CHAPITRE
Nos chefs. — Le grand-duc Michel Paulovitch. — Le grand-duc héritier. — Le général Rostovtzof. — Silhouettes. — Chefs subalternes. — Leur position au Corps des pages.
Les établissements militaires avaient un chef commun. De mon temps, ce fut d'abord le frère de l'empereur, le grand-duc Michel, remplacé à sa mort par l'héritier présomptif de la couronne, le grand-duc Alexandre, aujourd'hui empereur.
Je me rappelle confusément le grand-duc Michel, qui mourut fort peu de temps après mon entrée aux pages ; mais sa physionomie était restée si profondément gravée dans la mémoire de mes camarades, et ils en ont si souvent parlé devant moi^ qu'ils l'ont fait revivre tout entier dans mon esprit et que son
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caractère m'est aussi familier que si j'eusse vécu dix ans sous ses ordres.
Le grand-duc Michel Paulovitch, frère cadet de l'empereur Nicolas, était, comme ce dernier, grand de taille, de superbe prestance, excellent cavalier, militaire consommé. D'un esprit inférieur à celui de son frère, il avait, comme lui, le caractère altier ; mais l'arrogance, la dureté même n'excluaient pas en lui la loyauté. Il poussait Tamour du règlement militaire jusqu'au pédantisme. D'après lui, l'irréprochable régularité de la tenue était le premier devoir de l'officier commç du sol-, dat. Boutonné, ciré, épingle, il ne comprenait pas autrement cet automate qu'on appelle en Russie un militaire.
Son second tic était d'enseigner à outrance aux soldats, ainsi qu'aux enfants commis à sa garde, les insipides exercices de parade, lesquels consistent, comme on- sait, à faire des évolutions et à manier en trois temps le fusil. 11 passait parfois des heures entières à voir
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des soldats lever et abaisser la jambe ôous son commandement : « Une — deux — trois ! — » se bornant, pendant tout ce temps, à regarder s'ils tenaient bien la tête droite, la poitrine en dehors, et s'ils ne se fatiguaient pas trop vite. Du reste, statégiste nul, esprit puéril, fantasque, et poussant l'exagération de la sévérité disciplinaire jusqu'à la cruauté.
On raconte qu'il lui arriva de battre de verges, jusqu'à ce que mort s'ensuivit, un sous* officier rencontré par lui en habit bourgeois, et qu'une autre fois il dégrada honteusement un officier qui s'était présenté au rapport avec deux boutonnières ouvertes à son uniforme.
Un jour, aux alentours d'une caserne, il aperçoit un soldat ivre, chantonnant par les rues. Furieux, il l'interpelle. L'alcool avait tellement troublé les esprits de l'ivrogne, qu'au lieu d'obéir il s'enfuit en accablant le grandduc d'invectives. Qn peut facilement s'imaginer la fureur du prince,
11 poursuit son chemin, et à quelques pas
de là, il rencontre un autre soldat, qui lui fait le salut militaire.
— Va chez ton colonel, lui dit le grand-duc, et dis-lui de ma part qu'il rassemble son régiment tout entier demain matin, à neuf heures ; je veux l'inspecter.
— J'y cours. Altesse.
— Attends ! Ta tenue e^t excellente... Si je suis satisfait demain de la manière dont tu te seras acquitté dé ma commission, je te nommerai caporal.
Le lendemain, le grand-duc, qui ne se rappelait qu'indistinctement la figure de ces deux hommes, arrive à la caserne où le régiment était rassemblé pour l'attendre .
En longeant les rangs, son regard tombe tout d'abord sur le soldat qui a fait sa commission, et, trompé par la confusion qui s'est faite dans son esprit, il croit reconnaître en lui le coupable.
— Qu'on fasse passer par les rangs ce misérable, s'écrie-t-il.
Passer par les rangs était un châtiment fort usité dans l'armée russe, sous le règne de Nicolas. On donnait une cravache à chacun des soldats et on faisait mettre le régiment sur deux files. Après avoir attaché par les bras le coupable à deux fusils dont deux hommes poussaient la crosse, on le promenait lentement à travers les rangs : chaque soldat était tenu de frapper de sa cravache le dos du patient. Les régiments, au temps de Nicolas, se composant de quatre mille hommes, on comprend que le malheureux qui avait encouru cette condamnation expirait avant la fin de son supplice.
