‹ Souvenirs d'un page du tzar NicolasChapitre 9 sur 22 · CHAPITRE VU · texte numérisé non relu

CHAPITRE VU

rj5s Rom^rioff. — Lu. cour de, llîtlid Rotnanolï. — Alexis ^ son fila* — Violation de la ronslftntîon. — Ambniisrtdfl en Chine. — Hnikolî. — La cour d'Alexis. — Le fialriarchc Nikon. — Théodore lï. — Le Mie^ilnidicstîWo. — La sociWt russe soîis lea premicira Rora^moff. — ■ LilWrEilure, mœurs, armée, CRSies. ^ Mort de Théodore» — Avénemûnl dâ Pierm lo Grand»

L'élection de Michel Feofloromlcb RomanoCf ouvre une ère nouvelle pour la Russie* 11 faut rendre aux tzars de cette maison cette justice;^ qu'ils ont été les véritables initiateurs et lespropagateurs dévoués du progrès en Russie, Arexception de Pierre II, dont le règne fat très-court, ils se sont tous consacrés à l'dcuvre de la civilisation. Despotes de tempérament et de conviction, persuadés que la liberté mènerait fatalement leurs peuples à Tanar-

^n SOUVENIRS D'UN PAGE.

chie, s'ils ont maintenu dans la nation qu'ils gouvernaient avec dureté les traditions et les habitudes de servitude, et si, par là, ils ont nui à la grande entreprise qu'ils tentaient (car il n'y a pas de vrai progrès, surtout moral, sans liberté), ils ont du moins employé toutes les forces de leur puissance et de leur génie à assimiler les mœurs barbares de la vieille Russie aux mœurs occidentales et à aire de leur empire oriental un empire européen.

C'est à l'origine des Romanoff qu'il faut peut-être attribuer l'esprit de réaction qui les a toujours animés contre le régime social de la vieille Russie. Simples boyards, ils avaient eu longtemps à souffrir de l'infériorité de leur famille, assujettie aux princes du sang de Rurik. Le père même de Michel, tonsuré malgré lui, avait été jeté dans un monastère et avait pris en religion le nom de Philarète. A l'époque de l'élection qui devait faire asseoir sa race sur le trône qu'elle occupe encore aujour-

d'hui, Michel vivait enseveli au fond du monastère d'Ipatieffavec sa mère, etiie songeait pas à la couronne. C'est là qu'allèrent le chercher les vœux de la nation, vainement sollicitée par les candidatures des princes Galitzin, Worotinski et Chouysld.

Il voulut d'abord refuser; mais, pressé par les boyards et par le peuple, il ne put se soustraire à la volonté populaire. Les boyards voyaient dans son avènement l'humiliation de la race de Rurik et un hommage à leur caste ; le peuple y voyait la promesse de jours meilleurs. L'élection de Michel Feodorowitch Romanoff, expression sincère des sympathies universelles et source de l'autorité légitime des tzars actuels, présente si bien le caractère d'une protestation contre un passé désolé par la guerre civile, l'invasion étrangère. et le plus odieux des despotismes, que ses électeurs, éclairés déjà par leurs relations avec les nations voisines, mirent des conditions à leurs suffrages et lui firent jurer une

sorte de constitution qtii limitait à ravance le pouvoir discrétionnaire du souverain. Il est vrai que, si Michel s*empressa de prêter lé serment qui lui était demandé, il ne tarda point, suivant en Cela les conseils de son pérê, à Féluder, et que le pouvoir absolu et autocratique resta sous les Romanoff , malgré l'atteinte momentanée qu*il avait subie^ le grand principe social et la loi politique de la Russie.

