CHAPITRE IV
Visite de l'empereur aux pages. — Ma première entrevue avec Nicolas. — Mon entrée à la cour. — Le Palais d'hiver. — La grande sortie. ■— Là messe du Palais. — Retour au Collège.
Un jour, quelques mois après mon* entrée aux pages, j'entendis, à la sortie des classes, une grande clameur. En même temps accouraient empressés, agités, les officiers de service, les pages de la chambre, les inspecteurs, tout le personnel de la maison :
— Messieurs, en place! en place! l'empereur ! nous cria du ton du commandement notre chef de compagnie, dont la voix sonore retentit jusqu'au fond des dortoirs où nous étions, selon l'usage, rassemblés avant l'heure du dîner.
A- ce nom, je me sentis profondément ému.
Ma mère, mes camarades m'avaient souvent, bien souvent, parlé de l'empereur dans des récits où la légende se mêlait à la réalité^mais je ne l'avais encore jamais vu en face.
L'officier de service nous fit ranger militairement, chacun debout près de son lit.
Nous attendîmes.
Bientôt, le capitaine en sentinelle nous annonça que le tzar montait le grand escalier. Le dortoir, si bruyant d'ordinaire, devint muet. 11 y eut un moment de silence solennel, religieux. Nous osions à peine respirer. L'officier de service, casque en tête, vint se placer sur le seuil. Tout à coup, dans l'embrasure de la large porte d'entrée, nous vîmes apparaître, en grand uniforme de général, au milieu d'un cortège d'officiers supérieurs, un homme de haute stature, au front sévère et d'un extérieur imposant. C'était Nicolas 1".
Depuis ce jour, j'ai vu de près la plupart des princes de l'Europe ; j'ai été admis plus
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d'une fois à Thonneur de m'entretenîr directement avec eux, mais jamais je n'ai contemplé figure plus royale et plus profondément empreinte de la majesté suprême ; jamais je n'ai ressenti l'impression glaciale que la vue du tzar produisit sur moi.
Il marchait droit, altier, ses yeux de plomb froidement fixés sur les yeux des personnes à qui il adressait tour à tour la parole, comme s'il eût voulu aller chercher leur secrète pensée jusqu'au fond de leur âme. Sa démarche imposait; son aspect intimidait; son attitude, véritablement souveraine, sa physionomie hautaine, reflétaient le sentiment qu'il avait de lui-même, son mépris des hommes et sa foi mystique en sa toute-puissance. D'une taille colossale, admirablement beau de visage, sçn œil dur et pénétrant vous subjuguait. Simplement vêtu, fût-ce en bourgeois, celui-là même qui ne l'eût pas connu, l'aurait distingué, rien qu'à son regard et à son port impérial, au milieu de vingt généraux
en grand uniforme, et se serait écrié : <j: L'empereur; c'est luil 3>
Il fit le tour de la salle, causa avec quelques pages et se dirigea enfin de mon côté. Arrivé à deux pas de mon lit, le directeur s'approcha de lui et lui dit :
— Sire, voici Lubomirski.
— Ah 1 fit l'empereur.
Et se tournant vers moi :
— Comment se porte ta mère?
— Bien, sire.
— C'est une bonne amie à moi... Es-tu content de ton nouveau séjour?
— Oui, sire.
— Dépuis combien de temps est-il entré aux pages? demanda le tzar au directeur.
— Depuis deux mois, sire.
— Il se conduit bien?
— Très-bien.
— r Bravo !
Toute la conversation avait eu lieu jusquelà en français.
— - Et, reprit Tempereur, —-me parlant russe cette fois, — as-tu appris le russe ?
— Pas encore, sire, répondis je en français.
— Comment, depuis deux mois pas un mot? C'est scandaleux. Tu ne sais même pas répondre non en russe?
— Je demande pardon à Sa Majesté ; je parle russe avec mes camarades.
— Alors pourquoi, sot que tu es, parlant russe avec tes camarades, me réponds-tu en français, quand moi-même je te parle russe?
-<— Parce que si je m'exprime incorrectement avec un simple page, l'inconvénient n'est pas grand, tandis que devant Vôtre Majesté...
-Eh bien?
— On m'a dit qu'il ne fallait jamais faire rien de mal en sa présence, et j'ai peur de parler encore trop mal le russe, pour oser m'y hasarder devant Votre Majesté.
