‹ Souvenirs d'un page du tzar NicolasChapitre 13 sur 22 · IIII^IP^^I · texte numérisé non relu

IIII^IP^^I

(H Je suis une brute ! Je suis une brute !.:?) (la dourak! ladourak!)

Le piquant de l'affaire, c'est que le pauvre chambellan, resté seul dans les ténèbres, se garda bien — tant la peur qu'inspirait Nicolas à sa cour était grande ! — de chercher à éluder sa peine, et qu'il l'accomplit jusqu'au bout avec une ponctualité religieuse.

Si les grands bals de la salle Saint-Georges étaient d'une gaieté médiocre, les réunions intimes de l'impératrice étaient presque toutes d'un ennui mortel.

Assise sur un canapé, auprès d'une table qu'éclairait une lampe dont un abat-jour tempérait la lumière, et entourée de^es invités, des officiers de sa maison et de ses demoiselles d'honneur qui faisaient cercle autour d'elle sur plusieurs rangs de fauteuils, l'impératrice, dont une sorte de tremblement nerveux contractait sans cesse le visage ridé, se faisait faire la lecture. L'étiquette interdisait sévèrement toute conversation particu-»

lière, -et la voix lente et monotone de la lectrice se faisait seule entendre au milieu d'un profond silence.

Ce silence, l'impératrice Tinterrompait parfois d'un léger signe de téta pour adresser la parole à un invité. Seul, celui qu'elle honorait d'une question pouvait lui répondre . Ces soirées étaient si lentes, si monotones, si doucement assoupissantes, que les demoiselles d'honneur, pour se tenir éveillées, se rendaient mutuellement le service, lorsqu'elles sentaient le sommeil les gagner, de se piquer jusqu'au sang. La conversation, fort rare d'ailleurs, avait lieu en allemand, quelquefois en français, mais jamais en russe, langue que la tzarine ne parlait qu'avec quelque difficulté.

L'impératrice Alexandra - Theodorowna avait été fort belle dans sa jeunesse, et sa beauté se reflétait encore, à la fin du règne de son mari, dans ses traits fins et réguliers, dans ses yeux d'une douceur infinie, dans sa taille admirable, dans la majesté de sa dé-

marche. Malheureusement la maladie de cœur dont elle était atteinte imprimait à ses nerfs, et par suite à ses traits, un mouvement convulsif qui altérait souvent la sérénité de cette physionomie souveraine. Ajoutons, pour compléter son portrait, qu'elle aimait à s'habiller de couleurs éclatantes et qu'elle portait, avec une élégance et une coquetterie qui en elle avaient raison des années, les plus riches toilettes.

D'une bonté véritablement angélique, elle adorait Nicolas et le craignait autant qu'elle l'aimait, mais sans raison, hâtons-nous de le dire : il fut toujours le meilleur des maris. Ce sentiment irréfléchi, dont elle s'était sans doute imprégnée dans l'atmosphère de terreur où elle vivait, l'empêcha de faire tout le bien qu'elle voulait et qu'elle aurait pu faire, si elle eût plus souvent surmonté sa timidité, car il n'y a pas d'exemple que l'empereur lui ait jamais refusé une grâce.

Parfois, mais rarement, Nicolas se mon-

trait aux réunions intimes de Timpératrice. Il entrait sans se faire annoi^cer et, d'un signe de main, ordonnait à tout le monde de rester assis. S' approchant aussitôt du canapé de l'impératrice, il lui baisait la main, jetait un coup d'œil rapide sur les fauteuils occupés par les invités et s'y désignait une place. On le voyait alors s'avancer vers la personne qui remplissait le siège qu'il s'était choisi et la •toucher doucement à l'épaule. Uiie fois assis, Nicolas, qui était dans l'intimité un causeur facile et agréable, prenait part à la conversation qui devenait, ces soirs-là, générale.

L'impératrice, assombrie par le mal cruel dont elle souffrait, était tombée dans une mélancolie taciturne. Mais, au temps de sa jeunesse, l'enjouement de son caractère et la vivacité de son esprit rayonnaient autour d'elle en éclats de joie et de gaieté. Parfois encore, au milieu même des tristesses maladives de ses dernières années, scintillaient quelques éclairs de cet heureux passé. Ces

jours-là, elle redevenait la vive et gracieuse princesse d'autrefois, disait adieu à l'étiquette et, retrouvant une heure de santé dans un élan de bonne humeur , voulait qu'autour d'elle toutle monde fût joyeux, comme si tout le monde encore était jeune !