Le père de Michel demeura toujours lé guide et le conseiller de son fils, et Texpérience et les lumières du vieux moine ne contribuèrent pas peu au bonheur de ce règne, bienfaisante période de régénération, durant laquelle le pays, épuisé par d'horribles guerres et par le» malheurs d'une épouvantable invasion, reprit des forces sôus la sage administration du nouveau tzar* Les finances étaient écrasées ; le trésor était vide. Michel supprima toutes les dépenses inutiles, le luxe, le faste, la cour. En même temps qu'il rétablissait l'ordre et l'économie dans Tadmi-

SOCVENIRS D'UN PAGE. 127

nistration des deniers publics, il cherchait à ramener l'abondance en Russie en renouant avec TÂDgleterre les relations commercial es interrompues pendant les années calamiteuses qui avaient précédé son avènement, en se mettant en rapports avec la Perse, en ne négligeant aucun moyen de relever le notn de la Russie en Europe et d'en développer la prospérité intérieure.

Les RomanofT ont eu ce rare bonheur que les deux premiers souverains de leur race dnt été des hommes supérieurs, Alexis Michaelowitch fut digne de son père, et il est lui-même le père de Pierre te Grand j qui, pour n'avoir pas régné immédiatement après luij n^en a pas moins été son continuateur direct.

Malgré les progrés matériels qu'avait accomplis la Russie sous le régne de Michel, malgré F amélioration de ses finances, elle nx'tait pas encore entièrement remise des effroyables secousses dont elle avait eu à souf-

1î8 SOUVENIRS D'UN PAGE.

frir ni de la crise terrible qu'elle avait traversée. Dès son avènement, Alexis montra qu'il était l'homme de la situation.

Les Romanoff une fois résolus à revenir sur leurs concessions et à ressaisir le pouvoir autocratique sans limites et sans contrôle, il était impossible de rencontrer pour cette œuvre une main plus ferme que la sienne.

Une révolte de la populace de Moscou contre les ministres Morozoff et Msitslavsky, qui l'avaient irritée par leurs exactions et qu'elle égorgea sous les yeux du tzar, fournit à ce dernier l'occasion qu'il cherchait. Le trouble et la confusion des esprits, le désordre des affaires publiques, le bouillonnement des passions populaires, surexcitées par une longue anarchie et dont la récente insurrection à laquelle il avait été contraint de céder attestait la violence, lui servirent de prétexte pour rétablir dans toute sa rigueur l'ancien despotisme. Toutefois, s'il fut inflexible dans l'affirmation du principe, il faut reconnaître qu'il l'ap-

KX'' '3 ffW '.■"■# i' ■■]" f"

pliqua avec une modération ignorée de ses prédécesseurs et que plus d'un de ses successeurs aurait dû imiter. A cette époque de luttes violentes, de guerre civile, de transformation sociale, le despotisme des tzars avait, d'ailleurs, des raisons d'exister qu'il n'a plus aujourd'hui.

Alexis Micliaelovvitch attira un grand nombre d'étrangers en Russie. A quelques-uns il concéda des terres dans diverses parties de son immense empire, sous la condition qu'ils les mettraient en cultiœe. Il envoya des ambassadeurs en Allemagne, en France, en Angleterre, jusqu'en Chine. Cette dernière mission ne réussit point, et le motif de son échec mérite d'être rapporté.

Baîkoff, qui en était le chef, reçut, à son entrée dans le Céleste Empire, un excellent accueil des mandarins. Le Fils du Ciel, qui ne demandait qu'à vivre en paix avec son jeune voisin, consentit même à admettre en sa présence l'envoyé d'Alexis. Malheureusement, Té-

tiquette da la coup de Pékin avait alqVs de^ exigences si bigarres ; elle imposait, au5P étrangers surtout, de si humiliantes formulas de soupois^ion, que l'ambassadeur du tzar sentit se révolter en lui le vieil orgueil moscovite, Il fallait, par exemple, une fois introduit dans la salle où l'empereur était assi^ sur son trône, s'approcher de l'estrade en rampant, les mains en avant, la face contre lerre ; il n'était permis de s'adresser à lui, qu'étendu sur le sol à plat ventre, D'autres cérémonies, d'une humilité plus abjecte encore, étaient imposée^ à, tout étranger qui sollicitait une'audienc0. Baïkoff trouva dans s^ servilité môme le courage de résister à ces e:^igences.