Le grand-duc fit commencer l'exécution.
Le dos du pauvre diable n'était déjà phis qu'une plaie ;^il demandait grâce en râlant, sans pouvoir s'exphquer à lui-même son malheur, quand le grand-duc avisa tout à coup le vrai coupable qui s'apprêtait sournoisement à cingler les reins de son malheureux camarade d'un maître coup de houssine.
Une lueur se fit dans les souvenirs confus du prince. Désespéré, il ordonna d'arrêter surle-champ l'exécution et de conduire le soldat, à moitié mort, à l'hôpital.
Comme il avait raconté sa double rencontre au colonel commandant le régiment, celui-ci s'approcha delui pour prendresesordres quant au soldat à récompenser.
*— Attendez, répondit le grand-duc ; je reviendrai demain.
Au fond, tout en regrettant cet atroce quiproquo, il ùe voulait point avoir à reconnsdtre son erreur devant tout un régiment. ïl alla raconter l'accident à son frère.
— Malheureux homme 1 s'écria Nicolas. Que faire?
— Le sais-je? grommela Michel. J'ai songé à le nommer officier .
— Avouer votre légèreté ! Non, c'est l'autre qu il faut nommer caporal, afin d'écarter de l'esprit de la troupe et du colonel jusqu'au soupçon de cette méprise.
Et l'ivrogne fut fait caporal.
Mes anciens aux pages m'ont raconté une autre histoire assez divertissante.
Un matin, le grand-duc Michel trouve sur son chemin, dans les rues de Saint-Pétersbourg, un page sale, débraillé, coiflFé contrairement à Tordonnance .
— Comment t'appelles-ta? lui demande-t-il d'une voix terrible.
Le page, qui se sent en faute, pâlit sous le regard courroucé du grand-duc et donne en tremblant son nom.
— C'est bien ; tu vas faire pour moi une commission, continue le ^prince.
Là-dessus, il tire ses tablettes sur lesquelles il écrit quelques mots et qu'il remet à l'enfant avec ordre de les porter au prochain poste.
Le page, né malin, se méfie du grimoire .
Triste et penaud, il reste longtemps à se promener dans le voisinage du corps de garde, sans se décider à y pénétrer, lorsque la mauvaise étoile d'un juif, marchand de gâteaux,
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jette ce dernier sur les pas du jeune drôle.
A cette vue, le page se frappe le front. Une idée lumineuse et hardie vient de lui traverser l'esprit.
— David ! lui crie-t-il, veux-tu gagner un rouble?
— Que faut-il faire? demande le juif, dont l'œil s'illumine de convoitise.
— Porter ce mot à l'officier commandant le corps de garde que tu vois d'id.
— Ayçc plaisir, répond le trop confiant fils d'Israël.
Le page s'esquive et le juif se présente au corps de garde. On le fait entrer.
— Que me veux-tu? demande l'officier commandant le peloton.
— Mon officier, reprend le juif avec le sourire obséquieux de ses pareils, je suis chargé de vous remettre ce billet.
— Voyons.
L'officier, après avoir lu, éclate de rire.
— Tu aimes donc bien les coups de bâton ?
lui demande-t-il.
— Moi! grand Dieu !
— Oui, puisque cette seule perspective te fait sourire.
— Mais...
— Attends! tu vas être satisfait. Holà!
qu'on donne à cet animal-là vingt-cinq coups de verges et qu'on le^âche ensuite.
— Misère! Qu'ai-jé fait?
— Tu dois le savoir mieux que moi, toi qui m'apportes cet ordre?
— Dieu d'Israël, de Jacob et d'Abraham !
quelle calamité ! Je suis perdu, Seigneur ! Mais quel est donc cet ordre !
— Tiens, lis ce que le grand-duc Michel, frère de l'empereur, m'écrit sur ce papier :
c Faire donner vingt-cinq coups de verges au porteur de la présente et le mettre ensuite en liberté. 3>
— Ah ! bonté du ciel! je devine ; mais ce n'est pas moi!...
t% SOUVENIRS D'UN PAGE.
— Je n'en sais rien. L'ordre est précis.
— Grâce!
— Je n'y peux rien. Allons, vite ! qu'on me le fouaille et qu'on le mette dehors.
