CHAPITRE V
louis XIY et Nicolas I®»*. — Absence de vraie noblesse en Russie. — Historique de la cour de Russie. — Rurik. — Princes dé sa race. — SwiatoslafT. — Vladimir !«' dit le Saint. — Baptême dos Russes. — Joug des Tatars. — Ivan III ' et Sophie. — Yasily III et Yasily lY.
Si j'éprouvai, au Palais d'hiver, une déception dont j'emportai l'amertume jusqu'au fond de nos dortoirs, ce n'est pas que la cour n'eût point répondu, par son luxe et ses magnificences, par «es côtés matériels et extérieurs, à l'idéal que je m'en étais fait : elle était splendide, au contraire, et l'immensité des salons, la richesse des ameublements, les broderies et l'or des uniformes, la profusion des diamants, les plaques et les croix qui donnaient de faux air^ d'ex-voto portatifs à toutes j ces poitrines chamarrées de décorations.
offraient un coup d'œil éblouissant. Mais, comme grandeur morale , comme expression suprême de Taristoçratie d'un grand peuple, ce n'était pas là ce que j'avais rêvé.
Ce serait commettre une grave méprise que de comparer la cour de Nicolas, ce Louis XIV barbare, à celle du roi-soleil. Nicolas n'avait de Louis XIV, qu'il s'étudiait à copier sur beaucoup de points, que l'orgueil et le génie de l'absolutisme^ — à cette différence près, que l'orgueil du Bourbon, s' exerçant sur une nation indépendante et fière, savait s'assouplir aux lois de la courtoisie que le Romanoff a toujours bravées. Sans doute, Louis XIV croyait profondément à l'origine surhumaine de la puissance royale et à la supériorité particulière de sa propre race ; sans doute, il se laissait traiter en demi-dieu, mais en ses sujets, entouré qu'il était de gentilshommies dont la devise était : «- Noble comme le roi, ^ il respectait des hommes.
Nicolas semblait ne voir en eux que des
créatures inférieures, ses choses et ses instruments, A coup sûr, il n'eût jamais songé è jeter sa canne par la fenêtre pour se soustrairç à la tentation d'en frapper un offipier. On Ta vu administrer cavalièrement, du bout de sa botte impériale, à un prince tout à la fois général et chambellan une de ces corrections que les marquis de l'ancien répertoire prodiguent avec tant de grâce à l'effrontô Scapin. S'il avait à réprimander un de ses courtisans, il ne prenait pas la peine de choisir ses expressions, et Dieu sait si le vocabulaire russe estriche en jurons sonores ! Et pourtant, parmi les empereurs de Russie, Nicolas est loin d'à* voir été le plus brutal et le plus grossier.
Au surplus, je ne sais pourquoi je donne à l'entourage des tzars le titre de cour. C'est là un mot qui résume en lui, danslerir plus exquise expression, les idées d'élégance et d'ur^ banité. Il n'y a point de cour, d'ailleurs, sans noblesse, et c'est pour cela, sans doute, qu'il n'y en a plus en France. 1793 lui a porté les
premiers coups par la hache du bourreau ; 1852 l'a achevée par le ridicule, en voulant la rétablir. Or, si la noblesse, à l'état de corps distinct, sinon privilégié, n'existe plus en France, il est plus exact encore de dire qu'elle n'a jamais existé en Russie, dans le vrai sens du mot. Où, quand et comment y aurait-elle pris naissance ?
C'est la féodalité qui est la source et la raison première de cette distinction sociale. Eh bien ! la féodalité n'a laissé presque aucune trace chez les Russes; c'est à peine si Ton en retrouve, aux origines légendaires de leur histoire, quelques vestiges insaisissables. Nulle classe, parmi eux, n'a jamais possédé un privilège que le tzar, d'un trait de plume ou d'un signe de main, n'ait pu réduire à néant.
Ceux qu'on appelle les nobles, les boyards, n'ont été, ^n^ aucun temps, complètement affranchis du servage ; aussi bien que le^ serfs, ils étaient soumis à l'infamie des châtiments corporels. Le tzar pouvait battre de verges
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son ministre, fût-il prince, et ce droit, qu'il conférait à son gré à son aller ego^ n'a jamais cessé d'appartenir au voyvode^ c'est-à-dire au commandant en chef des armées. Pierre le Grand avait un bâton avec lequel les épaules de ses courtisans ont maintes fois fait connaissance. Devant le tzar, sous le niveau de cet effroyable despotisme, régnait r égalité la plus absolue. Boyards, serfs, prêtres, soldats étaient également esclaves. Cette soumission dégradante de tous à un seul n'est-elle pas la contradiction même de la hiérarchie et de la noblesse féodales?
