CHAPITRE
Mon entrée aux pages. — Examen. — Le général* Ortenberg. — Le Corps des pages. — Histoire du Corps des pages. — Sa fondation par Pierre le Grand. — Mode d'enseignement. — Mode d'éducation. — Ses vices. — Ambitions. — Intrigues. — Pages de la Chambre.
J'entrais dans ma dixième année. L'espèce de terreur que j'avais ressentie, moi, grandi dans un château lointain, sous un ciel plus clément, en arrivant à Saint-Pétersbourg, la froide ville du Nord, commençait à se transr former en douloureuse nostalgie. J'avais vaguement entendu murmurer autour de moi
que ma position de famille assurait ma prochaine admission dans un établissement privilégié, et j'attendais avec impatience le moment où je pourrais enfin me soustraire à la solitude, qui m'a toujours été odieuse, et vivre au milieu d'enfants de mon âge. Un matin, vers dix heures, mon grand-père, entra dans la chambre où j'étais tristement enfermé avec quelques joujoux maussades, et, me prenant le menton :
— Allez vous faire beau, mon enfant, me dit-il. Te vais vous conduire au Corps des pages, où S. M. l'empereur veut bien vous faire élever.
Je ne fis qu'un bond du tapis, sur lequel je jouais, à l'armoire qui contenait mes plus riches habits, et, le cœur en fête, je m'apprêtai en un clin d'œil.
Mon grand-père, que mon ingénu contentement faisait sourire, m'invita à monter dans sa voiture, et nous nous dirigeâmes vers la grande Sadovaïa, rue adjacente à la perspec-
tive de Newski. Notre calèche franchit une grille, longfea un jardin anglais et s'arrêta enfin devant le perron d'un somptueux édifice. Un grand suisse à halleharde, tout de rouge habillé, nous ouvrit la portière.
Après avoir traversé une vaste antichambre, tout encombrée de fourrures et de casquettes et à la porte de laquelle deux canons accroupis menaçaient la rue de leur gueule béante, nous nous trouvâmes en face d'un escalier, aux proportions magnifiques comme tout le palais, et mon vénéré guide me fit signe de monter avec lui.
Une foule de jeunes gens, en courte casa^ que verte à collet rouge et à boutons d'or, montaient ou descendaient rapidement cet escalier. Cétaient mes futurs camarades, les pages. Mon grand-père arrêta au passage Tun des plus âgés et lui demanda je ne sais quel renseignement que celui-ci s'empressa de lui donner avec déférence. Nous reprimes notre ascension. Après avoir traversé huit ou
dix pièces d'une immensité superbe, nous pénétrâmes enfin dans la salle de service, peuplée d'hommes en uniformes civils ou militaires. 11 paraît que mon tuteur ne trouva pas encore là ce qu'il cherchait, car, après avoir causé un instant avec un officier, il m'emmena plus loin.
Des bancs de bois en amphithéâtre ; à la place de chaque élève, un pupitre avec un encrier vissé ; une chaire et une chaise pour le professeur ; des mappemondes ; une grande ardoise sur un trépied, tel était l'ameublement de la nouvelle salle dont nous trouvâmes la porte ouverte devant nous. C'était une classe. Nous en traversâmes deux absolument pareilles, çt ce ne fut que dans la troisième que mon infatigable aïeul fit enfin halte devant l'inspecteur des classes,- le majorgénéral Ortenberg, après lequel nous courions vainement depuis notre arrivée aux pages.
Faux toupet, faux mollets; salé, ridé, maigre, sec, fardé, vraie figure de Riquét à la
Houppe, le général-majoren grand uniforme produisit sur mon imagination d'enfant une impression étrange. Au fond, je Tai reconnu plus tard, c'était un bon diable, d'une vanité poussée jusqu'à l'extrême sottise, mais d'une bienveillance dont sa physionomie, toute bizarre qu'elle fût; portait l'empreinte. Il m'adressa quelques questions, auxquelles je répondis de mon mieux, malgré le trouble où me jetait la présence de quinze ou vingt de mes nouveaux camarades, et, visiblement satisfait de cette première épreuve :
. — C'est bien, me dit-il en grimaçant un indulgent sourire; vous entrerez dans la cinquième classe.
Or, il y avait six classes, je le savais. Jugez donc si ma petite vanité d'écolier se sentit agréablement chatouillée !
