CHAPITRE m
Notre vie au collège. — Classes. — Eepas. — Enseignement religieux. — Service de cour. — Camps militaires. — les promotions d'officiers. — La dernière revue. — Résumé.
Notre vie au collège offrait la régularité d'une horloge. Tous les jours, à sept heures, nous nous levions au son du tambour et, notre minutieuse toilette une fois terminée, nous nous rendions militairement au réfectoire pour y prendre le thé. Les classes du matin commençaient à huit heures et duraient jusqu'à midi. Celles du soir avaient lieu de quatre a sept ; de midi à deux heures, on nous enseignait, suivant les jours, l'exercice militaire, la danse, l'escrime, l'équitation ou l'étiquette des cours. De deux à trois, récréation ; de trois à quatre, dîner.
quette des cours en est aussi un des plus sérieux objets.
Je ne puis réprimer un sourire, au souvenir de la cérémonie du baise-main, par exemple, •véritable scène de comédie où Ton nous faisait voir comment nous devions nous y prendre pour baiser la main de l'impératrice, celle des grandes-duchesses, etc., etc. Le chef de compagnie choisissait un page, qu'il chargeait de représenter la tzarine. La main à la hauteur de la poitrine, la paume en dedans, le coude arrondi, le jeune drôle voyait tous ses 'camarades défiler devant lui, d'après le cérémonial usité à la cour. C'était là une des mille leçons d'étiquette que nous recevions chaque jour et une des parties de notre examen le plus sévèrement surveillées. La morale, à coup sûr, préoccupait moins nos madtres que toutes ces puérilités, complément obligé de notre édu; cation de courtisans.
Tous les dimanches et très-souvent dans la semaine, des voitures de cour venaient
prendre les pages de la chambre et quelques pages choisis parmi les plus gracieux, pour les conduire au Palais d'hiver.
Notre service de cour consistait à ouvrir et à fermer les portes aux invités pendant les grandes réceptions. Aux grands dîners officiels, nous servions à table les membres de la famille impériale ; nous portions les mantilles, les flacons de l'impératrice et des grandes-duchesses ; nous faisions leurs commissions.
Dans un prochain chapitre, je parlerai avec plus de développement de l'organisation de la cour de Russie. Pour le moment, ne sortons pas de notre sujet.
Les examens achevés, quelques pages des plus jeunes allaient en vacances chez leurs parents ; le reste des élèves se rendait à Betérhoff pour y faire partie du camp annuel, où se rendaient de leur côté toutes les autres écoles spéciales et privilégiées. Là nous vivions complètement de la vie de soldat, sou-
mis à toutes les rigueurs de la discipline des camps. Le corps des porte-enseigne et celui des ingénieurs formaient avec le nôtre un bataillon qui faisait partie d'un régiment, lequel régiment à son tour faisait partie d'une brigade. Nous formions ainsi une sorte de petite armée, et nos journées se passaient en exercices militaires. Pendant ce temps-là, les études scientifiques et littéraires, à notre grande joie, étaient complètement abandonnées.
Le collège tout entier couchait d^ns deux immenses tentes, où chacun avait son lit, — véritable lit de troupier. Nous faisions le service des sentinelles et des corps de garde, les patrouilles, les rondes de nuit, la petite guerre, tout ce qui constitue enfin le travail et lé mouvement d'un camp réel et sérieux. Notre campement occupait une circonférence d% deux kilomètres carrés. Comme l'empereur venait souvent nous visiter, nous nous tenions perpétuellement sur le qui-vive. Dès qu'il ap-
paraissait, le camp, au premier signal du clairon, sortait promptement de ses tentes et, rangés en ligne sur son passage, nous Tacclamions avec une unanimité bruyante. Si un page avait encouru une punition, elle était levée, au moins on apparence et pour un moment, afin de lui permettre de se trouver, au milieu de ses camarades, sur le chemin du tzar. 11 eût pu se faire, en efiet, que l'empereur, qui nous connaissait tous de nom et de physionomie, voulût précisément voir le page absent. Or, il était d'usage au Corps, toutes les fois que l'empereur demandait si l'on était content d'un élève, de répondre imperturbablement : a; Oui . i> Sa Majesté récompensait alors l'enfant qui, une fois le tzar parti, retournait ayi cachot. La disparition d'un élève retenu aux arrêts, eût rendu ce mensonge impossible.
A l'expiration de la dernière année, page
de la chambre ou non, pourvu qu'on eût passé
• son examen .définitif, on devenait de droit offi-
cierde^la garde* Seulement, môme après cette épreuve, même après avoir ainsi conquis le grade d'officier, il fallait porter encore pendant deux mois le costume de page et se rendre au camp. Mais nous n'avions plus dès lors qu'une pensée constante, unique, celle de compter les jours, les heures qui nous séparaient encore de notre libération complète, la pensée de notre installation prochaine et de notre future entrée dans le monde; Après la revue générale de tous les établissements militaires passée par l'empereur, le jour même où il levait le camp, Sa Majesté descendait de cheval et parcourait les rangs en félicitant les nouveaux officiers et en leur annonçant ellemême leur promotion. Je dis à dessein officiers, bien que chaque page eût le droit de choisir, parmi les carrières civile, diplomatique et militaire, celle qui lui convenait le mieux, parce qu'au sortir des pages nous endossions tous ou presque tous l'uniforme.