Un des favoris de ces réunionsintimes était le comte . Michel Wilihoursky, vieux gentilhomme d'un esprit charmant, pianiste incomparable, mais dont les distractioiis étaient proverbiales à la cour de Nicolas, et qui eût rendu des points, pour Tétourderie, au duc de Brancas, de joviale mémoire. L'impératrice l'aimait beaucoup, et elle s'amusait trop de ses étonnants oublis de mémoire et de ses innocentes infractions à l'étiquette pour ne pas les lui pardonner de bon cœur.

Un jour qu'elle l'avait prié de lui jouer un air de piano, il se leva de son fauteuil, sa tasse de thé à la main, et vint s'asseoir devant le clavier. Tout entier à la fantaisie musicale qui. lui galopait déjà dans le cerveau et sans se

rendre compte de son mouvement, il tendit instinctivement le bras, sans retourner la tête et sans mot dice, comme si un valet dût se trouver le pour le débarrasser dé la gênante porcelaine. C'était précisément Timpératrice qui était derrière lui. Elle lui prit en souriant la tasse des mains, et quelques courtisans s' élànçant déjà vers le comté pour Tavertir de sa distraction, cette fois un peu forte, elle leur ordonna d'un regard de demeurer immobiles.

Cependant, le comte Michel s'était mis à jouer. Il était en verve ; il se complut dans son jeu. Au premier de ses morceaux en succéda un autre ; ses doigts, aussi infatigables que son Imagination d'improvisateur, voltigeaient avec agilité sur l'ivoire sonore, et chacun des airs qu'il exécutait lui inspirait une interminable série de variations brillantes. L'impératrice tenait toujours à la main la tasse du distrait mélomane.

Sur ces entrefaites, parut Nicolas.

— Voulez-vous me faire le plaisir, sire,

lui dit-elle à roreille, de vou§ char^ instant de la tasse de Wilihoursjcy ? Je luence à me sentir fatiguée.

Et elle mit gaiement, et toujours { basge, l'empereur au courant de la situ Nicolas se prêta de bonne grâce à Ifi sauterie. Plus la scène se prolongeait, elle devenait piquante. On s'appliqua à la faire durer. Pendant une grosse b à la grande joie de la cour, Wilihoursk bandonna à sa verve, tandis que derriè l'empereur et l'impératrice se passaier à l'autre , en riant, sa tasse de thé.

Lorsque enfin il se leva :

— Tenez, lui dit l'impératrice, prene comte. J'ai la main engourdie,,..

Je laisse à penser la confusion du p et la jubilation des courtisans. Pendar temps cette anecdote a diverti aux déj vieux comte Wilihoursky la famille riale et la cour de Saint-Pétersbourg.

Les magnificences de cette cour ïi

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surpassées par les splendeurs d'aucune autre. Chaque année, fidèle à une antique tradition, le tzar offrait un dîner somptueux à chacun des quatre grands ordres de Saint- André, de Saint- Vladimir, de Saint-George et de Saint-Alexandre de Nevsky. Ces jour€-là, deux ou trois mille invités venaient s'asseoir à la table impériale qui offrait un coup d'œil magique. Quel que fût le nombre des convives, ils étaient tous servis sur la vaisselle plate. Comme les bals 'et les réceptions du palais d'Hiver, ces quatre dîners offraient dans leur service et dans leur organisation une précision toute militaire. Malheureusement, l'uniformité des toilettes féminines nuisait, malgré la beauté du costume russe (sarafin)y au coup d'œil de ces grandes fêtes. Le palais d'Hiver, éclairé aux bougies, s'illuminait en un clin d'œil, au moyen d'un fil chimique qui reliait entre eux les lustres de tous les salons. Pour le prtimeneur qui traversait, à cette heure-là, la place de l'Ami-

rauté, c'était un spectacle féerique que cet immense édifice, passant soudainement des ténèbres les plus noires aux plus éblouissantes clartés, et que ces innombrables fenêtres, tout à l'heure invisibles, transformées tout à coup en phares lumineux.

