‹ Souvenirs d'un page du tzar NicolasChapitre 8 sur 22 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Ivan IV Yasiliévitch, le Terrible. — Les opritchnicki. — Le prince Sapieha. — L'ambassade d'Angleterre. — Ivan IV veut épouser la nièce d'Elisabeth. — KaramsiitB* -^ La cour d'Ivan IV. — Théodore. -- La cour de Théodore. — La cour de Boris Godounoff et le faux Démétrius. -^ Anecdotes. — Bâsili V.

Après avoir complètement asservi les quelques villes libres qui subsistaient encore dans ses États (Pskof, Novgorod); après avoir conquis sur les Tatars les royaumes de Kazan et d'Astrakhan, Ivan IV Vasillévitch, le Ter* rible, revint à Moscou, où il essaya de se former une cour et d'entrer en relations avec ses voisins. La cour divan IV offrait assurément le plus étonnant spectacle du monde.

Entouré d'un groupe de favoris (opritchniki)^

qui possédaient sur la vie et les biens de ses sujets un droit absolu de propriété, mais qui n'en étaient pas moins ses plus soumises créatures, il fit d'eu» une sorte d'armée de gardes du corpsj de compagnons de ^ébauche et de fonctionnaires tout à la fois. Valet ou ministre, il fallait être d'abord son opritchnik. Le tzar vivait constamment au milieu de ces séides, tous également asservis et tremblants devant lui, tous également souverains et despotes hors du Kremlin. Eijtre le maître et l'esclave, le libertinage formait un lien honteux. La cour d'Ivan IV, exclusivement composée de ses favoris, était le réceptacle des vices les plus hideux, et la brutalité y enlaidissait encore le vice. L'opritchnik n'était plus une âme, un homme.; il n'était même plus une brute : il était une chose, la chose du tzar.

Unr jour, un boyard apporte à Ivan des nouvelles de son armée. Agenouillé sur le seuil, il commence son récit.

— Approche, lui dit le tzar.

Le boyard se {wrosterne aux pieds divan qui, prenant d'une main un couteau dont il se rogne les ongles, et saisissant, de l'autre, l'oreille du messager, la lui coupe net sans mot dire. Le malheureux dut achever, d'un air souriant, sa longue relation, au milieu de cette effroyable torture. En récompense, le tzar le nomma ojpritchnik.

Convenez qu'aujourd'hui, à Saint-Péters-, bourg aussi bien qu'ailleurs, le métier de courtisan n'exige pas de ces messieurs le sacrifice de leurs oreilles.

. Ivan IV portait toujours, eh guisé de canne, . un énorme bâton, à l'extrémité duquel était adaptée une tringle de fer, à la pointe affilée et tranchante. Lorsqu'un solliciteur lui adressait une requête, parfois même au milieu d'une simple conversation, il lui arrivait de prendre son interlocuteur par la main, et, l'attiriant vers lui, de lui clouer le pied au sol. L'étiquette sauvage de cette

cour étrange interdiâait rigoureusement à la victime tout cri, toute plainte, tout signe de douleur. Il fallait que la causerie ne languît pas un instant. *Le pauvre diable était condamné à subir ce supplice, sans interrompre son récit, sans se troubler dans ses réponses.

Le prince Sapieha, ambassadeur de la république de Pologne, avait plu tellement au tzar par son savoir et son intelligence, que celui-ci chercha, par les plus séduisantes promesses, à le retenir à sa cour et à lui faire prendre du service en Russie. Si résolu qu'il fût à repousser ces offres, le prince, qui connaissait le caractère du despote, avait Tair d'hésiter; il voulait seulement par là gagner du temps et arriver au terme de sa mission, sans irriter Ivan par un refus positif.

Un matin qu'ils se trouvaient tous deux dans la salle d'audience du palais, les instances du tzar devinrent si pressantes, que l'ambassa-

deur, dans l'embarras, commençait à se demander comment il parviendrait à se tirer de ce mauvais pas et à se soustraire à cette faveur périlleuse. Sur ces entrefaites, entre un opritchnik chargé d'une dépêche. Ivan va droit h lui, lui plante dans le pied son dard formidable, le tient ainsi fixé au sol et lui ordonne froidement d'accomplir sa mission. Après quelques instants de conversation banale, il relève son bâton ensanglanté et permet au malheureux couriisan, chancelant et livide, de quitter l'appartement. Je" vous laisse à penser si cette horrible scène avait raffermi le prince dans sa résolution de quitter au plus vite Moscou et son tzar. Une fois le' favori congédié, Ivan, qui ne se doutait même pas de l'impression qu'il avait produite sur le diplomate polonais, se dirigea vers lui, son bâton dégouttant de sang à la main, et renouvelant ses prières :

— Voyons, lui dit -il, décidez-vous ; agréez mes propositions,^ prince ; demeurez près de

moi : je ferai de vous le plus grand seigneur de mon empire.

