‹ Souvenirs d'un page du tzar NicolasChapitre 14 sur 22 · CHAPITRE XU · texte numérisé non relu

CHAPITRE XU

fKÂ mystique dfe Nicotes en 'soA tmtiLtikfe (fivln. — ï)ôspotisme oriental. Anecdotes : le courrier; le paysan i \b cfaeaôn de fer de Moscou à Saint-Pétersbourg; le général K***; le prrncè ^nistchîkotf. — (Joetre èe Crimée. BâlaîUe de l'Âlma. — Revue etlracH'diliaire. -** INouchklBe. — Dis4iq«e. '— Sévérité de Nicolas envers les membres de sa famille.

H eslfacfle de tôfrq)reûdrè qn^iltt hôtiimè attttê, ^eôttttAe Nicolas, d'irtie volonté dô feï» •et dhiÊL ^MDWvoir ithmense, êl connaissant ttomiifté M la se*vilîWd^ cafiactèi'e de s^s peuple», *e soit fait Uiré idéiô Surhumaine de te'ptîttssiatefeé. Cette puissance ne provoqûÈi jaÈtiaas, ïiotis ne dirons paè la moindre résistance, msàs le plusïêgei* mtirmnre. Il tftô^ pas besoin d'autre raison pour expliquer îexàgération de son despotisme, sa foi invétérée en la sainteté de sa domination, sa conviction

qu'en lui s'incarnait le pays tout entier, la faculté enfin d'annuler les hommes qu'il possédait à un si haut degré.

Un jour, peu de temps avant la guerre de Crimée, à une grande revue militaire, à Krasnoë-Selo, l'empereur, à cheval, entouré de tout son état-major, présentait ses troupes à l'impératrice en voiture. Tout à coup, dans une carriole, attelée d'un cheval, arrive de Berlin sur le champ de manœuvre un feldjor guer (courrier de palais) chargé de deux lettres autographes du roi de Prusse pour l'empereur et pour l'impératrice. Comme l'impératrice est la plus rapprochée, il met pied à terre, lui remet le pli et court vers l'empereur pour lui apporter la seconde dépêche. A quelques pas de lui, il s'arrét,e, plonge la main dans sa sacoche, la fouille vainement, pâlit et balbutie : La lettre est perdue 1 Tout tremblant, il revient sur ses pas pour tâcher de la découvrir sur le chemin qu'il a suivi; mais les soldats, les chevaux en ont déjà, foulé la

poussière, Bi la précieuse enveloppe ne se retrouve pas.

— Que fait donc là cet animal? demande l'empereur à un de ses aides de camp.

— Je ne sais, Sire.

— Eh bien! allez le lui demander et apportez-moi sa réponse.

L'aide de camp pique des deux. De la bouche même du pauvre feldjaguer, il apprend qu'une lettre autographe du roi de Prusse à l'empereur de Russie a été égarée, et il en rapporte la nouvelle au tzar.

La figure de Nicolas s'assombrit; son front devient soucieux et sévère.

— Allez prendre vous-même cet homme, dit-il à son aide de camp, et, sans lui permettre de communiquer avec qui que ce soit, conduisez-le immédiatement en Sibérie.

Qu'il n'y soit pas durement traité^ mais qu'il ne reparaisse jamais en Europe !

L'aide de camp, ainsi que le malheureux feldjaguer, durent, sans débotter, partir

ut SOUVENIRS D'UN PAGE.

tons deux pour ce voyage de "2^000 lieues.

L'aide de camp revint huit mois après, et l'empereur le récompensa par de Tavancement^. Mali, à Fheure qu'il est, Tinfortimé courrier doit être en train de mourir, si ce n'est déja&iii, dans les environs de Tobolsk, ces sortes de fautes ayant échappé à l'amnistie.

De pareils tnsiiti (j'ai été téixK>in de cdm que je tiens de raconter) ne sont pas très*rares damis k vie de I^^oolas^ Un snatin, au printemps, à l'époque où k débade de la Neva rend ëitl?teiement périlleux le passage du fleuve, l'empereur aperçoit d'une des fenêtres ^ Palais d'hiter une foule assez compacte ^qui coîitenple avec stupeur un homme se dirigeant par J»onds miiltipliiés^ de gla^gion mi fbt|An^ vs^r&krite opposée.

il appelle son taide de «tamp àè service.

— Regarde -ce fou, lui ditnl. Quel couî»ageî Cours t'informer pour quelle raison tel insensé expose ainsi sa vie.

Li'aide de camp va aux irenseignem revient.

— Sire, c'est un paysan qui a pi traverser la Neva pour vingi*cinq rou qui veut gagner son pari.

— Qu'on lui donne vingt-cinq coï bâton , réplique Nicolas . Un homme qui sa vie pour une misère serait capable ( pour de l'argent.