— Quoi! s'écria-t-il, l^ tfar dont je suis h chose — r Q'^^t là l'expression même dont il se sert dans sa relation —^ n'exige pas de moi ces complaisances, ^t j y consentirais pow u»

autre ! Jamais I

Alexis publia un repueil de lois, embellit Moscou de 4eux faubourgs, construisit des vais-

SOUVENIRS D'UN PAGE. m

so^ux, réglemante la pommaroe, augmenta son armée et fortifia ^a garde étrangère par l'adjoiiction d'une >garde indigène. C'est lui qui a créé la milice des strélitas. Il ehoisit pour pela un corps privilégié qu'il fit armer d'ex^ cellents fusils achetés en Angleterre, et à qui il donna le nom de streltzis (tirailleurs), Mal- .bauraueement, comme les janissaires, oes streltzis, abusant de la puissance at des privilèges qui leur avaient été accordés et ne son^ géant qu'à les étendre, prirent rapidement le oaractèra et les allures d'una soldatesque pré^ tûrienne, et, au lieu da défendre las tî^ars, ne pherchôrent qu'à les dominer à. leur profit Après avoir organisé son armée, Alexii^ songea anfin à se 4onner le luxe que s'était refusé Michel et à ae former une cour.

Moins magnifique que celle de Bori^ Godounoff, la cour d'Alexis était peuplée d'étrangers,

Qn sait déjà que le taar en avait appelé un grand nombre en Russie, et qu'il laur avait donné en propriété de vastes terres 9, ei^^ploitar et à féconder.

4351 SOUVENIRS DTN PAGE.

— € Ces courtisans, dit un ambassadeur allemand, s'imprègnent de parfums dont les exhalaisons, mêlées aux miasmes qui se dégagent des vêtements de cuir et de la chevelure graisseuse et rancie des boyards, empoisonnent l'atmosphère des appartements du palais. 3>

Les Romanowski palaty, que le prince Obolensky a fait bâtir à Moscou sur le modèle des. anciens palais des Romanoff^ donnent une juste idée des palais construits par Alexis pour ses favoris. Exigus, incommodes, leurs portes sont tellement étroites et basses qu'il ne peut y passer qu'un homme à la fois, et encore faut-il se courber. Tout y est mesquin, étriqué, rabougri. Il semble que les Russes de ce temps-là, qui ne venaient d'échapper au joug de l'étranger que pour retomber sous celui des tzars, eussent peur de l'air et du grand jour, et que leurs sombres demeures aient été pour eux des retraites au fond desquelles, comme des bêtes fauves traquées jusque dans leurs tanières, ils tâchaient de se dérober au regard du msdtre et de ses limiers.

Le Kremlin lui-même n'offrait, à l'exception de ses salles d'apparat, sortes de hangars mal clos et mal pavés, que des pièces lilliputiennes. Les appartements des femmes ne différaient de ceux des hommes qu'en ce que l'accès en était interdit et le seuil inviolable. C'est dans les grands salons de réception publique qu'Alexis tenait sa cour. Dans ses appartements particuliers, il n'admettait que les courtisans de sa plus étroite intimité.

En face de la puissance impériale se dressait de toute sa hauteur, sous le règne d'Alexis, la puissance ecclésiastique. Le patriarche de Moscou, le chef de TÉgUse, était inviolable comme le chef de l'État et puissant comme lui. Le métropolitain désigné par le sort devenait par le fait de son élévation l'égal du tzar.

Alexis ?%' en montant sur le trône, trouva, revêtu de cette dignité suprême, unhommeambitieux, énergique et profondément attaché à la vieille Russie et à ses anciennes coutumes :

4d4 SOUVENIRS D'UN PAGE.

c'était le patriarche Nikon. Tout en cédant le pas et la prééminence au tzar, Nikon entendit n'abandonner aucun des privilèges inhérents à ses hautes fonctions. Le nom de Richelieu avait frappé ses oreilles, et, attribuant au prestige de la robe l'influence que Tillustre cardinal devait à son génie, il résolut de soumettre en Russie la société civile et la puissance impériale elle-^méme à la domination sacerdotale. L'entreprise paraissait d'autant plus facile que le peuple russe, religieux en tout temps I était alors véritablement fanait tique,

Lalutte eommenççi bientôt, Alexis avaitsour vent besoin, pour le succès de ses réformes et de se» innovations, du concours 4u patriarche. Nikon lui refusait ce concours ou ne le lui prétait qu'avec une mauvaise grjice visible.