Malgré ses cris et ses supplications, le malheureux juif reçut les vingt-cinq coups de verges,
Jurant, mais un peu tard, qu'on ne l'y prendrait plus.
Quelques jours après, le grand-duc, visitant le Corps des pages, avisa le coupable et lui demanda en riant des nouvelles de sa commission» Lemalhetireux, qui avait espéré que son chef suprême l'oublierait, se troubla dans sa réponse» Le prince, intrigué, alla aux informations, apprit la vérité, rit de bon cœur, pardonna au page et fit donner vingt*cinq roubles au pauvre Israélite ftistigé .
Le grand-duc aimait beaucoup l'esprit d'à* propos, l'esprit français, comme il disait, et il se piquait d*en avoir lui-même. Malheureusement, cette prétention se traduisait trop
souvent en calembours qu'il est difficile de reproduire, car ses mots avaient toute la bravoure du latin.
Ces nombreux travers ne sauraient empêcher de rendre justice au rare courage et à la loyauté dont Michel fit preuve dans plus d'une grave circonstance.
A la mort de l'empereur Alexandre P% lorsqu'on ouvrit le testament qui laissait la couronne à Nicolas, au détriment du grand-duc Constantin, le grand-duc Michel était commandant en chef de la garde, c'est-à-dire de la force miUtaire qui constitue la défense de Saint-Pétersbourg. ^
Les conspirateurs avaient répandu le bruit que la renonciation au trône était imposée à Constantin. Les meneurs parcouraient la ville pour empêcher les soldats de prêter serment à Nicolas T' et pour soulever le petv ple en faveur de son frère aîné. Ces agitateurs étaient des avancés qui désiraient une constitution et qui, connaissant le caractère et les
principes de Nicolas, voulaient à tout prix Fécarter du trône.
Les conjurés avaient d'abord fait sous main des ouvertures au grand-duc Michel, qui avait nettement repoussé leurs propositions.
Pendant ce temps, la révolte couvait ; le peuple russe, ainsi que les soldats, instruments aveugles de leurs chefs immédiats, commençaient à s'émouvoir. Un aide de camp du grand-duc, accourant en toute hâte, vint le prévenir que les soldats des régiments Sémionowsky et Ismailowsky, cantonnés dans la même caserne, prenaient les armes pour empêcher par la force les autres de prêter serment.
Les officiers avaient, en effet, si bien fanatisé leurs soldats, que ceux-ci, .après avoir barricadé les portes de la caserne , s'apprêtaient au combat aux cris de :
oc Vive Constantin et sa femme la Constitution!... ï>
Aussitôt, le grand-duc revêt son uniforme
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et, suivi d'urf seul aide de camp, il monte en voiture pour voir de ses propres yeux ce qui se passe.
Arrivé à la caserne, il essaye d'y entrer, mais il rencontre une résistance inattendue.
Ébranlant alors d'un grand coup du pommeau de son sabre la porte d'entrée :
— Ouvrez! s'écrie-t-il d'un ton impératif.
— Qui va là ? répondent lès soldats exaspérés.
— Le grand-duc Michel.. -
— Non ! non ! Qu'il entre ! Qu'il n'entre pas ! Vive le grand-duc Constantin !
Les cris, les hurlements, les rnenaces se croisent en tous sens. L'opinion du chef du régiment, fidèle à Nicolas, finit pourtant par prévaloir. La porte s'ouvre devant le grandduc Michel. Les officiers, qui ont fomenté la sédition, tentent encore de haranguer les troupes. Quant au prince, au lieu des acclamations auxquelles il est accoutumé et qui sont, d'ailleurs, pour les soldats d'obligation ré-
glementaiï'e, il se voit accueilli par un moçne silence. Cependant il ne se décourage point.
— Qu'est-ce, mes enfants? dit-il d'une voix ferme ; on se révolte?...
— Oui ! ouï ! Vive Constantin ! vive la constitution! crient quelques officiers, enhardis parla contenance des soldats.
Une partie du régiment répond à leur appel.
Le grand-duc, pâle, mais calme, couvre le tumulte de sa ^oix tonnante.
— Vive S. M. Tempereur Nicolas, misérables ! Suivez-moi à l'instant et venez défen* dre avec moi votre père outragé.
