mais Pierre pardonna à Catherine, ou plutôt, pour n'être pas forcé de se séparer d'elle, il feignit de croire à l'innocence de celle qu'il aimait toujours.
Si sincère était cet amour, si profonde était sa foi en la tzarine, en son énergie et son intelligence, qu'au lit de mort, se soièvenant qu'il n'avait pas fait de testament, il appela, dit-on, Menstchikoff et lui^exprima la volonté d'avoir Catherine pour successeur au trône.
Avec l'aide de Menstchikoff et de Boutour* Une, Catherine succéda donc à Pierre. Son règne, de peu de durée, ne fit que conti^ nuer celui du grand tzar. La civilisation, en Russie, depuis l'avènement de Pierre !•», fit chaque jour, de nouveaux progrès. Catherine n'était pas femme à comprimer cet heureux essor.
Son successeur, Pierre II, ^ le dernier des
Romanoff, 3> sembla, au contraire, vouloir revenir aux vieilles traditions moscovites. Heureusement, son règne éphémère ne lui laissa le temps d'accomplir aucun de ses projets,.
Dans l'histoire de son peuple, le règne de ce souverain n'a point laissé de* souvenir ; mais il a laissé aux amis des despotes une grande leçon. Uécole des courtisans : ainsi pourrait s'appeler le sombre drame qu'il renferme.
Menstchikoff , favori tout - puissant de Pierre ?' et de Catherine T® et régent de l'empire à la mort de cette dernière, mais qui ne posséda jamais que les qualités faciles d'un homme de cour, était devenu en quelque sorte, au commencement du règne de
Pierre 11, un second empereur. Fabuleusement riche, éclipsant par son luxe son souverain lui-même^ entouré de flatteurs, il touchait au moment de couronner les grandeurs imprévues de son existence par le mariage de sa fille avec le jeune fzar. Jamais, dans aucun État monarchique, l'orgueil, la puis-
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sance d'un homme, qui n'était ni empereur ni roi, n'avaient été portés si loin.
Un jour, la population de Saint-Pétersbourg vit avec étonnement les équipages du prince sortir de son palais et se diriger vers les portes de la ville. En plein hiver, le tout-puissant favori quittait la capitale. Quel mystère cachait ce brusque départ?
Les ennemis de Menstchikoff avaient sourdement agi contre lui, et un- matin, se présentant au palais impérial, le prince n'avait pu arriver jusqu'à son futur gendre. Rentré chez lui, il y avait trouvé un ordre d'exil. Le prince partait pour une de ses nombreuses terres.
A quelques verstes de Saint-Pétersbourg, un courrier de Pierre II rejoignit le proscrit . L'empereur lui reprenait ses charges et lui demandait ses Ordres.
Un peu plus loin, un nouvel envoyé du tzar, suivi d'une charrette decondamnéy enjoignait au prince de descendre de voiture et de
monter dans la telega avec sa fille et son fils ; on les chargeait de chaînes, et ils étaient ' conduits à marches forcées jusqu'au fond de la Sibérie. Là on leur donna une cabane et un terrain à cultiver. Menstchikoff prit le costume de paysan et laboura la terre. De ses mains il dut semer, moissonner, moudre et pétrir le blé dont il faisait son pain.
Fils d'un pâtissier, esclave de naissance, cet homme, qui s'était assis sur les marches ^ mêmes du trône et dont un caprice de Pierre II avait failli faire le beau-père d'un empereur, reveiïait, au déclin de sa vie, par un autre caprice du maître, à la glèbe et à l'état de servitude d'où il était sorti.
Le prince Dolgorouky, son ennemi et le principal fauteur de sa disgrâce, vint bientôt le rejoindre dans l'exîl, mais les deux adversaires ne se virent point. Lorsqu'à son tour Dolgorouky arriva en Sibérie, où il devait prendre la place môme de Menstchikoff à qui il était chargé d'apporter sa grâce, il n'y
trouva que le cadavre encore chaud de sa victime, auprès duquel pleuraient ses enfants à genoux. Dolgorouky leur annonça le pardon impérial,- hélas! inutile à leur père, et la famille du proscrit d'hier tendit en pleurait la main au proscrit d'aujourd'hui. Le tzar autocrate avait passé parla! Le jeune prince Menstchikoff etlevieux Dolgorouky mêlèrent leurs larmes, et ils maudirent ensemble le despote, dont ils avaient été les courtisans.