Une autre raison de l'absence de toute vieille et sérieuse noblesse en Russie, c'est l'invasion des mœurs orientales, qui y furent importées par les Tatars et les Byzantins. ^ x\vec ces mœurs pénétrèrent dans les familles russes des habitudes de claustration pour les femmes et, jusqu'à un certain point, au moins en fait, de polygamie. De là, beaucoup de trouble et d'équivoque dans les hérédités. En- ^ 5.
fin, la barbarie dans laquelle croupit la Russie jusqu'à Pierre le Grand, la connaissance tardive de Timprimerie, le manque presque absolu* de chroniques, de traditions écrites, de papiers de famille, sont autant d'irréfutables arguments contre l'authenticité delà noblesse russe.
Les quelques familles, très-rares, qui prétendent descendre de Rurik (1), peuvent seules, avec quelque vraisemblance, revendiquer un droit à la noblesse, telle qu'elle est comprise en Europe. C'est le seul simulacre d'aristocratie de race qui existe en Russie.
En 862, les Slaves de Novgorod, voulant mettre un terme à l'anarchie qui les déso* lait, demandèrent aux Varègues un prince capable de les gouverner.
Les Varègues leur envoyèrent Rurik, Sinéous et Trouver.
{\) Nous ne parlons pas des familles qui descendent de Guedimyne , autre chef féodal dont la postérité est noble au même titre que celle de Rurik, à cause de leur origine lithuanienne et non russe.
Rurik , le seul des trois dont les descendants soient connus, est Tunique ancêtre de tous les Russes qui pourraient s'appeler bien nés^ si cette expression surannée n'avait pas quelque chose de ridicule, .surtout en Russie. Avec sa race commence et finit la féodsihté (oudielnaïasystema). Elle a duré de Vladimir I", le Saint, à son descendant Ivan III Vasiliewitch, qui fut le premier tzar de Russie, c'est-à-dire de 1015 à 1462.
Quelques mots suffiront pour expliquer comment la puissance féodale se concentra dans cette famille et comment la descendance de Rurik résume en elle toute la vraie noblesse russe.
Quelques-uns des compagnons de Rurik, venus à Novgorod avec lui, ne s'étaient point trouvés satisfaits du lot qui leur était échu en partage et s'étaient réunis sous le commandement d'Askold et de Dyr pour aller chercher fortune au Midi. Ils s'arrêtèrent sur le bord du Dnieper, et là, après avoir soumis par la force
des armes les peuplades riveraines (les Pet-
cheniègues, les Khosars, etc.), ils construisirent la ville de Kieff, dont ils firent un château-fort, le seul qui ait existé en Russie, et se proclamèrent princes souverains du pays environnant. Quelques années plus tard, Oleg, tuteur d'Igor, fils mineur de Rurik, entreprit la conquête de Kieff. Il s'empara du château par trahison, fit assassiner Askold et Dyr et choisit leur résidence pour capitale, transportant ainsi de Novgorod à Kieff le siégo du gouvernement de son pupille.
Vladimir le Saint, arrière-petit-fils de Rurik et le premier prince chrétien de la Russie, fit de ses États plusieurs parts qu'il érigea en fiefs pour chacun de ses nombreux enfants, et ildonnaKieff à l'aîné, avec le titre de grandprince et le droit de suzeraineté sur ses frères. Cent ans après, tous ces fiefs se réunirent de nouveau entre les mains de Vladimir II Monomaquô,. resté seul descendant de la race de Rurik. Ce dernier, à sa mort, partagea ses
États entre ses cinq fils sur les mêmes bases que saint Vladimir. Plus tard encore, ces princes, possédant chacun une lignée nombreuse, démembrèrent à leur tour, en faveur de leurs enfants, leurs principautés respectives.
La Russie se vit ainsi divisée, vers le milieu du treizième siècle, entre des princes qui jouissaient tous dans leurs États des droits féodaux. Possesseurs de la terre, souverains justiciers, ils étaient vassaux et hommes-liges du prince de Kieff, leur parent. Cette race se partagea le pays, mais elle ne consentit jamais à céder la moindre parcelle de sa puissance à aucune autre famille : tout ce qui n'était pas du sang de Rurik était asservi. Aucun boyard ne s'éleva, sous ce régime, audessus de la condition de fermier-esclave; aucun n obtint comme récompense, fût-ce pour les plus grands services, la possession absolue de la terre ou même la faveur du vasselage privilégié. Nul sujet du gicand-prince
ne pouvait devenir haut baron, s'il n'était pas de sa race. Les signes visibles de la féodalité ou de la chevalerie , châteaux-forts , burgs, bannières, étaient absolument inconnus en Russie. Les princes, qui ne cessaient pas un instant de guerroyer entre eux, ne firent que de rares apparitions aux trois résidences successives du grand-prince, Kieff, Vladimir ou Moscou. Chez eux ils menaient la vie de camp, dure existence d'où l'idée de cour était forcément bannie.