Les soldats hésitent. Les meneurs, qui commencent â trembler, à l'idée du châtiment qui les attend, s'ils sont vaincus, redoublent d'efforts pour ressaisir leur influence compromise.
Tout à coup, derrière les soldats, on entend une voix qui s'élève :
•— Feu sur lui ! Feu, ou tout est perdu !
— Feu ? s'écrie le grand-duc Michel. Je ne veux pas connaître le fou qui a prononcé ce mot-là. Quoi ! vous oseriez faire feu sur le frère de votre tzar ! Eh bien ! s'il y aici un homme assez lâche pour assassiner un homme sans défense, me voici seul, sans armes. Tirez et noyez dans mon sang votre vieille fidéUté...
J'irai le dire là-haut à Pierre le Grand.
Et froid, impassible :
— Qu'attendez-vous ? reprend-U. Tirez donc !
Debout, dominant tous ces hommes de sa tête intrépide, l'œil étincelant, il les intimide, les subjugué, les soumet.
Jetant leurs fusils, ils tombent à genoux devant lui et demandent grâce.
— Vous n'êtes pas coupables, mes enfants ; vous n'étiez qu'égarés ! Ceux qui vous ont trompés, je ne veux pas les connaître ; je leur pardonne. Mais qu'ils viennent avec nous au Palais d'hiver se jeter aux pieds de Tempe*
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reur et lui faire de leurs personnes un rempart contre ses ennemis ! . . .
— Oui ! oui ! Vive Michel Paulovitch ! vive l'empereur Nicolas ! crie tout le régihient avec enthousiasme.
Et, en ordre de bataille, il suit le grandduc à la place de l'Amirauté.
La foule était immense. Des cris discordants: Vive Nicolas! vive Constantin! retentissaient de toutes parts. Le Palais d'hiver était littéralement assiégé par la multitude.
Le grand-duc, au pas militaire, perce cette cohue, arrive devant le palais, fait ranger le régiment sous les fenêtres du jeune empereur et monte chez Nicolas.
— Sire, lui dit-il, je vous amène quatre mille défenseurs. Un instant, leur fidélité a faibli ; mais, à ma voix, ils sont rentrés dans le devoir. Veuillez, en ma faveur, leur pardonner.
Tel était le grand-dûc Michel, brave, loyal, mais poussant le respect de la discipline jus-
qu'à la puérilité et parfois même la sévérité jusqu'à la cruauté. 11 resta toute sa vie le champion déclaré et résolu du système autocratique de son frère ^ du despotisme oriental. Il venait souvent au Corps des pages, entrait partout, examinait tout et multipliait les punitions les plus sévères. Nous le redoutions, sans le haïr.
Son successeur à la direction suprême des établissements militaires, le grand-^duc Alexandre, se montra d'un caractère infiniment plus doux ; mais ses occupations rendaient fort rares ses rapports avec nous. Nous Tavons beaucoup moins connu et il m'est impossible d'en donner, comme chef suprême des écoles militaires, un portrait ressemblant.
Immédiatement après le grand-duc, dans la hiérarchie de nos chefs, venait Taide de camp général comte Kostovtzof, chef d' état-major de tous les collèges d'armes russes et commandant la division formée par ces collèges au camp de Peterhofi".
C'était un homme d'esprit, très-ambitieux, qui régissait parfaitement les établissements soumis à sa garde, bien qu'il ne les visitât qu'à de trèfr-longs intervalles, occupé qu'il était déjà du grand projet qu'il réalisa plus tard : je veux parler de l'émancipation des serfe. Il se montrait fort peu, sauf aux examens où sa sévérité, rendue plus rébarbative encore par les grimaces d'un bégayement perpétuel, nous jetait dans d'inexprimables terreurs, mêlées de gaietés folles. Nous avions avec nous ses fils et ses neveux, qui tous, cela va sans dire, furent portés à tour de rôle comme élèves de premier rang et devinrent ainsi pages de la chambre de l'empereur.
La faveur à leur égard fut même poussée si loin, qu'un jour Nicolas qui, pendant plusieurs années, n'avait eu pour pages de sa chambre que des Rostovtzof, dit au général:
— Eh bien ! général, j'ai encore pour page un de vos neveux.... Je vous féUcite; vous
avez une famille privilégiée. Toujours les premiers ! C'est superbe.