— Voyez-vous cela, dit l'empereur.
Et, se tournant vers le général Philosophofif :
— En voUà un qui ne sera pas une bête, ajouta-t-il.
Et il passa.
Quelques jours après, notre chef de compagnie, le colonel Girardot, m'appela dans son cabinet, et là :
— Dimanche prochain, me dit-il, vous faites votre entrée à la cour. Vous êtes un des pages désignés pour le service du palais.
Cette annonce inattendue me causa quelque surprise. Ainsi que je l'ai dit dans un autre chapitre, c'est aux plus aimables d'entre nous qu^étaient confiées ordinairement ces fonctions enviées. Or je n'ai jamais passé pour un joli garçon; mais, dans mon enfance surtout, ma laideur n'avait guère d'égale que ma gaucherie. Les charmes de la personne ne constituaient point, d'ailleurs, à eux seuls un droit exclusif à cette faveur. Il fallait encore se recommander par sa bonne conduite, et
comme la docilité de caractère et la douceur d'esprit n'étaient pas en moi les qualités dominantes, comme les reproches multipliés de mes chefs m'avaient appris , sous ce rapport, à me défier avec raison de mes faibles mérites, ma stupéfaction se lut sans doute assez visiblement sur mes traits pour que le colonel crût devoir ajouter :
— Oh! c'est là une distinction que vous ne méritez guère^ je le sais; mais S. M. Tempereur daigne s'intéresser à vous par amitié pour madame votre mère, et c'est à ce titre que le Comité a pris la décision dont je vous fais part-
Là^dessus, il me congédia. Si la semaine me sembla longue et le dimanche lent à venir, je vous laisse à le penser, cher lecteur.
Les récits de mes camarades avaient exalté ma jeune imagination. Je me représentais le Palais d'hiver tout étincelant d'or et de diamants^ La splendeur des salons, la richesse des uniformes militaires, des costumes de
cour, les toilettes de femmes miroitaieat devant mes yeux éblouis. Je me voyais accueilli, fêté au milieu de cette élite officielle et aristo cratique, y jouant un rôle, m'y donnant des airs importants, en faisant, en quelque sorte, partie intégrante par l'emploi, si modeste et si momentané qu'il fût, que j'allais y occuper. A la censée que mes chefs pouvaient, dans .cet intervalle de quelques jours, revenir sur leur résolution , ma craintive impatience dégénérait en fiévreuse angoisse. Je ne me sentis complètement rendu à moimême je ne respirai librement qu'au moment où le colonel Girardot me signifia l'ordre d'aller revêtir l'uniforme.
Une voiture de la cour, avec deux laquais en livrée rouge, attendait devant le perron de l'école. L'officier surveillant, chargé de nous conduire au palais, m'y fit monter avec sept de mes camarades. En un cUn d'œil, les fringants trotteurs des écuries impériales eurent franchi la perspective de Newski, cette rué
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fameuse, l'orgueil des Pétersbourgeois, qui rappelaient la huitième merveille du monde.
Il est vrai qu'on était alors en 1850, et que M. Haussmann n'avait pas encore inventé le nouveau Paris. Nous débouchâmes bientôt sur la place de l'Amirauté.
Bien que mon arrivée à Saint-Pétersbourg remontât à une année, je n'avais pas encore vu le palais de l'empereur. Je m'étais imaginé, dans mes rêves d'enfant, quelque chose de grand, d'imposant, de superbe^ où l'art ennoblissait le luxe, où la beauté sévère s'alliait à la grâce élégante, quelque chose d'éclatant et d'austère à la fois, un double reflet du génie artistique et de la puissance impériale. Dès mon premier regard, mes illusions tombèrent ; le désenchantement commença.
— Quelle est cette caserne? demandai-je tout haut, avec une naïveté qui n'avait rien de joué, à l'officier surveillant.
Pour toute réponse il me pinça jusqu'au sang.