C'est à un caprice despotique du genre qu'est due la construction du ( de fer de Saint-Pétersbourg à Moscou, chemin de fer Nicolas*.

L'empereur avait à sa cour un général K***, personnage assez véreu impopulaire et surtout d'un désintérêt fort équivoque, mais qui lui plai^ son obéissance de muet du sérail, le conseil des ministres décida l'urgr chemin, on apporta au tzar la c^( Russie, en lui demandant de voul étudier le tracé des ingénieurs et s

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les localités que devait, de préférence, traverser le rail-way. Nicolas, sans mot dire, prit la carte, trempa un de ses doigts dans Tencrier, traça de ce doigt une ligne droite de Moscou à Saint-Pétersbourg et dit aux ingénieurs stupéfaits :

— Voilà par où ce chemin de fer passera-

— Mais, s'écrièrent ceux-ci, c'est impossible ! Votre Majesté ne trouvera personne pour se charger d'un semblable travail : ce serait enfouir des trésors dans un 'désert.

— Personne ne s'en chargerait, si je l'ordonnais? s'écria Nicolas. Nous allons voir cela.

Et, avisant K*** dans un coin :

— K*^*, lui dit-il, tu vois cette ligne?

— Oui, Sire.

— C'est celle d'un nouveau chemin de fer que je veux faire construire dans mon empire.

— Sire, elle est superbe !

— Tu trouves ? Te charges-tu alors d'exécuter mes ordres?

— Avec ravissement, Sire, si Votre Majesté rordonne. Mais les fonds, les fonds ?...

— Qu'à cela ne tienne. Demande tout l'argent qu'il te faudra;

Et se tournant vers les ingénieurs :

— Eh bien ! leur dit Nicolas, vous voyez que je n'ai pas besoin de vous. Je ferai mon chemin de fer moi-même .

La construction de ce chemin dura dix ans.

Il ne s'écarta pas d'un pouce de la Ugne tracée parle doigt impérial; laissant de côté à dix lieues de distance Novgorod, Twer et une foule d'autres villes importantes et de riches villages, il traversa, au milieu des marais et des bois, d'immenses solitudes ; 760 kilomètres de voie ferrée coûtèrent à la Russie 400,000,000 de francs, — un peu plus d'un demi-million par kilomètre, dont le dévoué K***, cela va sans dire, prit sa bonne

— Avec plaisir, répondit ce der voici quel sera l'enjeu, si Votre Exce" veut bien. Celui qui perdra sera obi frais du gagnant, d'aller à Moscou et venir par le chemin de fer que Votre lence vient d'achever.

— Quelle est cette plaisanterie ? d l'empereur.

— C'est tout simple, Sire. Le che ainsi fait qu'on est à peu près sûi casser le cou; c'est donc notre vie qi allons jouer l'un contre l'autre.

L'empereur rit beaucoup de la sail) K*** n'accepta point la gageure.

Ces deux faits prouvent que Nicol i parfois souffrir la vérité, lorsqu'elle é dite. 11 était trop certain qu'aucun d( jets n'oserait jamais lui manquer vrai respect, pour en vouloir à ceux qui i traient assez hardis pour la lui faire < i et assez spirituels pour la lui faire i Menstchikoff, le même qui a commai i

bastopol, était un de ceux-là; il était même celui qui, devant le tzar, maintint toujours le mieux son franc parler. Nicolas, peu accoutumé à cette franchise, l'aimait beaucoup, et les boutades du prince Tamusaient extrêmement.

Le général K*** était la béte noire de Menstchikoff. Un jour, celui-ci entra dans le cabinet de Nicolas au moment où Tempereur jouait avec un de ses petits-fils, le grandduc Michel, encore tout enfant.

A califourchon sur les épaules de son grand-père, le petit prince forçait le tzar à lui servir de monture .

— Vois, s'écria gaiement Nicolas, vois comme ce gamin me traite. Je suis exténué.

C'est qu'il est lourd, le petit drôle... Je tombe de fatigue.

^— Parbleu ! riposta Menstchikoff, petit Michel (en allemand Kleinmichel), ne doit pas être un mince fardeau, s'il porte sur lui tout ce qu'il a pris.

Au risque de m'écarter un peu de mon sujet, je ne résiste pas au plaisir de citer en passant quelques traits et quelques mots de ce prince, homme d'esprit s'il en fut, mais trop léger pour les graves et hautes fonctions qui lui furent souvent confiées, et surtout général médiocre. .

Battu au passage de l'Aima, il monte seul en voiture et se rend du champ de bataille à Balaclava. En chemin il rencontre un couiTier qui attend le résultat de la bataille, pour en porter la nouvelle à Saint-Pétersbourg.

— Eh bien. Altesse? demande le colonel.

— Eh bien! tu vois... je vais me reposer sur mes lauriers.

— La bataille est donc gagnée? s'écrie le courrier avec enthousiasme.