Nous étions allés chercher le général dans une division supérieure, et les pages qui m'entouraient n'étaient pas mes futurs camades de classe ; mais ils me parurent très-affa-
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bles et très-bieuveillants, et lorsqu'il fallut les quitter, je m'y résignai avec regyet,
— Allez dire adieu à vos parents, mon enfant, me dit le général en me tapotant légèrement la joue. Demain, tous entrerez au Corps des pages.
Le lendemain, j'entrai au collège, d'où je ne devais sortir qu'au bout de sept ans*
Le Ciorps des pages a été institué par l'empereur Pierre P', ce grand imitateur, sur le modèle des pages de la cour de France, dont l'organisation aristocratique l'avait beaucoup frappé pendant son séjour à Paris. C'est un établissement où les fils des plus hauts dignitaires de l'État (il faut être lieutenant général, avoir le grade de conseiller intime ou le titre de prince pour avoir le droit d'y faire élever ses enfants) apprennent, outre les sciences militaires, partie fondamentale de l'enseignement, toutes les sciences et tous les arts qui constituent l'éducation d'un homme du monde.
Les Russes de cette époque-là différaient de ceux d'aujourd'hui en ce qu'ils étaient tout à la fois barbares dans la forme et dans le fond. Les pages de Louis XV, distingués, vifs, spirituels, — français, pour tout dire en un mot, — ne pouvaient donc pas, on le comprend, être eânsi transportés d'un trait de plume en Russie, Il était impossible de transformer soudainement en race élégante la pro-» géniture malpropre et vulgaire des vieux Moscovites. Pourtant Pierre le Grand Fentr éprit.
De môme qu'autrefois, à l'improviste, il avait ordonné à ses boyard^ de se raser la barbe et de ^'habillor à l'allemande, de même il publia un ukase par lequel il enjoignit à ceu^ de ses sujets qui jouissaient du tohinn de deuxième classe de lui envoyer leurs enfants. 11 réunit ainsi une trentaine déjeunes gens.
Personnellement, Pierre le Grand ne se
distingua jamais, comme on sait, par l'élé-
.gance ni même par la tenue. A sa cour, les
belles manières étaient comprises tout autre-
ment qu'à celle de Versailles. N'importe ! il . fit venir un Français qu'il nomma gouverneur de la nouvelle institution, consacra une maison aux jeunes élus et tout fut dit. 11 fut convaincu qu'il avait des pages.
Lefort lui demandant un jour quel intérêt il avait à entretenir ainsi à grands frais et sans profit ces jeunes gens, lui qui détestait l'étiquette et qui se servait lui-même :
— C'est pour en faire des courtisans,^ répondit-il.
— Des courtisans? s'écria Lefort étonné.
/ Votre Majesté ne peut pas les souffrir.
— Oui, répondit Pierre le Grand, mais mes successeurs en auront besoin. Les courtisans, mon cher Lefort, sont pour les rois ce que les plumes sont pour les oiseaux, les écailles pour les poissons : ils amortissent les chocs. Or, je prévois que les futurs souverains de la Russie auront à entendre de dures vérités,..
Depuis Pierre le Grand, Tinstitution des
pages a subi à la cour de Russie diverses modifications et a changé plusieurs fois de but et de caractère. Sous Anne Ivanovna comme sous Catherine II, ils ont été, au Palais d'hiver, ce que les pages de Louis XIV et de Louis XV étaient au palais de Versailles. Sous Paul P", leur nombre a été augmenté ; on leur a donné l'édifice qu'ils occupent encore aujourd'hui, et on a fait de leur école une sorte de collège militaire, où le service de cour ne tient plus que le second rang*. Dans cette voie, Nicolas V est allé encore plus loin. Il a assimilé le Corps des pages aux établissements militaires, lesquels ont vu, sous son règne, le nombre de leurs élèves monter jusqu'à dix mille, tous destinés à la carrière des armes. Quand j'y fus admis, le Corps des pages était à Saint-Pétersbourg le corps privilégié par excellence. Collège militaire doublé d'une école de cour, on y recevait une éducation qui offrait le plus étonnant contraste de roideur et de souplesse.
A la fin de nos études, trois carrières étaient ouvertes devant nous : la carrière des armes, celle des dignités de cour et celle de la diplomatie. Pour en arriver là, il fallait passer par six classes, dans chacune desquelles on restait un an.