Les Russes ont toujours aimé ces violents effets de lumière ; leurs ïétes publiques ont des illuminations splendides, et les couleurs vives sont celles qu'ils préfèrent. Le mot rouge et le mot beau (krasnoï) sont synonymes dans leur langue.

Nicolas poussa si loin l'amour de la discipline et de la hiérarchie militaires qu'à la fin de son règne il n'y avait plus dans l'empire une branche de l'administration dont le chef ne fût général et dont le sous-chef ne portât l'épaulette.

Ainsi, le ministre de sa maison était général ; général le préfet de police ; généraux encore, les ministres de la justice, des finances et de l'intérieur; généraux toujours, le

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chef de rinsfaraction publique, le inédedii de M oour, le cbcf du synode kiMnëitte!

GomplétaDs par <m dernier conp de crayon cette esqjHfisiie de la cour de Nicelas^.

L'empereur était généreux et rknpâraifsice prodigue. PenâonB, ^grades, diamants, ils comblaient tous les deux de bienfaits leurs amis et letirs serviteurs; mais c'est surtout dans Taormée que le tzar répandait ses &i^ieurs avec profusion. Pour la Daii^é des casernes, le Jupiter cosaque se tnétamorphosait en pluie de décorations.

n y a moifus d'étoiles asu c&el, moîifïS de grains de sable m. bdrd de la mer que ée croix, de plaques et de cîtichats en Russie.

Une -classe de l'ordre 4e Saint-Anch-é, quatre dasses de l'^OTdre Ae -Saint^-Vladîmir, uwe classe de Tordre de Saiat-Alexanèfe de Nevskî, une classe de l'ordre de l'Mgle blanc, quatre classes de l'ordre de Sainte- Anne, trois classes de Tordre de Saint-Stanislas, six classes de Tordre de Saint-George, réservé à

la bravoure et l'un des plus beaux c '«•ope, ^6sfr*À^re, en tout, vingt ca différentes de récompenses honorifi(5 dMLft diMme, plutâeurs titres et pi degrés caractérisés par des signes dis n'y â-t-îl pas là, ^ûs parler des ori féuïmes et des médaiUes de toute sort TJHie innombrable at?mée?

Ce ;soiit suî*toùt les généraai •voyaient roWjet dei& fav^iârs impériaki Hiïâfomiè était Ëttémtoiïie^t <^Mfstellé ^es, 4e ^croix, d'étoS^ ; leiU* poitrimi tïi&pec* «ÉHïôltant ffun étalagé de jo:

Pour le moiïfcdre «lotff, au moindre p :

f^mperetif WiC(Sta!s leur appliquait i3 %ent de ^étal «ur l'estomsié^, ^ ils i gorgeaient, et ill^ m pavarAbieirt ^i fèrblaiïteaie î En Ft^aiite, môîtoe depwi ^i, la crcflx »fftïonÉfettr eUe^infetoe efe^ . prt)(figu6e. Seulement en France, saii îarmée, îl faut aujourd'hui la 'sollfeit; instance, au nom de son dévouement i

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pereur plutôt qu'au nom de son mérite, comme on solliciterait un emploi ou un secours, tandis qu'en Russie Nicolas n'attendait même pas que vous lui fissiez Thumble demande d'une décoration.

En ce temps-là, un illustre savant étranger vint à Saint-Pétersbourg pour y faire un cours d'astronomie. L'empereur voulut assister à une de ses leçons. Accompagné du prince Menstchikoff et d'une suite nombreuse de généraux en grand uniforme, tout bariolés de rubans et tout chamarrés de crachats, il se rendit à la maison que notre astronome avait choisie pour y donner ses séances.

Au bout d'un moment, les explications du professeur semblèrent ennuyer le tzar. Se penchant vers Menstchikoff :

— En vérité, lui dit-il à l'oreille avec un accent de dédain, on fait beaucoup de bruit autour de cet homme. Son savoir et sa parole n'ont pourtant rien de bien extraordinaire.

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— Ah! Sire, répondit avec viva prince, daignez tenir compte de son éi

— Est-ce ma présence qui Fintimid :

— Non, Sire, non. Ce serait plutô I brillant cortège qui le trouble un peu ment un astronome ne serait-il pas certé en voyant tant d'étoiles qui ne se àleuxplace?

Le niot était piquant. Mais est-ce ment à la cour de Saint-Pétersboui pourrait s'appliquer?