Le général s'inclina,
— Ces succès, poursuivit l'empereur, annoncent (Je si brillants examens qu'en vérité je suis tenté d'y assister.
Rostovtzof se sentit troublé, et l'année suivante, par son ordre exprès, son plus jeune fils ne fut plus porté qu'au second rang.
Ajoutons, pour être juste, que ces jeunes gens, dont plusieurs ont été élevés avec moi, étaient excessivement intelligents et fort bons camarades.
Plus tard, d'ailleurs, lorsque le patronage tout-puissant de leur père est venu à leur manquer, ils ont obtenu, réduits à leurs propres forces, d'honorables et réels succès.
Nos chefs immédiats, c'est-à-dire ceux qui se trouvaient en rapports journaUers avec nous et qui demeuraient dans l'édifice même* étaient le directeur, l'inspecteur des classes^ le colonel commandant la compagnie, les of-
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ficiers chefs de section, le répétiteur en chef et les officiers surveillants.
Plusieurs de ces messieurs vivent encore.
Le lecteur comprendi^a donc le sentiment de réserve qui m'engage à taire leurs noms et à me borner dans mon récit à quelques anecdotes qui les peignent sans les désigner.
Parmi les hommes chargés, au Corps des pages, de la direction ou de renseignement, bien peu se rendaient compte de l'importance de la mission qui leur était confiée. Quelquesuns poussaient l'ineptie au-delà des limites de la vraisemblance. Il en était un surtout, si bête, si bête, que sa sottise est restée proverbiale à Saint-Pétersbourg ; et si ces lignes tombent sous les yeux d'un de mes anciens camarades d'école, je suis bien sûr d'avance qu'il reconnaîtra, sans avoir besoin d'autre expUcation, celui auquel je fais allusion.
' Voici, entre mille, un trait de lui qui me revient en mémoire. Il demandait à un élève
la date de la première persécution contre les chrétiens. Le page donna la date.
— L'an 64, dit le chef, fort bien; c'est cela. Mais est-ce l'an 64 avant ou après Jésus- Christ?
, Une autre fois, un de mes camarades perd une vieille parente, chez qui il sortait tous les dimanches, et il demande au personnage en question un congé de quelques heures, pour assister au convoi.
— Cette dame, lui répond notre homme, est celle, n'est-ce pas, qui m'écrit chaque semaine pour vous réclamer?
— Oui, Excellence.
— Eh bien! pourquoi ne m'a-t-elle pas écrit aujourd'hui?
Notre médecin nous avait défendu de lire, à l'heure du crépuscule, à ce moment de lumière douteuse où les fenêtres ne donnent plus de clarté et où les lampes n'en donnent pas encore. Un jour que j'étais absorbé dans la lecture d'un roman français sur lequel j'a-
vais mis la main, le général dont je parle s'approcha de moi, à pas de loup, me surprit le nez sur mon livre, et me tapant sur l'épaule:
— Pourquoi lisez-vous à cette heure ? me demanda-t-il avec brusquerie. Vous savez que c'est défendu.
— Pardon, Excellence.
— Si vous lisiez du moins à haute voix 1 Vous entendriez, sans vous fatiguer la vue...
Si celui-là semblait, comme on voit, incarner en lui la sottise, d'autres se distinguaient par des mérites d'un autre ordre. La vanité n'était pas le moindre défaut de nos chefs, et l'ineptie même' de celui que je viens de signaler avait trouvé son pendant dans l'amourpropre d'un de ses collègues, dont je demande la permission de citer quelques traits.
Cette amusante vanité nous permettait d'exploiter le pauvre homme et d'en tirer tout ce que nous voulions. Il était devenu, sans s'en douter, notre plastron, le point de mire de
toutes nos railleries, la victime de toutes nos mystifications. Lorsqu'il s'apercevait que nous nous moquions de lui, il entrait dans des colères furibondes ; mais il nous suffisait, pour Tapai-^ ser, de lui adresser certains compliments dont nous savions par cœur la formule hyperbolique et de lui témoigner une admiration dont les termes ne variaient jamais.