Un illustre poète russe, Pouchkine, a dépeint admirablement cette scène.
Anna Ivanowna, nièce par son père de Pierre le Grand et veuve du duc de Courlande, se vit appelée, aprèslamortde Pierre II, à régner sur les Russes. Il existait une constitution en Ciourlande. On lui enlit jurer une à peu près semblable, avant de la proclamer impératrice de Russie* Quel fut son étonnement lorsque, arrivée à Moscou, elle entendit ses courtisans lui reprocher avec amertume ce qu'ils appelaient sa folle complaisance !
— De votre part^ messieurs, répondit Timpératrice en souriant, je m'explique ce reproche ; mais c'est du peuple tout entier que J'entends être la souveraine. Interrogez-le : vous entendrez sa réponse,
— Le peuple I s'écria toute la cour en chœur ; le .peuple russe est bon, madame ! Il déteste les innovations et il aime l'absolutisme.
— * Le peuple russe est ignorant, mais il n'est pas insensé,
— Votre Majesté douterait-elle de nos paroles ? s'écria im des courtisans. Permettezmoi d'ouvrir cette fenêtre et daignez écouter.%«.
Sur la place du Kremlin, un peuple immense criait :
— Samoderjamei Samoderjawie ! (l'auto* cratisme! l'autocratisme !
Tournant alors un regard humble et sup* pliant vers l'impératrice , le courtisan lui montra des yeux l'acte récemment signé.
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Anne le regardait sans mot dire.
— Que voulez-vous que j'en fasse? lui demanda-t-elle enfin d'une voix brève.
Il fit de la main un geste. Anne avait com-
pris : elle prit l'acte, le déchira et, haussant les épaules :
— Je ne saurais gouverner un tel peuple, dit-elle. Je leur donnerai Biren. S'ils sont contents de celui-là, c'est qu'ils sont dignes de lui.
Biren, duc de Courlande, devenu ministre tout-puissant, est un des plus odieux despotes dont l'histoire ait gardé le nom. Il condamnait, déportait, torturait, exécutait sans pitié ni relâche. Aux uns il faisait désarticuler les mains, couper les pieds, arracher la langue ; pour d'autres, il inventa un supplice qui n'était possible que dans ces climats. Après avoir complètement déshabillé et mis à nu le patient, on le soumettait, par vingt-cinq degrés de froid, à une série de douches. Le corps du suppUcié, par l'effet de la congélation de l'eau,
finissait par se changer en statue de glace, et le malheureux mourait étouffé dans son étui de cristal.
Tandis que Biren se livrait à ces atrocités, Anne', enfermée au Palais d'hiver, ne rêvait que plaisirs et fêtes. Ses bals étaient splendides, et les étrangers, que le contraste de ces réjouissances sans fin et de ces suppUces sans nombre frappait d'épouvante, s'éloignaient avec stupeur de cette cour pleine de mystères étranges.
L'amitié même de la souveraine n'était pas toujours une sauvegarde contre les fureurs de Biren. Il arrivait parfois qu'un des courtisans de la tzarine, un habitué assidu de ses fêtes, disparaissait tout à coup. Si, au bout de quelques jours, cette disparition était remarquée et signalée à l'impératrice, si l'une des dames du palais se hasardait à lui demander des nouvelles de l'absent :
— Le sais-je ? répondait-elle avec un sourire d'indifférence. Demandez à Biren.