CHAPITREI XI

Nicolas !«''. — Son avènement. — So» enfenoe. — i îfemières révélations de son caractère. — Paul I^'. — Nicolas et Paul. QQnstftjRitin. -i^ feryo^té. de^ Fv^ola». -r- Terreup qu'il inspirait, — Son extérieur imposant. — Sa sévérit^. — Belieff. — Première conspiration. — Le prince Sanguscko. — Explication du despotisme des^ ^;avs 'p«f k caroclèi« de& diverses, nationalités qui composent l'empire russe.

. Nicolas V Paulovitçh, troi^èi^a fiîs de rewpereuç Psmt, n'avait jacoais rêvé la couronna, U se croyait toujours destiné à vivre delà yie inutile etfaçtueusç des grands--ducs* — Entre lui et l'empire ^ se trouvaient sesi deu3( frères, jeunes tqus les deux, tous le& deux intelligents.

Pourtant, dès sa plus tendre jeunesjîse, il avait montré un caractère volontaire, domi-^ nateur, tyrannique, présage en quelque sorte

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de son règne et de sa politique. — On a retrouvé, parmi les livres dont il usait tout enfant pour son éducation, un volume de YHistoire de Russie de Karamzine, sur les marges duquel était écrite de sa propre main cette appréciation :

— « Le tzar Ivan IV, le Terrible, fut un homme sévère, mais juste, comme il en faut pour gouverner les peuples, d

De pareilles pensées exprimées tout haut par Nicolas n'étaient pas sans inspirer quelques alarmes à un peuple et à une cour qui se souvenaient encore du règne de son père, Paul I", mort seulement depuis vingttrois années . Le règne de ce fou couronné avait lassé, malgré sa courte durée, la Russie elle-même, la Russie si gangrenée pourtant par l'habitude du despotisme, et une révolution de palais avait mis fin, comme on sait, aux foUes de cet Héliogabale barbare.

C'étaient chaque jour condamnations arbi-

traires, faveurs imprévues ou disgrâces soudaines.

On connaît l'histoire de ce soldat que rempereur rencontra un jour sur son chemin et qui lui plut par sa bonne mine.

— Montez dans ma voiture, Ueutenant.

— Je suis soldat, Sire !

— L'empereur ne se trompe jamais, capitaine.

— J'obéis, Sire !

— Très-bien, commandant. — Mettez- vous près de moi. — 11 fait un temps superbe aujourd'hui...

— Sire, je n'ose...

— Qu'est-ce à dire, colonel ?

Malheureusement, ce jour-là, l'empereur .

devait rentrer de bonne heure au palais. Si sa promenade eût duré seulement quelques minutes de plus, son compagnon de route improvisé était fait feld-maréchal. Faute de temps, ce favori d'un quart d'heure fut bien

Sous Alexandre I** on parlait librement^ à la cow et a la ville, du despote. Paul V\ Ni^ colas, qui ïie pouvait ni n'osait réhatàliter la mémoire de eon père, et qui pensait, d'un autre oôté, qu'il était impolitique et danger, reux d'accoutumer le peuple à s'exprimer en termes irrévérencieux sur le compta d'un txar, Nicolas défendit de prononcer, dans toute l'étendue de l'empire, le nom deTerapereur abhorré. Il interdit surtout de propager la sinistre légende de la mort de Paul I", et tant que dura son règne, celui de son^père resta relégué dans le silence et dans l'oubli.

Sous le gouvernement de son frère Alexandre V% Nicolas, qui ne se croyait pas^ comme nous l'avons dit, appelé à régner, s'était complètement effacé, concentrant toute son attention sur les troupes, les passant chaque jour en revue, ne s'ofccupant que de l'amélioration du sort du soldat et de l'organisation de Tarmée. Le mariage du grandduc Constantin avec la princesse de Lowicz

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le rapprocha inopinément du trône. A la mort de Tempereur Alexandre, il n'avait pas encore, malgré la mésalliance de son frère, la certitude de son avènement prochain. Mais lorsqu'il apprit, d'abord par le testament d'Alexandre, puis par la lettre de Constantin déposée au Sénat, et directement enfin par Constantin lui-même la renonciation de ce dernier à l'empire, il accepta la couronne, et, dès ce jour, fidèle à son caractère, il entendit régner, pleinement, absolument. " Une fois le bonnet de Monomaque posé sur sa tête, il Ty enfonça • de sa main puissante, et montra qu'il était d'humeur et de force à le défendre contre tous.