Déjà une haine sourde, qui ne pouvait manquer d'amener un bruyant éclat, animait secrètement l'un contre l'autre les deux souverains.

SOOVENIRS D'ON PAGE. 43»

Un jour*, le tzar manda le patriarche. D'après les règles du cérémonial, le chef temporel de la Russie était tenu de recevoir toujours le chef spirituel en grande pompe dans les salles d'apparat. Nikon se fit attendre, ce jourlà,biett au-delà de l'instant fixé pour l'audience. Assis sur son trône, publiquement humilié dans son orgueil, Alexis dissimulait mal son impatience et sa colère. Toutefois, l'appui du patriarche lui était indispensable en cette circonstance, et il hésitait à lever la séance.

Enfin, au bout de deux heures d'attente, justement irrité de ce manque d'égards, il se leva, et donnant un fibre cours à sa mauvaise humeur r

— € Quand ce bouc (sic) arrivera, dit-il à ses courtisans, vous l'intrbduirez chez moi.

Je vais l'attendre. y>

Vt moment après, Nikon se présentait.

Les courtisans, charmés de lui rendre affront pour aflrontj s'empressèrent de s'acquitter de la- commission dont ils étaient chargés. Le ton dont ils lui parlèrent n'était pas fait, on le

devine bien, pour adoucir ce que cette dérogation à l'étiquette avait de blessant pour lui. Les portes des appartements particuliers du tzar étaient,* comme nous l'avons dit, fort basses. De son côté, le patriarche, déjà trèsgrand de taille, était encore grandi par l'immense mitre (kablouk) qui sert de coîfture aux dignitaires du haut clergé russe. Arrivé devant la porte de la chambre d'Alexis, il eût fallu qu'il se courbât pour y pénétrer.

— Un patriarche n'incline jamais le front que devant Dieu, dit-il. Je n'entrerai pas là.

— Mais, s'écrièrent les courtisans inquiets, le tzar vous attend.

— S'il veut me voir, qu'il sorte et vienne me recevoir, assis sur son trône, dans la salle des audiences. Les portes y sorrt faites pour donner entrée à des patriarches. Celles-ci ne sont bonnes que pour des courtisans.

Alexis, qui ne pouvait pas se passer, pour l'affaire qui avait motivé son appel au patriarche, de l'appui du fier prélat, dut en passer

cette fois par où voulait Nikon , mais il ne lui pardonna point cette injure faite à son orgueil. Une guerre déclarée ne tarda guère ai éclater entre eux. Il y eut du trouble, du tumulte, de Fémeute dans les rues de Moscou, Le peuple prit parti pour Nikon, l'armée pour le tzar, qui resta enfin victorieux et qui relégua son ambitieux et hardi adversaire dans le monastère de Solovietzki.

La dignité de patriarche fut abolie, pour être, il est vrai, bientôt rétablie ; mais Alexis avait porté le premier coup à son prestige. S'il n'osa pointencore se proclameï^chefdel'Église, en même temps que chef de.l'État, il ouvrit la voie àPierre le Grand, qui, cinquante ans plus tard, compléta l'œuvre de son père. SinguUère origine, il faut en convenir, de la puissance spirituelle des tzars ! Après tout, mieux vaut encore, puisque la réunion des deux pouvoirs civil et religieux sur la même tête souveraine doit toujours offrir à soii principe un côté risible ou odieux, mieux vaut la comédie de Ni -

• kon et d'Alefîis que la tragédie d'Henri VIII

d'Angleterre-

Le fils aîné d'Alexis, Théodore II Alexieovîtch, monta sur le trône à la mort de son père 4675). Son règne fut de courte durée. Il est cependant marqué par une grande mesure^ mesure que les historiens de la Russie décla-' rent excellente , mais qui n'eut , à notre sens, d'autre résultat que d'absorber plus complètement encore dans la toute-ptiissance impériale tout ce qui restait d'indépendance auj)euple et surtout à la noblesse russes. Nous voulons parier de F abolition du miestnichestwa.