Les supplices, les exécutions, avaient pour théâtre les rues, les cours même des maisons ; la Neva charriait des cadavres. Mais Biren amusait sa souveraine. Qui donc pouvait se plaindre? De même qu'il inventait des tortures nouvelles, il imaginait pour elle des plaisirs nouveaux, et Texcellente femme n'en voulait Ras savoir davantage. Coniment se montrer sévère pour les fredaines patibulaires d'un ministre si gai et qui rachetait si agréablement les instincts sanguinaires de l'homme d^État par son génie de peintre décorateur et de maître de ballets? Parmi les divertissements organisés par lui pour Sa Majesté, il en est un, véritablement nouveau et extraordinaire, dont le souvenir s'est conservé à Saint-Pétersbourg.
Par ses ordres, un immense palais de glace fut construit sur la Neva. De moelleux tapis en dissîtnulèrent le froid plancher ; sous les lustres suspendus au plafond de cristal humide, les galeries immenses ruisselèrent de
lumière, et un bal éblouissant y fut offert à rimpératrice* Le scintillement des bougies, cent mille et cent mille fois reflétées par ces murs de diamant; les innombrables feux dont étincelait ce prisme monumental; cet arc-enciel gigantesque aux nuances multipliées à l'infini ; ce décor magique; cette habitation de fée où se pressait la foule des courtisans à paillettes et des femmes chargées de perles et d'émeraudes; ces resplendissantes salles de bal, dont le plus léger souffle du sud pouvait faire un flot mouvant de la Neva, arrachèrent à la tzarine un cri de surprise et d'admiration*
Malgré ces merveille», Biren ne se sentait pas encore satisfait. La fête lui semblait banale et manquer de piquant : il songea à la compléter^
A côté du palais, au milieu de la Neva, d'où l'on avait tiré d'énormes blocs de glace pour la construction du fragile édifice, s'ouvrait un trou immense, sorte de puits béant que le froid n'avait pas encore eu le temps de fermer.
L'ingénieux ministre sut en faire un des éléments les plus pittoresques du divertissement nocturne.
Pendant la nuit du bal, au moment où il était le plus animé, Fimpératrice^ qui se livrait gracieusement aux douceurs du menuet et de la chacone, put entendre, du côté du fleuve, un bruit sourd suivi d'un clapotis sinistre. C'étaient deux ou trois cents prisonniers que Biren venait de faire extraire de la forteresse de Sehlusselbourg et précipiter dans l'abîme.
C'est en 1740 que cette petite fête-là se donnait à Saint-Pétersbourg.
Le prince, Augustin Galitzin, dans un livre intitulé : un Missionnaire russe en Amérique^ raconte la même histoire avec d'autres détails. Le palais de glace est pour lui un souvenir de famille. Après ^n avoir donné une description minutieuse et intéressante, mais trop longue pour qu'il soit possible de la reproduire ici, il décrit la fête qui y fut célébrée.
— <î: Cette merveille d'un nouveau genre,
dit-il, fut construite pour les noces d'un seigneur illustre par sa naissance (1), forcé de devenir le bouffon de la cour, en punition de ce que, dans ses voyages dans les pays étrangers, il avait embrassé la foi catholique. Agé de plus de cinquante ang, il fut créé page par dérision. Veuf d'une Narichkin, père d'un jeune homme qlii était déjà officier dans la garde, l'impératrice Y engagea à se remarier, en lui promettant de subvenir généreusement à toutes les dépenses de ses noces.
i> On prétend qu'il cAofsfi pour fiancée une bohémienne octogénaire . Tout en s'amusant de cette noce, Anne voulut y manifester sa toutepuissance. Elle ordonna aux gouverneurs de toutes les provinces de l'empire de lui envoyer un couple de chaque différente race habitant la Russie. Quand ils arrivèrent à Saint-Pétersbourg, on habilla chaque couple, aux frais de la couronne, d'après la coutume
(4) Le prince Galilzin, aïeul de l'auteur.
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de son pays. L'organisation de cette fête ftit. confiée au grand-veneur Volinski, le même qui fut pendu le 20 juin suivant, après avoir eu la langue arrachée et lepoignet droit coupé.
