CHAPITRE X
La Cour de Nicolas. — Bals. — Le danseur de rimii Le chambellan* — Soirées de l'Impératrice. — Wilihoursky. — La tasse de thé. — Dîners. — G« Ordi*es. -«- L'astfoiiome.
Des choses passons maintenant & ' sonnes, et de Torganisation matérie cour de Tempereur Nicolas à ses ma ses habitudes.
Nicolas P' se levait de bonne hei bout à sept heures du matin, il con la journée par une courte promens huit, il se trouvait déjà habillé, en tei dience. Ses ministres, à chacun desq assigné un jour de la semaine^ ses camp, tous ceux qui avalent accès cabinet, se présentaient alors à sa p
Il y avait deux chambres de service. La première, assez éloignée des appartements particuliers du tzar, était affectée au contrôle des lettres d'audience; l'autre, située à côté même du cabinet de Nicolas, était une sorte d'antichambre où les personnes qu'il devait recevoir venaient attendre qu'on les annonçât. Sur un des murs était affiché le tableau de ceux qui pouvaient demander à entrer chez l'empereur sans y être appelés.
Le cabinet de l'empereur, qui lui servait aussi de temps en temps de chambre à coucher et où il est mort, était d'une simplicité antique. Un lit de camp ; au fond, un canapé ; quelques chaises de noyer; un immense bureau, cinq ou six cartes de géographie, rien de plus. . -
L'empereur, qui avait l'habitude de déjeuner tout en travaillant, sortait d'ordinaire à une heure, parle grand escalier quelquefois, sous les yeux de toute sa cour, mais la plupart du temps par un escalier spécial, et il allait seul,
SOUVENIRS D'UN PAGE. 20i
en ce cas, visiter les édifices ou les institutions de Saint-Pétersbourg, quand il ne se contentait pas d'une simple excursion dans les rues. A quatre heures, il rentrait pour dîner. Après son repas, il se mettait de nouveau au travail et donnait des audiences. A sept heures, enfin,* il renvoyait son service et se renfermait dans sa famille ou dans le- cercle de ses intimes ; mais souvent il reprenait encore, à ce moment-là, ses occupations interrompues.
Les jours de dîner chez l'impératrice ou les jours de revue, il modifiait Tordre de ses travaux, sans pour cela renoncer à ces travaux eux-mêmes. Jamais, sauf empêchement de santé, il ne perdit une journée.
Au milieu de ses occupations, il aimait à se délasser par des lectures frivoles. Il dévorait les nouveaux romans français. Ceux de Paul de Kock, surtout, lui plaisaient extrêmement* Il voulait en avoir la primeur. On les lui envoyait avant la publication, et il les lisait sur épreuves.
Nicolas était par-dessus tout l'homme de la discipline. A sa cour, toute militaire, Tuniforme seul était admis. A ses yqux, un habit noir y eût fait tache. Chaque classe, chaque caste, chaque tchin, avait son coutume partie çulier. Ce caprice du t«ar était pour tout son peuple une loi rigoureuse. Il aimait à ce point Vuuiformité que tous les chevaux devaient être absoluinent pareils dans chacun des régiments de la oavalerie de sa garde. Les ^oh dats de son infanterie étaient tous tenus de porter les moustaches et les cheveux noirs, dussent-ils les faire teindre quand ils les avaient blonds. Les militaires étaient assu<« jettis à laisser pousser leurs moustaches et leurs favoris et à ^a raser le menton, et tous les Russes qui n'appartenaient pas h Tarmée étaient obligés de se raser complètenpient^
Cette régularité monotone se retrôuvaft jusque dans les fêtes de la cour. Je n'oublierai jamais le spectacle extraordinaire, mais non
sans grandeur. q„'offrait dans uuba isainUGeorges. Au fond de lasaUe
reur, debout entre deux baldaquins o ,
Dooaèles des ordres ù»périaux, don
toute sa roideur. dans son uniforme I
' ''^^' ^^' dignitaires de sa cour et les b
ducorpsaipiomatiquedontilsetrov
touré.Auncoupd'archetmilitairewei i
parle chefd'orobestre, les quadrilles ^
tarent m. njouvement, et les danses c
çaieftt avçc la prépisian de l'exercice , temps. Au. deirnier accord, tout le mo Yaxt avoir, regagna sa, place et repris , mobiUté. Une sorte de soumission , tique à ces exigence, de J'éUqnette medleuf moyen de plaire m tzar .
Nicolas n'aima5t pas le bal. Touteft sistait par devoir à tqus ceux de ea co, voulait fort brillants ; m^s . c'était e , contrecœur visible, et son mutisme , trahissait samawvaise humeur- Comm , les physionomies, en Russie, se règl(
celle de l'autocrate, je vous laisse à penser quelle était la gaieté de ces fêtes ! Il fallait pourtant avoir l'air de s'amuser. C'était la consigne, et le maître, qui ne laissait échapper aucun détail, n'eût pas souffert qu'on y manquât. 11 y avait quelque chose d'étrange dans le contraste de ces joies affectées et de cet ennui morne.