Les familles qui descendent de Rurik constituent donc la seule noblesse russe. Quant à la cour des grands-princes, — si cour il y avait, — elle ne fut jamais qu'un assemblage hétérogène d'étrangers^ d'aventuriers et de favoris qui disparaissaient à chaque changement de règne. Le lecteur voudra bien nous pardonner, nous l'espérons, totis cesdétails rétrospectifs. Avant de peindre la cour de Saint- Pétersbourg, n'"est-il pasvnaturelde remonter à son origine et^'en rechercher lés premières
traces jusque dans l'entourage des princes de Kieff, ces prédécesseurs des tzars ?
Le conquérant Swiatoslaff, fils de sainte Olga et toccesseur dlgor, fut le premier' qui se donna une apparence de cour, cour sauvage, s'il en fut, et composée uniquement . de ses soldats, A quelque distance de Kieff, il bâtit, s'il faut en croire la légende, une sorte de palais dont il fit son gynécée. Salomon barbare, il y entretint jusqu'à cinq cents femmes : onsait que le culte de Péroune et d'Odin, qui était alors celui de la Russie^ admettait la polygamie.
Nous avons dit que Vladimir le Saint, qui, par le partage de ses États entre ses enfants, constitua la seule race féodale qui ait jamais existé en Russie, en fut le premier prince chrétien. Vladimir était fils de Swiatoslaif. La seule chronique qui parle de ces temps reçu- , lés, celle du moine Nestor (Nestorowy Leto^ pisi)^ raconte sa conversion. Les détails en sont piquants.
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Vladimir avait reconnu la révoltante absurdité du culte de Péroune ; mais quel nouveau dieu choisir? Le cas était embarrassant, et la conscience du futur saint très-tourmentée. L'idée lui vint alors, pour mettre un terme à ses angoisses, d'envoyer des ambassadeurs /îhez plusieurs peuples, soumis à des religions différentes, avec l'ordre d'en étudier les divers systèmes religieux, A leur retour, il rassembla sa cour tout entière, et là, en présence de ses courtisans, de ses soldats et même des prêtres de Péroune, il ordonna à ses messagers de lui faire part de leurs observations et de lui exposer le résultat de leurs voyages. Lorsqu'il apprit de leur bouche que la religion mahométane interdisaitle vin, etla religion juive le porc :
— Au diable Moïse et Mahomet ! s'écriat-il en colère. J'entends rester libre de boire et de manger à ma guise.
Le cathohcismè lui souriait davantage; mais il fallut bien lui dire que la rehgion catholique, apostoUque et romaine avait un
chef suprême à la puissance spirituelle de qui tout souverain temporel devait se soumettre. A cette nouvelle :
— . Je n'adopte pas davantage celle-là, reprit-il impérieusement. Je prétends rester le seul maître de mes sujets, comme le seul arbitre de ma table. Je veux commander à tout le monde et n'obéir à personne:
Son choix s'arrêta enfin* sur la religion grecque, et, séance tenante, il enjoignit à tous ses sujets d'aller se baigner dans le Dnieper. Au bout d^ quelques heures, tous les habitants de Kieff avaient recule baptême dans les eaux du fleuve ; au bout de quelques jours, ils étaient tous chrétiens. Ni persécutions, d'ailleurs, ni martyres. Le grand-prince avait parlé ; tout était dit. 11 consacra comme popes les prêtres de Péroune ; les temples païens se convertirent en égUses grecques. Le peuple en masse brisa les idoles qu'iradorait la veille ; il adora de confiance le nouveau Dieu que son maître lui avait choisi. 11 n'en a pas
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fallu davantage pour constituer la Russie orthodoxe, et voilà comme Vladimir est aujourd'hui saint Vladimir. Ainsi se passaient, à cette époque, les choses en Russie. On voit que l'esprit de servilisme, môme en matière de conscience, y date de loin. Cette fois du moins le bien naquit du mal, et la civilisation trouva un auxiliaire dans la servitude.