€ Au jour indiqué, les convives, au nombre de plus de trois cents, allèrent en grotesque cérémonie se présenter aux fenêtres de l'impératrice et parcoururent processionnellement les rues de la capitale. Les nouveaux mariés, enfermés dans une cage sur un éléphant, ouvraient la marche* Les invités étaient placés par couple en traîneaux attelés de rennes, de chiens, de bœufs, de chèvres ; quelquesuns juchés sur des chameaux. Après le banquet eut Ueu le baL Enfin, après le bal, les nouveaux mariés furent engagés à se reposer sur le Ut de glace qui leur avait été préparé, et, pour qu'ils ne pussent plus sortir, on plaça des sentinelles armées à la porte de la chambre nuptiale.
— a; Le lendemain, dit le général luthérien Manstein, qui raconte sans émotion cet-évé-
nement auquel il avait assisté en habit de gala, sur la couche glacée on ne trouva que deux cadavres. 3)
Lesrègnes éphémères divan VI et d'Anne II Leopoldowna n'offrent rien de remarquable.
Elisabeth', fille de Pierre le Grand, aidée du maréchal Munich, réussit enfin à abattre Biren et à reconquérir l'héritage de son père.
Elisabeth, à qui son peuple et l'histoire ont décerné le surnom de € la Bonne, d se vantait sans cesse de n'avoir signé ni autorisé, durant tout son règne, une seule condamnation à mort. Il est vrai que les déportations en Sibérie ne furent jamais suspendues un instant, et qu'elles sont aussi meurtrières que le gibet ou réchafaudé Quant à la peine capitale, qu'ÉUsabeth avait fini' par abolir complètement, elle fut remplacée par l'épouvantable pénalité du knout aveôla marque aux narines.
Le knout était un fouet à quatre lanières, aux extrémités desquelles étaient adaptés de petits clous de fer. Chaque morsure de ces
cinglantes courroies sur le dos du condamjié lui enlevait un lambeau de chair. Le patient, attaché à un poteau par les pieds et par les mains à deux autres, se trouvait ainsi dans la position d'un crucifié qui serait horizontalement suspendu dans le vide. Pour le forcer à relever la tête, on imagina, sous le règne d'Elisabeth « la Bonne, 3> de lui introduire dans chaque narine une pince de fer qu'une corde, passant à la hauteur du front, reliait à un quatrième poteau planté à un ou deux pas en avant des deux premiers. Chaque coup de l'horrible fouet provoquait forcément chez la victime un soubresaut nerveux et, par suite, une tension de la corde qui, tirant sur la pince, la faisait entrer dans les chairs et arrachait au suppUcié les narines.
C'est ainsi que se pratiqua, depuis le règne d'ÉUsabeth jusqu'à celui d'Alexandre ?', la marque des criminels en Russie. Toutes les classes, serfs, bourgeois, clergé, noblesse, ' étaient assujetties à l'égalité de cette peine.
Singulière noblesse, on en conviendra, que celle qui était encore soumise, au commencement de ce siècle, à la dégradante humiliation de ces châtiments corporels!
Les amants d'Elisabeth composaient à peu près tout son entourage. Les étrangers, que leur nationaUté mettait à l'abri de ces pénalités inouïes et à qui cette sécurité laissait quelque indépendance de langage, purent ou osèrent seuls s'y mettre en évidence et y jouer un rôle. En dehors d'eux, il n'y eut jamais à cette cour, d'un côté, que flatterie, servilité, espèce d'idolâtrie, imposées par la peur des supplices et qui finirent par soulever le dégoût de celle-là même qui en était l'objet, et, d'un autre côté, que despotisme abject, oppression, tyrannie violente, protégés par le knout et par la terreur qu'inspirait le seul mot de Sibérie.
Dans la longue histoire de la cour des tzars, il est à peu près impossible de découvrir un mot spirituel ou un acte héroïque.
Cette cour n'a jamais eu ni un Dangeau ni un Tacite. Qu'eût fait là un Dangeau, Dieu clément! Et Tacite lui-même eût- il osé raconter dans sa vérité l'histoire des Messaline philosophes du Nord? On peut parler de la variété des supplices en Russie, des différences de caractère des souverains; mais entre les sujets il n'y a point de distinction à établir : ils étaient tous esclaves.