Les fonctions civiles étaient tellement dé-
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daignées sous Nicolas V% qui lui-même les estinaait fort peu, qu'il fallait une raison trèsgrave dé santé pour qu'un élève affrontât les railleries de ses compagnons d'école et consentît à abandonner la carrière des armes.
Cette revue terminée, les heureux élus, qui tous avaient déjà chez eux leur uniforme, rentraient sous leurs tentes, et là, au milieu des compliments de leurs anciens camarades, ils s'en revêtaient tiiomphalement ; puis, ils se dispersaient, chacun suivant sa voie : la vie de collège était finie pour eux.
Afin d'adoucir pour les autres pages l'idée du retour au camp, on leur accordait alors quinze jours de vacances, lesquels passés, tout le monde rentrait au collège, et la nouvelle année scolaire s'inaugurait par la nouvelle distribution des classes et par l'admission des nouveaux élèves. Les études accoutumées recommençaient, et la vie de collège, telle que je l'ai décrite, triste et monotone, reprenait son cours habituel» J'y ai
passé sept ans; j'ai vu sept générations de pages s'y succéder, et j'ai gardé démon séjour dans cette aristocratique demeure un souvenir profondément triste.
Quel nom donner à un enseignement qui, exclusivement préoccupé des côtés matériels de la vie, néglige la religion et la morale, seule base vraie de toute éducation ; qui se borne à effleurer les surfaces sans pénétrer dans les profondeurs des choses ; qui supprime absolument de ses leçons l'examen des grands problèmes métaphysiques, et qui. substitue à cette étude celle de l'étiquette des cours, de la danse et de l'escrime ; qui vous apprend les règles de la politesse, les lois de l'élégance, les formules même de l'adulation, mais qui se garde bien de vous révéler vos devoirs et surtout vos droits de citoyens ; qui fait de vous enfin des fcavards de salon, des coryphées de cotillon, des traineurs de sabre, mais non des hommes?
Le despotisme croit-il mieux asseoir sa
puissance sur des générations énervées par une éducation qui n'a d'autre objet que les sciences positives et les arts d'agrément, et d'où sont absolument bannies les hautes études philosophiques, historiques et sociales?
Calcul toujours immoral et souvent maladroit. Si le vulgum pecus cède à l'impulsion, quelques esprits plus élevés résistent à l'entraîne* ment et trouvent dans la violence même qui a été faite, dès l'origine, à leurs idées gêné* reuses, la force de réagir contre le matérialisme politique auquel on a prétendu les asservir. C'est ainsi que nous tous, élevés dans le culte de la toute-puissance impériale, sentions pourtant gronder en nous l'homme sous le courtisan et s'amasser au fond de notre cœur je ne sais quel levain dé libéralisme, étouffé chez les uns par les fumées de l'ambition, mais qui, chez Cautres plus indépendants et plus fiers, n'a jamais cessé de fermenter. Les esprits libéraux que compte aujourd'hui la Russie sont presque tous sortis
des établissements privilégiés. C'est à une école de servitude et sous le patronage immédiat du tzar qu'ils ont appris à détester le despotisme.
Civilisation, gouvernement, puissance militaire, fortune publique, éducation, tout, en Russie, se paye d'apparences. Être n'est rien; paraître est tout. Il y a dans cet amour du clinquant quelque chose du goût des sauvages pour la verroterie. Au fond, rien de solide dans l'instruction : ni religion, ni vraie science, ni sentiment des droits de l'homme : tout superficiel, hormis l'idée de soumission à l'empereur.
Par le caractère de cet enseignement on peut juger de ses résultats.
A peine entré au Corps, les intrigues que chaque élève est forcé de mettre en jeu pour conquérir le grade de page de la chambre lui apprennent comment le savoir-faire parvient aux dépens du savoir. L'impunité assurée aux fautes contre les mœurs gâte dans son
cœur le sens moral et y altère les bons principes qu*il peut avoir puisés dans sa famille. Le culte de la force, cfUe développe en lui, dès son admission au collège, la double tyrannie qu'il subit des grands et qu'il fait subir aux petits^ le plie d'avance à toutes les abjections du despotisme, soit qu'il ait, plus tard, dans l'État, à le supporter de ses supérieurs, soit qu'il l'exerce lui-même avec rage sur ses subalternes.
Cette éducation ne suflBit-elle pas pour expliquer l'existence, en plein dix-neuvième siècle, de « ce comte du sang, d comme on a appelé Mouraview en France, et de vingt autres tyranneaux à qui leurs crimes n'ont même pas valu la notoriété? En faut-il davantage pour faire comprendre comment le gouvernement russe peut trouver des centaines d'agents qui acceptent la mission d'exercer dans ses provinces occidentales une pression sans nom sur l'élément polonais, pression qui a peut-être sa raison politique, mais pour la-
quelle, assurément, aucun roi de TEurope ne trouverait d'instruments parmi son peuple.
Malheureusement, cette éducation n'est pas particulière au Corps des pages. A peu de différences près, elle s'étend à tous les établissements d'instruction. On en sort forcément et tout à la fois servile et despote. Un pays qui en est là est*bien malade ; il est vrai que la Russie est bien jeune. 11 dépend d'elle de couper le mal à sa racine en réformant son . système d'enseignement; la réforme de l'enseignement amènera par la pente naturelle des choses celle du gouvernement.