CHAPITRE IX
Pierre III et Orloff. — Catherine il. -^ Anecdotes. — Paul l«r. Le sénateur liinsky. — Couronnement de Paul. — Alexandre le'. — Organisation de la société russe. — Le tcbin. — La noblesse, le clergé» Tarmée, la cour»
Pierre m, duc de Holstein-Gottorp et mari de Sophie d'Anhalt-Zerbst (Catherine II), succéda à Elisabeth. Ce fut un triste souverain, imbécile et poltron. Grand admirateur dç Frédéric II, il fit habiller toute l'armée russe à la prussienne et ne jura que par le nom du roi de Prusse. Le goût des exercices militaires était passé chez lui à Tétat de manie. Du Holstein, il appela quelques rê^ments qu'il tit manœuvrer à outrancer C'était pitié de voir ces gros et joufflus Allemands transformés, au bout de quelques mois de cette
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fatigante existence, en sylphes de caserne.
Cette distraction ne lui suffisant point, il s'était composé une cour de Holsteinois et de jeunes Russes dont il faisait, à Saint-Pétersbourg et à Oranienbaum, ses compagnons d'orgie et de débauche. Sa femme, que cette ignoble existence indignait et qui se voyait d'ailleurs abandonnée complètement par son mari, ourdit un complot, souleva une partie de l'armée, et Pierre III, qui pouvait encore se défendre, aima mieux, toujours lâche, capituler devant Catherine et renoncer au trône.
Orloff, dont il était le captif, alla le trouver dans sa prison, avant d'adresser son rapport à la nouvelle souveraine.
— Si vous avez un désir à m' exprimer, lui dit-il en le quittant; je m'empresserai de le transmettre à l'impératrice.
— . Priez-la de m'envoyer ma maîtresse, mon chien et ma flûte, répondit le bonhomme impérial.
Cet obstacle, si insignifiant qu'il fût, gênait encore Catherine. Elle ordonna la mort de son mari. Les uns disent qu'elle le fit empoisonner; les autres, qu'Orloff, par son ordre, lui passa à travers le corps une baguette de fusil chauffée à blanc.
Le règne de Catherine II est l'ère vraiment éclatante de la cour de Saint-Pétersbourg.
Impérieuse, implacable, sanguinaire, elle sut aplanir toutes les voies à ses désirs de femme et à ses ambitions de souveraine. Tous ses compétiteurs au trône, même ceux qui ne la menaçaient que dans un avenir éloigné, comme l'infortunée Marie Tarakanoff, furent impitoyablement sacrifiés par elle. L'affaibUssement de la Turquie, le partage de la Pologne, la puissance de la Russie, puissance telle qu'elle n'a pas grandi depuis ce moment et s'est à peine maintenue, attestent la virilité gouvernementale de la Sémiramis du Nord.
La cour de Russie, barbare encore sous ses prédécesseurs, malgré sa magnificence,
deviixt, grâce à elle, une cIqs cQUffi les plus le.ttrées de TEurope.
C'est di) Nord ^ujomrd'hui que nçuxa vient la lumière,
écrivaient alors les philosophes OQurtisans.
Les splendeurs en sont fabuleuses. Les favpiis de C^theri»e - QrloiT, qui pouvait voyage dans l'immense étendue de Vampire së^ns je.-. Qi^is se reposer dans d'autres palais que \b^ §ie.ns ; Potemkin, qui ne se qouçh^it chaque çoif I qu'après avoir ipipncbalewment fait mi-^ rqiter à ses y^ux, ^n c^scadçp. étincelante^^ une pluie de pierres précieug^^ tt- joyaux éblouissants que ses uièçes, agsi$es q, ses pieds, rams^ss^ient pour s'en faire nou de simples parures, mais de véritables fortunesj^ -rrrr tous ces pef souuages, tous oes évéuements semblent appartenir, au domaine de la ié-^ gende et de la féerie plutôt qu'à celui de l'histoire, Tout le monde connaît le voyage de Catheriixe et l'histoire de Potemkin trans-
formant Fempire russe en uu immense décor de théâtre.
Tous les revenus de TÉtat se concentraient dans les mains de l'impératrice, à qui il suffisait, ainsi qu'à une fée, d'exprimer un èâ«prioe pour le réaliser.
-r- Que peut désirer Votre Majesté en ce monde? demandait un jour le prince de Ligne à Catherine.
^•Rien.,, rien que de vivre longtemps, car je crains que pour moi le paradis où j'irai m vaille pas la terre. Que peut-il y avoir de meilleur que mon existence ici-bas ?