Un donjon fastueux : le temple de la force matérielle ; ni goût, ni élévation dans Tarchitecture : froid et terrifiant comme la physionomiede Nicolas, sopcibre comme son système, tel m'apparutle Palais d'hiver. En face, au fond d'une place immense, une rangée de maisons hautes, jaunâtres, uniformes : le ministère de la guerre, l'état-major général. A côté du palais, l'amirauté; à ses pieds, la Newa qui le sépare de la forteresse de Petropawlowsk et de ses donjons. Ainsi le tzar, isolé dans sa résidence, a sous la main le ministère delà guerre et l'amirauté, c'est-à-dire les armées de terre et de mer massées autour de sa toute-puissance, la Newa et la forteresse qui en sont le rempart, les cachots qui en sont la sanction. Qu'il soit hypocrite comme chez certains peuples, ou franchement brutal comme en Russie, tout despotisme a pour gardiens naturels le soldat^ le porte-clefs et le bourreau.
Depuis longtemps les souverains de l'Eu-
rope ont compris que leur place est au milieu de leur peuple. Versailles et TEscurial sont abandonnés de leurs hôtes; les passants traversent les guichets du Burg ou des Tuileries, et les prisons récemment construites sont reléguées, dans les capitales, à l'extrémité des faubourgs. Les tzars n'en sont pas encore là. Devant le perron du Jourdain, les laquais abaissèrent le marchepied de la voiture, et, toujours conduits par le même officier, nous ne nous arrêtâmes avec lui qu'au premier étage, dans la galerie de Pompée, qui sépare du jardin d'hiver la salle Saint-Georges, la plus grande du palais. Presque aussitôt commença la distribution des places pour la cérémonie appelée grande sortie (holchoï wyckhod). Je dus, pour ma part, aller me poster, avec un de mes camarades, -à la porte d'une pièce donnant dans les appartements particuliers de l'impératrice. C'est par là que devait passer toute la cour pour se" rendre à la salle Saint-Georges. Mon rôle, en cette circon-
stance^ se bornait à celui de cariatide, les battants étant ouverts et fermés par des Arabes nègres, spécialement chargés de ce service.
Pour nous, pourquoi étions -nous là, plantés en faction? Je me le demande, et la seule réponse que je trouve à cette question, c'est qu'ayant des pages,, il fallait bien qu'onjes utilisât.
Nous attendîmes. Bientôt le chambellan de service annonça :
— L'empereur!
Nicolas paruti Toujours rolde, glacial et hautain, il donnait le bras à l'impératrice. Derrière lui, défilait sur deux rangs la famille impériale, une des familles souveraines les plus nombreuses de l'Europe. Tout cela se faisait régulièrement, militairement, automa»* tiquement, avec l'ordre méthodique et cadence de Ces poupées en bois peint qu'on voit tourner sur elles-mêmes dans les orgues de Barbarie, avec l'impassible gravité de ces sol* dats de plomb qui servent de joujoux aux en-
fants. Les costumes de tous les membres de lafamille impériale étaient absolument pareils . TouB^ ils étaient habillés en généraux aides de camp du tzar. Les toilettes des femmes, habillées à la russe, désespéraient le regard par leur uniformité.
La famille impériale venait d'assister à la mesBe« Or, la messe, d'après le rituel russe, commence et finit toujours par une prière pour l'empereur et pour tous les princes et toutes" les princesses du sang. Dans cette prière, le pope est obligé de nommer individuellement et à deux reprises chacun des grands-ducs et chacune des grandes*duchesses ; il est, aussi obligé de donner à chacun, ou* tre son nom, soù titre et le prénom de son père, et de réciter deux fois de suite, à chaque nouvelle invocation, la> formule suivante : € Setgneur, donne de longues années au très*fidèle autocrate (sic), notre grand souverain l'empereur Nicolas Pavlovitch. i> Ainsi de suite pom* tous, avec les variantes nécessaires. La fa-
mille impériale, au temps de Nicolas I^, se composait de trente-deux membres., C'était donc soixante-quatre fois qu'il fallait psalmodier et entendre psalmodier cette phrase monotone. A ce souvenir, je sens encore mes nerfs se crisper.
Il paraît pourtant qu'on se fait à tout, car les trente-deux princes et princesses sortirent delà chapelle, le front rayonnant, la bouche' en cœur, aussi souriants, aussi légers que s'ils n'avaient pas à traîner ce boulet de soixante-quatre. Le cortège passa sans s'arrêter, l'empereur en tête. Nicolas n'adressa la parole à personne ; les grands-ducs imitèrent son silence. Pour nous, nous n'avions rien dit, rien fait. Notre utilité était donc démontrée, notre mission accomplie. On nous fit remonter en voiture, et nous reprîmes le chemin du collège.