Le cour de saint Vladimir offre quelques traits de ressemblance avec celle d'Alfred le Grand. Ce sont les temps héroïques delà Russie. Uïa Mourometz, Alecha Popovitch, etc., en sont les chevaliers de la Table roiîde. Ilïa Mourometz vainquit le brigand ■Soloveï et l'amena enchaîné à la cour du grand-prince, où fut donné à cette occasion un grand tournoi.
On a retrouvé quelques fragments des chansons nationales russes. Les rhapsodes y par* lent de quelques chevaliers errants qui vivaient au temps de Vladimir, et qu'ils appellent a: les héros 3) [bohatyri). Ces bohatyri se battent
entre eux et viennent s'asseoir ensuite, à Kieff, à la table du grand^prince, où ils charment leurs loisirs a: en /buvant comme des montagnes. i> — C4*est l'expression môme du poète anonyme. A la mort de saint Vladimir, on perd leur trace pour ne plus la retrouver.
La Russie une fois partagée,, ainsi que nous l'avons dit, entre les petits-fils de Rurik, ces tyranneaux batailleurs ne songèrent plus qu'à défendre leurs apanages et qu'à s'agrandir aux dépens les uns des autres. L'histoire de ce peuple ignoré s'égare alors dans un imbroglio de détails si compliqués, qu'il devient absolument impossible, par suite de l'absence complète d'historiens et de chroniqueurs, d'en suivre le fil et de s'y reconnaître. Tout ce qu'on sait dé positif, c'est que le pays était en proie à la plus épouvantable barbarie. Les arts, les lettres, l'industrie, n'existaient même pas de nom chez les Russies. Sans relations avec leurs voisins, sans sécurité chez eux, tout progrès leur était interdit. Les princes
n SOUVENIRS D'ON PAGE.
ne valaient pas mieux que leurs sujets, et il n'est pas permis de donner le nom de cour à leur entourage.
Ajoutez à cette anarchie le fléau. de Tinvasion, suivi de la domination des Tatars. Le . camp de la Horde-d'Or devint alors le rendezvous des princes russes, qui venaient y faire acte de soumission. Le grand-prince régnait encore de fait; mais, humble courtisan luimême du chef tatar, tremblant toujours pour sa principauté ou pour son existence, sans cesse en visite chez le khan, à la Horded'Or, ou en voyage pour s'y rendre, il n'avait plus de résidence, .pour ainsi dire, et ne pouvait point, par conséquent, se former une CQur.
Ivan III Vasiliévitch, grand-prince de Moscou (1), épousa, vers le miUeu du quinzième
(1) André Bogolioubski avait transféré la résidence des grands-princes de Kieff à Vladimir, et Ivan !•'' Kalita Tavait transférée à son tour de Vladimir à Moscou *
siècle, Sophie, fille de Thomas Paléologue et nièce de Constantin XIII Dracosès, dernier empereur de Gonstantinople. L'héritière des Césars d'Orient apporta à Moscou quelquesuns des éléments de la civilisation byzantine. C'est d'elle que date en Russie le blason, qui -était resté ignoré jusque-là. L'aigle noire à deux têtes de Byzance devint l'écusson des souverains et de l'empire russes.
Ambitieuse et énergique, Sophie rendit d'immenses services au peuple russe. Bien que les Baskaks du khan de la Horde-d'Or se montrassent moins arrogants depuis la bataille de Koulikowo, où les Tatars avaient été vaincus, ils venaient encore jusqu'à Moscou pour y exiger leur tribut. La jeune princesse demanda et obtint leur expulsion. D'après ses conseils^ les rares princes de la race de Rurik, qui possédaient encore quelques apanages féodaux, furent amenés par la persuasion ou contraints, par les armes à se laisser médiatiser. Enfin Ivan III, son époux, se
proclama € tzar de Moscovie, autocrate et indépendant. 3>
Sophie entreprit alors d'organiser la cour de Moscoii. Celle des Paléologue lui servit de modèle. Malheureusement, accoutumée aux exigences du despotisme oriental, elle ne réussit que trop vite à introduire parmi les courtisans du tzar les habitudes d'abjecte humilité qui étaient, à la cour de Constantin nople, les formules mêmes du respect. Ces basses adulations développèrent rapidement, chez les successeurs d'Ivan III, les instincts orgueilleux et tyranniques; et, des traditions de là cour de Byzance, qui, mieux interprétées et mieux appliquées, eussent pu devenir de fécohds éléments de civilisation, les réformes de Sophie ne firent revivre, à Moscou, que la corruption, le sérvilisme et la cruauté. De cette décomposition morale, qui commence avec Vasily JII et Vaslly IV, sortit un jour, comme un ver du fumier, le monstre qui s'appelle Ivan IV.