Puis, se ravisant :
-rr- Si pourtant, reprit-^elle avec, le sou-rire d'une de ces matrones que Suétone nouB montre franchissant les quatorze degrés d\i cirque, — si, les anges doivent être encore plus beaux que les hommes L..
La femme se peint tout entière dans cette réponse qui me dispense d'entrer dans des détails devenus, à force d'être répétés, des
banalités répugnantes, et d'insister sur la dissolution effrénée de cette cour admirée de Voltaire. Cour étrange où florissaient les lettres, où régnaient les philosophes et dont des moujiks et des palefreniers devinrent, au déclin du règne, les Dubarry, comme les Orloff et les Potpmkin en avaient été les Pompadour !
Catherine détestait son fils et l'avait relégué à Gatschina. C'est là qu'il se trouvait au moment de la mort de sa mère. Famille évangélique et bien digne, en vérité, des hommages du patriarche de Ferney ! Le tzarevntch Paul avait promis à celui de ses courtisans qui lui apporterait le premier cette heureuse nouvelle de lui accorder tout ce qu'il lui demanderait. A peine donc le Polonais comte Ilinsky, qui se tenait à l'affût des moindres renseigne-* ments, en fut-il informé, qu'il courut à franc étrier à Gatschina, pour l'annoncer au futur empereur.
— Enfin !.. s'écria Paul. Je te fais conseiller privé.
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llinsky s'inclina.
— Sénateur. .
Il s'inclina plus bas encore.
— Je te donne deux mille serfs.
— Sire, ma reconnaissance n'égalera jamais vos bontés. Mais Sa Majesté m'a promis d'octroyer à celui qui lui annoncerait le premier Iq mort de l'impératrice tout ce qu'il lui demanderait, et je ne lui ai encore rien demandé.
— Demande donc ! va ! répondit Paul, tout rayonnant encore de joie.
— Sire, daignez accorder la liberté à Kosciusko et à tous les prisonniers polonais.
— Ce sera le premier acte de mon règne, répondit l'empereur.
Il se rendit lui-même, en effet, à la forteresse de Petropavlovsk, où l'illustre patriote était enfermé. Non content de lui rendre la liberté, il lui proposa de prendre du service dans ses armées. Le noble captif repoussa avec dignité l'offre impériale.
— Je comprends votre refus, reprit Paul.
Mais que puis-je pour vous ? Dites.
— Permettez-moi, sire, d'aller pleurer loin de la Pologne les malheurs de ma patrie.
Paul délivra tous les Polonais prisonniers en Russie, et ce despote, insensé et cruel, est de tous les tzars celui dont cette malheureuse nation a eu le moins à souffrir»
Par quel phénomène de physiologie expliquer le contraste de cette générosité et des folies de ce prince fantasque, qui, traitant ses courtisans comme les pions de bois d'un échiquier, les plaçait, les déplaçait, les replaçait, les élevait, les «.baissait, au gré de son seul caprice? Un jour, sous prétexte qu'il était pape, il voulut absolument dire la messe, et on ne parvint à le faire changer d'idée et à éviter le scandale, qu'en lui persuadant que son double mariage l'avait dépouillé de cô droit, puisque les prêtres russes ne peuvent se marier qu'une fois*
Le dernier roi de Pologne, Stanislas Pc-
îiiatowsky, qui vint, après le partiage de ses États, passer les dernières années de sa Vie "^ à Saint-Pétersbourg, y amena avec lui quelques courtisans, qui ontracdiitê les magnificences de la réception faite à leur maître par le tzar et celles du couronnement dé Terapereur. — <t Le prince Kourakine, envoyé au-devant du roi par le tzai*, rencontra à îlopcha l'hôte de la Russie. Une escorte nombreuse, commandée par récuyer prince Alexis Galitzîn et composée de pages et de gentilshommes superbement vêtus^ fit cortège au carrosse royal durant tout le trajet de cette ville à Saint- Pétersbourg. Là^ on assigna â Stanislas le Palais de marbre pour demeure. Ce palaiâ, au dire même du roi de Pologne, n'avait rien qui pût lui être Comparé en Europe comme splendeur d'ameublement et de décors. A peine arrivé, le roi fut invité chez l'empereur à un dîner où, dans une salle immense, autour d'une Somptueuse table en fer à Cheval, s'assirent six cents convives. 3)
Naturellement, les splendeurs de la cérémonie du couronnement surpassèrent celles de l'accueil fait au roi de Pologne. Les curieux mémoires des courtisans de Stanislas renferment la peinture de l'entrée du tzar à Moscou avant la solennité.