Tout en étant uniformément asservis au tzar, les Russes, a cette époque-lâ, se divisaient en cinq castes, dont les trois premières, sans posséder, dans le sens rigoureux du mot, aucun privilège qui rappelât ceux de la noblesse occidentale ou même ceux des corporations des communes et de la bourgeoisie des villes, au moyen âge, jouissaient pourtant de certains avantages sociaux, sinon politiques.

SOUVENIRS DTJN PAGE. 439

C'est ainsi que toirt homme qai tfétait pas serf attaché à la glèbe avait droit d'entrée à la cour, si cour il y arait sous les tzars de la première et de la deuxième races. C'est ainsi encore que les princes médiatisés obtinrent quelques distinctions honorifiques d'Ivan III et d'Ivan IV, qui les avaient incorporés parmi les boyards. Ils furent autorisés à se faire précéder d uiie escorte dans les rues de la ville. Des courriers, souvenir des anciens licteurs, faisaient ranger la foule sur leur passage, et des znakomtzy composaient la suite du cortège. Ces privilèges ne consistaient guère, comme on Voit, qu'en satisfactions d'amoin"propre et de vanité, mais ils étaient consacrés par la loi, et les dyakis et les dvorianïe y tenaient autant que les boyards.

Les boyards constituaient la première classe, la plus puissante et la plus respectée de toutes, mais aussi soumise et humble que les autres devant le tzar. Les dvorianïe — les simples nobles d'aujourd'hui — formaient

la seconde caste. L'étymologie du mot en indique le sens : Dvor, en russe, signifie cour ou service. Dvorianïe veut donc dire courtisans ou domestiques, car la langue russe a le même mot pour les deux métiers.

Les dvorianïe, qui n'étaient pas héréditaires et que le patriarche ou le tzar nommait indistinctement, se partageaient eux-mêmes en doumnie dvorianïe et en boyarskie dieti. Les premiers étaient ceux qui occupaient des postes élevés dansTÉtat ; les seconds étaient les fils de boyards, dont se composait l'armée et qui s'y trouvaient soumis à toutes les corvées, à toutes les punitions corporelles, à toutes les rigueurs humiliantes de la discipline militaire russe.

La troisième caste se composait des dyakis (scribes) et se subdivisait en doumnie diakij c'est-à-dire en fonctionnaires d'un ordre inférieur aux doumnie dvorianïe — les secrétaires d'État d'aujourd'hui — et en podïatchis ou employés civils.

Les kouptzis (marchands), divisés en trois

classes (gostiy soukonnaïa et czornaïa)^ coi^ptitualent la quatrième caste. Les knstianïe (serfs attachés à la glèbe) étaient les parias de la dernière catégorie, une sorte de bétail qu'on pouvait vendre en détail ou en bloc, avec ou sans la terre. Les Tatars avaient donné aux Russes, eu terme de mépris, le nom de chrétiens (en russe, krislianïe), et le langage populaire avait consacré ce nom à la classe la plus misérable de la population.

Les membres des trois premières castes pouvaient seuls approcher du tzar. Sans distinction aucune entre eux, ils formaient la cour. Dans son palais, le souverain faisait et défaisait à son gré les boyards, les dvorianïe, les diakis ; mais, dans les provinces et surtout dans l'armée, son despotisme avait pour bornes les droits consacrés. Les privilèges de chaque caste — acceptons, à défaut d'autre, ce mot inexact de privilège — y étaient rigoureusement observés, et les lois qui réglaient les droits de préséance et de commandement

ut SOUVENIRS DDN PAGE.

cottstituaient ce qu'on nommait alors le mieg^ tnichestwo. Déjà même, pour régulariser ces droite, pour leur donner une sanction et les perpétuer dans leurs familles, les boyards commençaient à se créer des titres, à établir leurs généalogies, à réunir et à garder avec soin leurs papiers de famille.