Représentant convaincu du pouvoir céleste sur la terre, sincèrement persuadé qu'il était auprès de son peuple le mandataire de Dieu et qu'il incarnait en lui la toute-puissance divine, il veillait avec une ombrageuse jalousie sur le dépôt sacré dont il se croyait chargé ; toute atteinte à son autorité lui paraissait

un sacrilège et le trouvait inexorable. La conviction qu'il ne pardonnerait jamais la simple apparence d'un tel crime l'isolait, au milieu de son peuple et de sa cour, comme dans une atmosphère de sombre terreur, et le reléguait dans un sorte de lointain qui ajoutait à son prestige et au respectueux effroi qu'il inspirait.

On raconte qu'un soir, deux ans après sa mort, un de ses généraux aides de camp, reconnaissant tout à coup son portrait dans un salon, au moment où il prenait part lui-même à une conversation animée, quitta sa place et alla vivement retourner le cadre coutre le mur. — « J'ai eu, dit-il, durant la vie du tzar, une telle peur du modèle que la copie même, avec ses terribles yeux fixés sur moi, me gêne et m'embarrasse. 3>

L'impérieuse fixité du regard était, en effet, pour l'empereur Nicolas le plus sûr moyen d'intimidation. Lorsqu'il voulait obtenir de quelqu'un une confidence ou lui arracher un

aveu, il attachait sur lui son œil froid et immo*« bile. Le malheureux étaitlittéraleiDent fasciné. Il savait qu'un mot, qu'un geste de l'autocrate suffirait pour l'anéantir, et le moindre froncement de sourcil lui glaçait le sang dans les veinés. La terreur est l'auxiliaire obligé do tout despotisme, démocratique ou aristocra^ tique, monarchique ou républicain.

Ge^ instincts soupçonneux, cette implacable fermeté dans le châtiment ne s'expliquent pas seulement, il est vrai, par le caractère de l'empereur Nicolas, mais aussi par les tristes épreuves qui signalèrent le comnjiencement de son règne. Conspirations contï^e le nouveau tzar, révoltes occasionnées par l'apparition du choléra, Nicolas eut à réprimer, à son avènement au trône, toutes sortes de désordres, et il apprit, dans ces sanglantes représailles de la première heure, à ne jamais pardonner.

Les premiers conspirateurs de son règne, Pestel, Mouravieff-Apostol et le poète Relieff,

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avaient été condamnés à être pendus. L'empereur apostilla T arrêt d'après la formula russe : € Byi po siemou (Mnsi soit-il ! ). 3) On les conduisit donc au supplice, Relieff, poète du plus haut mérite, fut amené le premier au gibet. Au moment où, après lui ayoii' passé le nœud coulant j le bourreau lui monta sur les épaules pour le lancer dans l'espace Ja cordej trop faible, cassa, et Relieff roula sur Véchafaud, meurtri et tout ensanglanté .

— On ne sait rien faire en Russie, dit-il en se relevant sans pâlir, pas même tisser une corde.

Comme les accidents de ce genre, trèsrares d'ailleurs, avaient pour conséquence ordinaire la grâce du condamné, on envoya au Palais d'hiver pour connaître la volonté du tzar,

— Ah ! la corde a cassé ? dit Nicolas p

— Oui, Sire,

— Il s'est donc vu presque mort? Quelle

impression ce contact avec Téternité .a-t-il produite sur Tesprit du rebelle ?

— Cest un brave, Sire.

L'empereur fronça le sourcil.

— Qu'a-t-il dit? demanda-t-U sévèrement.

— Sire, il a dit qu'on ne savait pas même tisser une corde en Russie.

— Eh bien 1 reprit Nicolas, qu'on lui prouve le contraire.

Et il sortit.

Un grand seigneur polonais, le' prince Roman Sanguszko, avait été condamné, comme conspirateur, à servir toute sa vie en qualité de simple soldat et à aller immédiatement rejoindre un régiment qui guerroyait au Caucase. Sur l'orignal même de l'arrêt , Temperem^ écrivit de sa propre main : a: A pied ! :p

Cette dureté était en lui systématique. 11 croyait sincèrement à la nécessité et à la sainteté du pouvoir absolu, surtout en Russie, et il ne laissait échapper aucune occasion d'affirmer son despotisme. La connaissance quHl

avait du caractère de ses peuples fortifiait encore en lui ce sentiment.