Une nuit, l'empereur observait, de sa place ordinaire, le quadrille d'honneur où l'impératrice avait pour vis-à-vis je ne sais quelle princesse étrangère. Tout à coup, au moment du galop qui anime un instant une des figures de la contredanse, le cavalier de l'impératrice, jeune aide de camp cité parmi les meilleurs danseurs de Saint-Pétersbourg et à qui cette qualité valait de fréquentes invitations aux bals de la tzarine, s'embarrasse dans les jupes de son auguste danseuse, fait un faux pas et tombe de tout son long sur le parquet, entraînant la souv«raine dans sa chute. On se précipite vers eux ; on les en-
toure ; mais elle se relève avec vivacité et, reprenant le bras de son cavalier dont le trouble et la confusion l'amusent, elle regagne avec lui sa place.
Le malheureux se réfugie, tout tremblant, derrière le fauteuil de l'impératrice et jette du côté de l'empereur un regard effaré. Nicolas avait froncé le sourcil. A peine la contredanse finie, le pauvre aide de camp, pâle de frayeur, voit la grande figure du tzar se détacher du groupe qui l'entoure, et Nicolas marcher, d'un pas lent et mesuré, directement sur lui.
Le pauvre diable aurait voulu, en ce moment, que le plancher s'entr'ouvrît sous ses pieds et disparaître englouti dans l'abîme. La douceur n'était pas l'expression habituelle de la physionomie de l'empereur ; mais au bal surtout il avait l'humeur rébarbative et l'air terrifiant. Il s'approcha du jeune officier et lui mit la maiâi sur l'épaule : les genoux de l'infortuné fléchissaient de frayeur. Nicolas le
20e SOUVENIRS D'UN PAGE.
releva d'ua mouvement brusque, et, le tenant . parle collet, ilTentraîna à demi mort jusqu'à un coin de la salle où était déposé un vase de vieille faïence contenant de la craie pilée. Il y mit les pieds, ordonna à son aide de cajnp d'en faire autant ^t s'éloigna, sans avoir dit un mot.
Si vives avaient été les alarmes du maladroit danseur, si terribles ses angoisses, que l'impératrice ne put s'empêcher de remarquer sa pâleur, lorsqu'il vint reprendre sa place derrière elle,
— Qu'avez-vous? demanda-t-elle.
Puis, se rappelant l'incident de la chute :
— ' Ah ! reprit-elle, avec un indulgent sou»
rire ; il vous a donné un peu d'inquiétude ?,,. Pourquoi ? Il est si bon ! . . ,
A la cour de Russie, l'étiquette veut que Tim*^ pératrice et les grandes^duchesses choisissent elles-mêmes leurs danseurs. Un gentilhomme delà chambré, chargé de cet office, va prévenir les élus de la faveur qui leur est accordée.
SOUVENIRS DTN PAGE. Î07
Un jour l'empereur causait, dans l'embrasure d'une fenêtre, avec un ministre étranger, lorsqu'un chambellan s'approcha étourdiment et, s'adressant au diplomate :
— S. A. I. la grande-duchesse de Leuchtenberg, lui dit-il, vous prie de lui faire l'honneur de danser avec elle le prochain quadrille*
L'ambassadeur, étonné, indécis, regarda l'empereur, comme pour lui demander l'autorisation de se rendre à l'appel de la grande duchesse.
— Allez danser avec ma fille, lui dit Nicolas. Nous reprendrons notre conversation après la contredanse.
A peine notre diplomate avait-il tourné les talons :
— Animal, s'écria l'empereur en retenant le chambellan par le bras ; reste ici!
Et comme l'infortuné courtisan semblait changé en statue:
— Triple sot ! reprit le tzar. Premièrement
tu pouvais choisir un autre moment pour t' acquitter de la mission dont t'a chargé ma fille. Secondement, on ne 5it pas S. A. I. la grande-duchesse de Leuchtenberg : on dit S. A. I. la grande-duchesse Marie Nicolavewna. Troisièmement, enfin, c'est la princesse, entends-tu, qui fait à ses cavaliers l'honneur de les inviter à danser avec elle.
Tu n'as décidément point d'aptitude pour le métier de chambellan.
Et de sa main puissante il secouait l'homme de cour comme le vent du nord secoue un frêle peuplier.
— Grâce, sire ! s'écria celui-ci d'une voix si piteuse que Nicolas, malgré sa colère, ne put s'empêcher de sourire.
— Non, je serai sans pitié pour une faute sans excuse. Voici mes ordres. Tu vas, une fois les bougies éteintes, rester ici jusqu'à demain matin, neuf heures, te promenant de long en large dans la salle et répétant sans cesse :