.11 portait toujours les insignes de Tordre de Sainte-Anne de première classe, lequel lui avait été conféré, sans que personne ait jamais su pourquoi. Cette plaque faisait notre bonheur. Dès qu'il entrait, les plus espiègles d'entre nous couraient au-devant de lui et le saluaient en faisant le signe de la croix, en baisant ses insignes, en se Uvrant à toutes sortes de momeries : tout cela, à la grande joie des. pages et même des professeurs, nos complices dans ces malins enfantillages.
Le pauvre hotnme prenait toute cette feussô monnaie pour de l'argent comptante
Dans les réprimandes qu'il nous adressait, il avait imaginé un genre de mortification qui tournait souvent contre lui et qui nous procura plus d'une fois l'occasion de rire à ses dépens. Sa manie d'humilier les élèves qu'il voulait punir, en les forçant à répéter après lui l'épitbète injurieuse dont il couronnait chacune de ses périodes, donna heu à plus d'une scène très-drôle. Les pages avaient lu les Plaideurs de Racine.
— Je vous ai défendu mille fois,* monsieur, de fumer en classe. Vous êtes un esprit obtus et récalcitrant.
— Vous êtes un esprit obtus et récalcitrant, Excellence.
— Plaît -il? Ce n'est pas moi; c'est vous, animal.
— Animal!
Et ainsi de suite.
Un jour, il surprit un page au moment où ce dernier le singeait en faisant des grimaces. Sa fureur dépassa toute borne.
— Aux arrêts, petit malheureux, aux arrêts dans rarmoire !
Les arrêts dans l'armoire du cabinet de physique étaient une punition inventée par lui. Le coupable ne pouvait ni s'y coucher ni s'y asseoir; il était forcé de s'y tenir debout. Deux heures de cette espèce de torture vous brisaient.
— Dans l'armoire ! allez!
— Grâce, Excellence !
— Non , mauvais drôle , vous ne méritez point de pitié.
— Par(ion! J'ai fait une sottise, je le confesse, mais non une méchanceté. Je voulais seulement imiter vos manies.
— Mes manies, abominable petit scélérat?
— Qui n'a pas les siennes? Les grands hommes eux-mêmes... que dis-je? eux surtout!
— Les grands hommes?
Un vague sourire d'apaisement et de satisfaction vint furtivement errer sur ses lèvres»
— Oui, tous, depuis Alexandre et César,
jusqu'au grand Frédéric et à Napoléon le Grand*
— Ah!
— C'est un fait acquis à l'histoire.
— En vérité? C'est bien, mon enfant, c'est bien ; je vois que vous avez fait des progrès dans vos études historiques. Vous aurez un bon point.
Le compliment lui avait fait oublier la grimace.
Une autre fois, comme il s'emportait, avec raison d'ailleurs, et menaçait de séVir sérieusement contre quelques pages qui avaient fait de leur maître d'allemand leur souffredouleur :
— Ah ! s'écria un de ceux-ci, s'il vous ressemblait. Excellence; s'il avait votre noble prestance l Nous n'aurions jamais osé rire...
— Non, non, murmura le général soudainement radouci, en regardant sous le nez l'allemand stupéfait ; non, il n'est pas beau ; il il n'a pas l'allure d'un défenseur de Sébasto-
pol, c'est vrai; mais est-ce une raison?...
Et sa colère contre les pages s'évapora en compassion dédaigneuse pour la laideur d'un professeur qui lui ressemblait si peu.
Que des hommes dont la vanité était si grande et l'intelligence si bornée se soient laissé souvent entraîner par leurs instincts violents et qu'ils se soient rendus coupables d'actes de brutalité et même de cruauté, qui s'en étonnera? Les deux défauts sont corrélatifs. Quand l'âme se replie au fond de son nid, la brute sort de sa tanière.
C'est ainsi qu'un de nos chefs fit rouer de coups de bâton son domestique, qu'il accusait d'avoir dérobé à l'office et mangé une gelinotte rôtie, — gelinotte qui fut retrouvée, deux jours après le supplice du pauvre diable, à moitié dévorée par le chat de la maison.