De tous les éléments hétérogènes qui composent llmmehse empire russe, il n'en est pas un seul, en effet, qui paraisse apte à incarner en lui à un degré quelconque l'idée libérale , il n'est pas une de ces nationalités en qui ne soit inné le servilisme et qui ne soit attachée à l'esclavage, comme les peuples d'Occident sont attachés à la liberté.

C'est ainsi que chez les Russes proprement dits, qui constituent le fond même de la population, nous trouvons les grands infectés d'un sentiment invétéré d'obséquiosité servile et le peuple prédisposé par son tempérament et son passé à la plus abjecte soumission. Ils ont bien tous le même caractère que ces grands princes de Kieff, qui, lors du joug des Tatars, allaient recevoir l'investiture du khan de Horde-d'Or, et qui, après lui avoir tenu rétrier et lui avoir offert un verre de

%Zi SOUVENlRa D'ViN PAfiK.

komnys (1), étaient, obligés 4e léeber sur lei cou de son cheval le lait qui dégouttait de aea moustaches. Ne suffit-il pas, d'ailleurs, du règne d'un tigre couronné comme Ivan IV le Terrible, ce despote sans pareil dans Thistoîre, dont les sujets, plus patients que les Romains de Calîgula et de Néron, ne se contentèrent pas de supporter les folies et les crimes, maïs que son peuple vînt encore supplier de reprendre le pouvoir, après qu^îl en fut volontairement descendu, par dégoût des autres et de lui-même ; uq suffit-il pas du règne de Pierre le Grande dont la grandeur sauvage n'absout pas, les cruautés, et de la possibilité de celui de Nicolas P' en plçin dix-neuvième^ siècle,, pour s^ttestar la servilité de Ja nation russe?

La fraction allemande ne semble pas mieux faite pour la liberté que la population russe d'origine. Accoutumés au joug religieux de

(4) Lait de chameUei (enneuté.

l'Ordire Teutotdque oa à la tyrannie des petite duc0 de Courlande^ les Courlandais^ les Livo-» niens^ les Estoniens, etc., se passant aisément d'instUationa libres^ et ils sont en outre trop donûnés par Tesprit de mercaiitilisme et par le senAiment de leur supériorité intellectuelle sur rélément russe, pour no pas subordonner toute idée libérale à leur intérêt politique ou mat&riel Qt pour ne pasi se faire, auprès (tes tzarSydie leur servilité même un instruisent de dominalâon.

On comiait le caractère des juifs* Eb bien t si Foti veut remarquer qu'ils constituent presque toute la population des villes dans la Pologne et dans les provinces ocdrïentales de \à Russie et qu'ils comptent pour iqx chiffre importdoitdans celle des campagnesi, on se rendra compte aisément du nombreux contingent d'esclaves que fournirent au tzar Nteolas les seules contrées de son empire qui eussent connu un simulacre de liberté, .

Les Tafars^ ces fanatiques de l'islamisme

dont la religion, les mœurs et les habitudes sont la consécration même de l'esclavage ; les Tatars, à qui la domination des Gengis- Khan et des Tamerlan a d'ailleurs appris" à supporter sans murmurer le tzarisme, ne sont pas non plus, je suppose, dans l'empire russe, de bien formidables auxiliaires de l'esprit de liberté.

Citons encore, seulement pour mémoire, les populations à moitié sauvages des limites septentrionales de la Russie et de la Sibérie, populations nées à peine d'hier à la vie sociale et qui ont besoin, comme les enfants, du maître et de la férule.

Quant aux peuples du Caucase, Imérétiens, MingréUens, Géorgiens, tributaires, depuis un temps immémorial, des Romains, des Sassanides, des sultans ou des shahs, ils sont tellement avilis par Të^sclavage, qu'au temps de Sélim III, les hommes et les femmes de ces contrées passaient encore dans les bazars de Constantinople, où se faisait ce

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trafic de chair humaine, pour les esclaves les plus dociles. Seuls, parmi les peuplades de ce groupe, les Circassiens se signalent par leur fierté. C'est pour cela sans doute que l'empereur Nicolas les a tî)ujours appelés des a: rebelles », bien qu'ils n'aient jamais été ses sujets.

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