— « Cent cosaques, habillés de bleu, formaient l'avant-garde ; ils étaient suivis d'un régiment entier de housards de la garde, avec leur dolman rouge étincelant d'or et garni de fourrures, tous montés sur des chevaux uniformément gris. Venaient ensuite les cuirassiers, la tête couverte de leurs casques d'or à aigle d'argent; puis, le magnifique régiment des chevaliers-gardes, dont l'uniforme, d'une éclatante blancheur, était plus vivement mis en lumière par la robe de leurs chevaux noirs comme l'ébène; puis, la cour tout entière en costumes verts chamarrés d'or : chambellans, maîtres de cérémonies, écuyers ; puis enfin le tzar à cheval. Derrière le tzar, une longue file de carrosses dorés et traînés par des chevaux
Isabelle portaient les dames du palais, en vêtements de cour à la russe et les épaules et le cou ruisselants de diamants. y>
Ce cortège mit quatre heures à franchir la distance qui sépare la barrière Rouge de la porte du Kremlin, où le tzar fut couronné dans la cathédrale de TAssomption (Ouspenskii sobor) par le métropolite de Moscou.
Paul I", après un règne fort court, mourut étranglé par Yachwill, et son fils Alexandre lui succéda. Le règne d'Alexandre I", qui a été sans contredit le tzar le plus libéral, le plus doux, le plus éclairé de toute cette longue série de princes, mériterait à lui seul un long chapitre. Ces détails, même en demeurant incomplets, nous mèneraient trop loin. D'ailleurs, à demi-français par sels rapports de toute sorte avec la France, l'empereur Alexandre n'offrirait peut-être pas au lecteur, qui connaît déjà les principaux traits de sa vie, un assez vif intérêt de nouveauté. L'histoire de la Russie, sous son règne, n'est
que trop étroitement liée, pour le peuple français, à l'histoire de la France impériale.
Qu il nous suffise de rappeler qu'Alexandre 1", dont La Harpe avait fait l'éducation littéraire et à la cour de qui l'émigration avait apporté et enseigné l'urbanité française, abolit la torture, le knout, la marque et les peines corporelles pour la noblesse et le clergé.
Ainsi, c'est en 1818 seulement que ces deux classes privilégiées ont cessé d'être souç mises au fouet.
La cour d'Alexandre I", sous l'influence des gentilshommes français chassés de leur pays par la Terreur, était devenue une cour absolument parisienne, et si dans l'intérieur de la Russie la barbarie subsistait encore, les étrangers n'en trouvaient plus trace à Saint- Pétersbourg.
Sous son successeur, Nicolas P', tous les Russes qui jouissaient , par leur naissance ou par leur position, d'une apparence de droit civique, se partageaient en quatorze
classes appelées tchins. Le tchin, lûot emprunté, dit-on, au chinois, est un titre conféré par la volonté impériale ou qui s'acquiert par des examens témoignant d'une instruction civile ou militaire.
Les quatre premiers correspondent à la classification des anciens boyards; le cinquième et le sixième confèrent la noblesse héréditaire ; les autres, jusqu'au quatorzième, la noblesse personnelle, sauf pour les soldats.
Tout ce qui ne possédait pas le tchin, de mon temps au moins, était réputé ignoble et taillablé et corvéable à merci. Il existait, il est vrai, quelques prérogatives pour les marchands, les bourgeois et les fils de popes (popovitchis). Mais si minces étaient ces privilèges, qu'ils ne valent guère la peine qu'on en parle. Pour en finir avec ces classes, sur lesquelles nous n'aurons plus à revenir, disons seulement que les marchands étaient divisés en trois guildes et les bourgeois en
bourgeois véritables et bourgeois honoraires. Ces parias, restés soumis aux peines corporelles et à toutes sortes de vexations, ne se distinguaient des serfs que par le costume .
L'argent lui-même, concentré en Russie dans les mains des marchands, ne leur donnait pas, malgré son universelle toute-puissance, un rang dans la société. Ils n'avaient le droit de poursuivre pour dette ni un noble ni un militaire. La loi les mettait à la discrétion absolue des classes tchinéesf Au surplus, au temps de Nicolas, l'armée était le seul corps véritablement privilégié , le mépris hautement affiché par l'empereur pour l'état civil jetant dans l'état militaire toute la jeunesse russe.
Le premier tchin militaire en Russie est le tchin de feld-maréchal. De mou temps, il n'avait qu'un titulaire, le prince Paskewitch. Les généraux commandant les ^orps, les lieutenants généraux et les généraux-majors formaient ce qu'on appelait les trois tchins gé-
néraux. Les tyois tchins d'officiers supérieurs (stalhofptzery) se, composaient des colonels, des lieutenants-colonels et des majors. Les capitaines, lieutenants-capitaines, lieutenants, sous-lieutenants et enseignes, constituaient les cinq tchins d'officiers inférieurs {ober-offiU zery). Enfin, les sous-officiers et les soldats étaient classés dans les deux tchins subalternes (nijnie'tchinny).