La première, celle des jeunes gens de dixhuit ans, offrait l'aspect d'un cours de Faculté. Les élèves y étaient traités en hommes et portaient le titre de pages de la chambre de, S. M. l'empereur. On y enseignait les mathématiques jusqu'au calcul intégral, l'histoire, la géographie, le droit, la physique, la chimie, l'histoire naturelle, les sciences miUtaires (for* tifications, tactique, stratégie, histoire militaire), les langues française, russe et allemande, la littérature de chacun de ces trois pays, la statistique, le droit international, et enfin l'exercice militaire, la danse, l'escrime, l'équitation, la gymnastique, le tir et l'étiquette des cours. Quant aux études classiques, grecques ou latines, elles en étaient
absolument bannies. On ne nous y apprenait à lire ni Plutarque, ni surtout Tacite.
Malgré ces lacunes, le programme était large, n'est-ce pas? Eh bien I si Ton ne perfection* nait pas plus tard son éducation en s'instruisant soi-même, on restait un ignorant toute sa vie, tant l'enseignement était superficiel au Corps des pages, tant il y avait moyen d'y donner couris à sa paresse !
D'abord les professeurs, aussi bien que les officiers qui nous servaient de surveillants, étaient tous gens d'humble origine. Les pages, au contraire, appartenaient, sans exception aucune, aux plus hautes familles de Vempire.
Dans leurs visites à leurs parents, ils pouvaient se plaindre d'une punition méritée, aussi bien que d'un traitement injuste. Pourvu que le père voulût bien, même sans raison, prendre le parti de son fils, la carrière du professeur ou de Tofficier était brisée du coup. De là une scandaleuse indulgence. D'un autre côté, les devoirs que nous imposait notre titre
de pages, notre présence obligée à toutes les fêtes de la cour, venaient interrompre à tout instant nos travaux et en rendre te contrôle impossible. L'instruction littéraire et scientifique était donc chez nous fort incomplète, mais là n'était pas encore le plus grand mal. C'est l'éducation morale qui laissait surtout à désirer. En revanche^ je ne crois pas qu'il existe en Europe une institution où \e^ enfants soient mieux traités pour tout ce qui touche aux soins matériels : habitation magnifique ; nourriture excellente, je pourrais dire recherchée ; punitions légères ; parfaite hygiène ; vigilance médicale de tous les instants ; bien-être absolu : si bien que si l'un de nous, cas fort rare d'ailleurs, était destiné, soii éducation achevée, à une fortune médiocre, il pouvait difficilement s'accoutumer à su nouvelle position.
Un des principaux vices de l'institution, au moins pendant le temps où j'en faisais partie, c'était la vie commune. De dix ans à dix-
neuf, les élèves- passaient, hormis les heures déclasse, tout leur temps ensemble. Comme les grands avaient la faculté de coucher, chaque samedi, hors de l'école, il s'ensuivait, à leur rentrée au Corps, des conversations, des confidences qui allumaient dans l'imagination des plus jeunes toutes sortes de curiosités malsaines, et sur les graves inconvénients desquelles il n'est pas besoin d'insister. J'ai parlé tout à l'heure de l'indulgence forcée de nos sous-chefs. Nous en comprenions parfaitement les motifs et nous ne prenions pas la peine de veiller sur nos mauvais penchants, sentant bien notre supériorité sur ces prétendus supérieurs.
Un motif analogue développait en nous de bonne heure l'esprit d'intrigue et de vénalité.
Notre rêve d'ambition à tous était de devenir pages de la chambre. Le nombre de ces derniers ^st fixé à seize. Ces privilégiés sont ceux* qui, durant leur avant-dernière année
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de séjour au collège, se sont le plus distingués par leur conduite et leurs progrès.
Progrès et conduite, dans chaque science, étaient évalués en chiffres qui descendaient' de 12 à 0. Celui qui atteignait la plus haute moyenne était nommé sergent-major premier page de la chambre, et faisait, pendant sa dernière année, le service de l'empereur.
Chacun des autres, jusqu'au seizième inclusivement, était désigné comme page de la chambre d'un des membres de la famille impériale.
C'était un moyen de se rapprocher, comme on dit, du soleil, un commencement de carrière. Un page de la chambre était, en jquelque sorte, hors rang parmi ses camarades :
il était leur chef; il avait le droit de leur infliger des punitions. En outre, il jouissait d'une liberté complète et possédait même le grade d'officier de la ligne.
C'était donc à qui atteindrait ce but, — une vraie course au clocher. Les parents se met-
talent de la partie, et naturellement, grâce à la vénalité proverbiale de l'administration russe, les enfants dont les pères occupaient la plus haute position étaient ceux qui presque toujours obtenaient cette distinction.
Inévitable conséquence des influences de cour, dans tout État despotique !