Par les supérieurs dont je viens d'esquisser les portraits, jugez des subalternes ! Les officiers chefs de section et les simples officiers surveillants, pris tous dans divers régiments
de Tannée, se trouvaient en réalité sous notre dépendance beaucoup plus que nous ne nous trouvions sous la leur. Leurs fonctions consistaient à observer la conduite des pages hors des classes, à marquer Tordre des devoirs et des récréations, à veiller toute la nuit dans les dortoirs. Sortis presque tous des basfonds de T armée russe, ils professaient, ainsi que jeTai dit, un profondrespectpour les pages dont les noms leur rappelaient ceux des généraux les plus illustres et des dignitaires les plus considérables de Tempire, et ils n'osaient nous adresser aucun reproche ni nous infliger aucune punition, de crainte de se compro- »
mettre. Leur nombre variait dedouze âquinze, se relayant toutes les vingt-quatre heures. Sur ces quinze surveillants, cinq étaient chefs de section. Le collège était divisé, en effet, en six classes et cinq sections, ces dernières . composées de trente pages chacune. La première avait pour chefs immédiats le sergentmajor premier page de la chambre, et un des
officiers dont je viens de parler. Chacune des quatre suivantes était sous la direction de trois pages de la chambre et aussi d'un de ces officiers. La dernière, celle des enfants, n'était pas située au même étage que les autres ; mais cette insuffisante séparation n'empêchait pas, malheureusement, de trop fréquents rapports entre les élèves de tout âge.
Si, par hasard, un de nos surveillants, récemment arrivé et plus indépendant que les . autres, voulait nous faire sentir son autorité, nous le mettions bien vite à la raison. Nous avions l'habitude de souhaiter la bienvenue à chaque nouvel échappé de l'armée, en lui donnant ce que nous appelions un bénéfice^ c'est-à-dire un charivari épouvantable^ accompagné d'une grêle de tabourets et de livres. Parfois on faisait rouler à travers les dortoirs des boulets de mitraille chauffés à rouge. L'odeur nauséabonde qui s'en exhalait, ajoutée au bruit, rendait le séjour de la chambre de' service insupportable à l'officier, mais il
était tenu de rester tranquille et de ne pas souffler mot. S'il subissait paisiblement cette première épreuve, nous le laissions désormais en repos, pourvu, bien entendu, qu'il fermât les yeux sur nos peccadilles journalières, et même nous lui faisions du bien, quand l'occasion s'en présentait. Mais malheur à lui, s'il se montrait récalcitrant, ou. s'il allait se plaindre à notre chef de compagnie que nous redoutions beaucoup ! Son existence, dès ce moment, devenait insupportable, et plus d'un •fut obligé pour cela de quitter l'établissement.
Voici un des moyens dont nous usions le plus souvent pour tourmenter les surveillants qui ne voulaient pas se soumettre à nos caprices. Lorsque l'empereur venait faire une visite au Corps des pages — les visites de Nicolas I" étaient fréquentes — l'officier de service était obhgé d'aller, en grand uniforme et sans manteau ni fourrure, quelque froid qu'il fît, recevoir Sa Majesté sur le perron.
Quelquefois, sans que rien annonçât la venue du tzar : « L'etnpereUr ! l'empereur! son tr^neau vient d'entrer dans la cour, :& criait tout à coup à tue-tête un page saisissant le moment où l'officier était éloigné delà fenêtre. Celui-ci, empressé, effaré, se précipitait sur le perron, à la rencontre de l'empereur. A peine dehors, les pages fermaient la' porte derrière lui. Naturellement le moment qu'on choisissait pour ces espiègleries était celui des plus fortes ge* lées. Sous vingt-quatre degrés de froid, grelottant, transi, le surveillant suppliait qu'on le laissât rentrer, et les rires ironiques, seule réponse qui accueillit ses prières, ne faisaient que rendre son supplice plus cuisant.
Par malheur^ un jour, un officier soumis à cette torture tomba malade et en faillit mourir. Le bruit en vint aux oreilles du directeur, qui fit aussitôt afficher dans les dortoirs que si jamais pareille chose se renouvelait, les pages de la chambre de service seraient dégradés.
L'esprit de camaraderie étant très-développé
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parmi nous, c'était le meilleur moyen de mettre radicalement fin à ces pénibles scènes. Il est vrai que nous en eûmes bientôt imaginé d'autres et que les pauvres officiers surveillants ne furent pas plus heureux pour Cela. Quant aux professeurs, plus dignes et plus fiers, les mauvais traitements dont nous les rendions victimes en obligèrent plus d'un à renoncer à leur emploi lucratif au Corps des pages.