Le jour où Théodore abolit le mîestnichestwo, il ordonna de brûler tous les parchemins des boyards. Ainsi s'évanouirent enfumée, âla lueur de cet immense auto-da-fé, toute les distinctions de caste de la vieille Russie. Au fond, rien de changé. Les dénominations restèrent les mêmes ; la même égalité maintint toujours la même servitude. Tout se borna à quelques changements de mots et à quelques nivellements de surface. A Fére delà barbarie sauvage allait succéder, avec Pierre le Grand, Tère de la barbarie dans la civilisation ; voilà tout.

L'histoire ancienne de la Moscovie finît avec Théodore, qui mourut peu de jours après avoir accompli ce grand acte. La Russie était

déjà une puissance avec laquelle il fallait compter. Son armée comptait 300,000 enfants de boyards et 60,000 paysans. Huit lé»

gions étrangères, composées chacune de 1,000 hommes, fournissaient aux troupes indigènes leurs instructeurs. La couronne avait distribué aux soldats des terres la* bourables. Le commerce prenait chaque . jour de nouveaux développements. L'empire s'étendait du Ichoukotzky-'nosse, sur le fleuve Jaune, jusqu'aux embouchures du Volga, dans la mer Caspienne,

Les belles-lettres elles-mêmes commençaient à pénétrer en Russie, On a retrouvé des traductions de saint Ambroise, de saint Augustin, de saint Jérôme et de Suétone (Histoire des Césars) y imprimées à Moscou à cette épo* que4à. Des auteurs, comme le patriarche Job et Abraham Pahtzyne, moine de Troïtza, écrivaient le russe. Philaret Nikitich, Mohïla, Tarchimandrita Cyrille, l'étudiant Kopiévitz, le boyard Pzoropovski et le prince Odoievsky

ont laissé des œuvres qui sont comme les premiers rayons du jour intellectuel en Russie. Pierre le Grand pouvait venir.

A la mort de Théodore, ses deux frères, Ivan et Pierre, encore mineurs, furent confiés à la régence de leur sœur, la tzarevna Sophie, dont l'énergie égalait l'ambition et qui entreprit d'usurper le trône. Secondée par les boyards Matveïef et Narischkine, elle n'eut pas de peine à faire déclarer Ivan imbécile et incapable de régner. L'intelligence précoce de Pierre, l'appui sympathique qu'il trouvait chez les boyards, la courageuse vigilance de sa mère, protégeaient le jeune prince et rendaient à son égard la tentative de la régente plus périlleuse et d'un succès plus douteux . Sophie réussit pourtant à obtenir qu'il fût relégué dans le village de Préobrajenski et placé sou§ la direction d'un Genevois nommé Lefort, dont elle croyait avoir fait sa créature et qu'elle espérait transformer en agent de corruption et d'avihssement pour le jeune tzar.

Elle se trompait. Lefort devint rami sincère et dévoué de Pierre, et ils résolurent, à eux deux, de s'^ranchir de la tyrannie de la tzarevna.

Dans son village, le prince se composa une cour d'enfants de boyards, auxquels Lefort apprit, sous prétexte de les amuser, le maniement des armes et l'exercice militaire.

Bientôt tous les boyards, ravis des récits des jeunes compagnons de Pierre et de l'éducation virile qu'ils recevaient auprès de lui, demandèrent à lui envoyer leurs fils.

Le futur tzar triomphait. Le village de Préobrajenski se trouvait déjà trop étroit pour sa nombreuse cour, transformée en petite armée. Avec ses pétulants compagnons de jélix, devenus ses bouillants compagnons d'armes, il envahit le village de Séméonovsky et se l'appropria pour son usage personnel et celui de ses camarades. Ce fut là la première conquête de Pierre le Grand.

Confiant désormais en sa force, . assuré de

l'appui des boyards, fort des sympathies populaires , il 36 dirigea enfin sur Moscou et vint^ sans coup férir, y prendre les rênes du gouvernement.

Avec lui commence là rêgénératiott , au moins apparente, de la Russie* Les boyards sauvages d'Alexis et de Théodore se métamorphosent en souples courtisans; Tobséquiosité servUe se substitue à la servilité baî> bare : en réalité, le vieux caractère moscovite reste toujours le même.

Page 1