Dans la marine, les mêmes tchins, avec d'autres dénominations, correspondaient aux mêmes grades.
Dans l'ordre civil, les quatre premiers tchins étaient représentés par les conseillers privés actuels de l'* classe, les conseillers privés actuels >de 2' classe, les conseillers privés et les conseillers d'État actuels. — Puis, venaient les tchins de conseiller d'État, conseiller de cour, conseiller du gouvernement, conseiller titulaire, conseiller de collège, assesseur de collège, secrétaire du gouvernement, registrateur de collège.
?!asî
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Tout le monde en Russie est tenu de posséder un tchin, et toute fonction publique comme toute carrière libérale^ né.cessite la possession de cette marque distinctive, qui est tout à la fois indépendante de la profession et indispensable à celui qui l'exerce. Ainsi un prêtre doit avoir son tchin ; on ne saurait être chambellan sans justifier au moins du tchin de conseiller d'État, ni attaché d'ambassade sans celui de conseiller titulaire. Tous les emplois, même les plus misérables, sont fermés à l'homme qui n'appartient pas au moins à la quatorzième classe.
Ces grandes divisions sociales n'empêchent pas d'autres subdivisions professionnelles et honorifiques, toujours subordonnées, %d'ail* leurs, pour chaque individu au tchin personnel.
C'est ainsi que le clergé se partage en monacal et séculier, appelés le clergé noir et le clergé blanc.
Le clergé noir compte cinq classes : les
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« métropolites, les archirey, les archimandrites,
les yeromonachs et les simples moines.
Le clergé blanc, quatre : les protoîeréï, les yereïs, les diacres et les sous-diacres.
A la cour de l'empereur, les classifications étaient encore plus nombreuses.
Le ministre de la cour, le grand chambellan, le grand écuyer, le grand maître de la cour, le grand maître des cérémonies, le grand veneur et le grand échanson composaient une première classe de dignitaires. Venaient ensuite les chambellans, les maîtres de cérémonies, les maîtres de la cour, les écuyers, les gentilshommes de la chambre et les pages de la chambre. L'impératrice avait une cour fondée — sauf l'obligation du tchîn, bien entendu — sur des bases absolument semblables. Les dames qui en faisaient partie se partageaient en dames du palais, dames d'atour, demoiselles d'honneurde la chambre, demoiselles d'honneur et demoiselles du chiffre.
La maison militaire de l'empereur était composée de généraux aides de camp, de généraux-majors de la suite de Sa Majesté et d'aides de camp (fliguel adioutanty).
Le service du palais était fait par le chef du service, parles courriers du palais (feldjager)^ parles fourriers du palais {hof^-fourriery)^ par les laquais de la chambre, les Arabes-Nègres de la chambre et les laquais.
Au-dessus de ces classifications toutes particulières dominait toujours le tchin, sur lequel se réglait strictement toute la hiérarchie des préséances et qui avait le pas sur toute autre distinction. Le tchin représentait, en effet, ou était censé représenter le mérite, personnel, et le mérite doit passer avant l'uniforme. Telle était au moins la théorie, — théorie excellente en soi, mais gâtée par l'application qu'en faisait le tzar dans l'octroi ca- . pricieux du tchin.
Un fait curieux à signaler, c'est que toutes les fonctions civiles, tous les grades miUtaires,
tous les emplois de cour sont désignés en Russie par des expressions allemandes ou françaises, et qu'aucun terme honorifique ne trahit une origine slave. Ainsi les dénominations des tchins civils et militaires sont toutes littéralement empruntées au français : Général, eneral; capitaine, capitann; lieutenant, leitenante ; sous-officier, ounter-ofitzer ; soldat, soldate; assesseur de collège, kollegskii assessor; conseiller d'État , statskii^sovietnik , etc., etc. Les dénominations de cour sont, au contraire, tirées de l'allemand : Maître des cérémonies, tzereinoni meister; chambellan, karmrher; maître de la cour, hofmeister; demoiselle d'honneur, freilina, etc., etc.
Telle était, au temps des premiers tzars, l'égalité de leurs sujets dans la servitude, que la langue russe n'a pas même d'expressions pour caractériser les diverses distinctions sociales. Tout ce qui se rapporte à cet ordre d'idées est de source étrangère et moderne.