— Imbécile ! Une bataille est toujours gagnée... par quelqu'un. Seulement, ce n'est pas nous qui avons gagné celle-ci.

— Etrarmé6| AKesse^ où est l'armée?

— Dieu le sait, mon cher!

— Quoi! perdue?

— Ah ! si elle était perdue, il faudrait la remplace, et nous aurions joué à qui perd gagne. Mais non, il faut nous contenter d'être battus, simplement battus, quand les traîlreSi auraient pu si bien nous détruire!...

Malgré ses plaisanteries qui ne respectaient rien, Menstchikoff plaisait beaucoup àNico^ las, qui put bien lui retirer son commande*^ ment en chef de Sébastopol, mais qui ne lui^ retira jamais son amitié. Il est vrai que cette* amitié datait de loin. La circonstance qui la fit nsdtre est assez curieuse pour être rapportée.

Un jour que Menstchikoff présentait à l'empereur le régiment dont il était le chef, celui» ci remarquant quelques petites irrégularités dans la tenue des soldats, se retourna vers lui et d'un ton de colère :

—•J'aimerais mieux, s'écria-t-il, voir votre régiment tout nu qu'habillé de la socte.

-— Ecoutez! commanda aussitôt, déconcerter, Menstchikoff, se toutr la troupe. Attention! Uniforme bas Et^ à Bon immense stupéfactionj r6ur vit au même instant le régimeni tier se dépouiller en un clin d'œi vétementA et se mettre le coips nu c main, par un froid de quinze degrés.

— Sire, dit alors Menstchikoff, en sant au tzar^ mes hommes sont aux c Votre Majesté.

La leçon était piquante ; mais, bie se formaliser de cette hardiesse, qui.

faire spirituellement sentir le tort de portements autocratiques, exposai mille hommes à être gelés vifs, Ni sut toujours gré à Menstchikoff. Qu aussi, mais rarement, d'autres que c ont eu devant lui le courage de la î Le célèbre poète Pouchkine, par a osé s'exprimer en sa présence franchise qui, même dans l'Europe

taie, même dans un Etat constitutionnel, passerait pour de l'audace.

Au palais de l'Hermitage, où ils se promenaient tous deux, l'empereur avait amené le poète dans la galerie de tableaux qui contient les portraits de tous les Romanoff, depuis Michel Fedorovitch jusqu'au dernier souverain régnant, et il lui avait ordonné d'improviser des vers sur chacun d'eux.

Pouchkine obéit; mais arrivé au portrait de Nicolas, il se tut.

— Eh bien ! Pouchkine, fit l'empereur, que diras-tu de moi ?

— Sire,..

— Quelque flatterie? Je n'en veux pas.

Dis la vérité.

— Votre Majesté le permet?

— Je l'ordonne. — Crois-en ma parole impériale, tu ne seras pas inquiété.

— Soit, Sire !

Et il écrivit son fameux distique :

Des pieds à la tête la copie est admirable ; De la tête aux pieds l'original est détestable.

L'empereur ne dit rien. Seulement il ne pria plus jamais Pouchkine de lui composer ' des vers.

Une autre fois, un de ses aides de camp favoris lui demanda la permission de lui adresser une question.

— Fais, dit Nicolas.

— Sire, quels sont les deux rois les plus sots de Pologne?

— Le sais-je? dit l'empereur. Qui?

— Jean Sobieski, Sire, et Votre Majesté.

— Hein ? Pourquoi cela ?

— Parce que Jean Sobieski a sauvé Vienne et que Votre Majesté veut en faire autant.

L'empereur se mit à rire, mais cela n'empêcha point la campagne de Hongrie.

Non-seulement, malgré son despotisme, malgré les actes arbitraires qui signalèrent

son règne, malgré ses innombrables proscriptions en Sibérie et au Caucase, Tempereur supportait quelquefois la vérité ; mais encore il était né avec Tinstinct de la justice, instinct que rhabitude du despotisme ne parvint pas toujoxu's à étouffer dans son cœur. ,

Plus d'une fois, le grand-duc héritier luimême reçut de lui, à cet égard, de sévères leçons.

Un jour à une revue des établissements militaires, le jeune prince adressait d'injustes reproches à un vieux général couvert de décorations. Nicolas, qui vient d'arriver en voiture, s'approche doucement et écoute la scène, sans être aperçu de son fils. Il reconnaît que les observations du grand-duc sont fausses, mais que le général n'ose répliquer.

— Altesse Impériale, s'écrie-t-il tout à coup, en paraissant àl'improviste, quand on a besoin soi-même de faire son éducation, on ne se mêle pas de faire la leçon aux autres.

Le général est trop poli pour vous répondre

que vous êtes un ignorant, mais je vous le prouverai.

Et il commanda :

— Demi-tour à gauche ! marche! Vous, Altesse, allez vous placer derrière les soldats, pour y apprendre comment on passe une revue. Le général et moi, nous vous le montrerons.

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