— Que Votre Altesse daigne m'excuser, balbutia Sapieha d'une voix encore tout émue ; mais...

— Au moins dites une raison.

Pour toute réponse, l'ambassadeur baissa les yeux, et son regard se porta du bout de sa botté au bâton rougi :

— Quoi! ces niaiseries? s'écria Ivan, en haussant les épaules. Bah ! vous vous y feriez...

Cette consolante perspective ne parut point sourire au diplomate, qui reprit, dès qu'il le put, le chemin de Varsovie.

Avec des formes — plus adoucies, bien entendu, — un fait du même genre s'est reproduit à la cour de Nicolas P'. Un Français, de passage à Saint-Pétersbourg, avait séduitrempereur par son esprit et ses manières. Nicolas fit, pendant plusieurs jours, de l'aimable voyageur sa société habituelle. Il lui donna

un appartement au palais, passa le meilleur de son temps en promenades et en longues conversations avec lui, et finit, ne pouvant se résigner au chagrin d'une séparation, par lui faire les offres les plus flatteuses pour le décider à se fixer en Russie.

Comme il se promenait un jour amicalement avec son hôte dans le Palais d'hiver, dont il lui^ faisait admirer l'immensité, une large tache d'huile, qui s'étalait sur un tapis de table, dans une salle abandonnée, attira son regard.

— Qu'on appelle le chambellan de service, dit-il vivement.

Le chambellan accourut en toute hâte.

— Qu'est-ce que cela ? lui cria le tzar, du plus loin qu'il l'aperçut, en lui montrant le tapis maculé.

Le chambellan essoufflé, interdit^ muet, attendait, dans une attitude eff'arée, les ordres du maître.

— Est-ce ainsi que tu fais ton service?

continua l'empereur d'une voix tonnante.

— Sire,..

— Va faire changer cela, et reviens tout de suite.

Et comme le chambellan teiTifié, n'osait bouger :

— • Mais va donc, animal! reprit Nicolas avec un accent plus menaçant encore, en accompagnant ses paroles d'un formidable coup de poing dans le dos.

Le Français, témoin de cette scène, ne soufflait mot. Mais lorsque l'empereur, rendu au calme, voulut renouveler auprès de lui ses instances :

— Décidément, sire, répondit le voyageur, je refuse.

— Pourquoi?

— Mon bonheur serait grand de servir Votre Majesté, mais, vous Tavouerai-je? ce que je viens de voir. . •

— AJil fit gaiement l'empereur, je devine.

La petite leçon que j'ai administrée à cet

imbécile vous a choqué... Aimeriez- vous donc mieux que je l'eusse envoyé en Sibérie?

Si le voyageur français n'est pas mort, il court encore.

Ivan IV est le plus effroyable tyran dont parle l'histoire. L'orgueil étouffait en lui jusqu'à la conscience de ses crimes. Tibère, Ca- Ugula, Néron avaient au moins le sentiment de leur infamie ; ils se rendaient compte de l'horreur qu'ils inspiraient aux honnêtes gens, et vivaient dans de continuelles alarmes, redoutant à chaque instant les conspirations, les révoltes, l'assassinat. Louis XI s'enfermait dans Plessis-lez-Tours pour se soustraire à la haine publique ; ^ Henri VIII, avant de faire décapiter Thomas Morus, le suppUait de le reconndtre comme chef de l'Église; Philippe II s'abritait derrière l'inquisition. Chez Ivan IV, rien de pareil : ni inquiétude, ni remords. Il torture, il égorge, il étrangle, il pend, il tue sans trouble, de sang-froid, avec sérénité ; à ses propres yeux, il exerce un

droit naturel, rien de plus. S'il invente parfois des prétextes, s'il invoque de prétendus complots, ce n'est pas qu'il pense avoir besoin de justifier auprès de son peuple ses folles barbaries : c'est qu'il croit, superstitieux autant que féroce, tromper par là la justice de Dieu ! Malgré ses folles cruautés, Ivan est le premier tzar qui ait sincèrement essayé de nouer des relations avec les cours d'Occident. Sa plus grande ambition était .de se mettre en rapports réguliers avec l'Angleterre, et surtout avec Elisabeth, à qui il avait voué une admiration profonde. Le nom de Marie Hastings était venu frapper ses oreilles ; il voulut à tout grix faire asseoir à ses côtés, sur son trône du Kremlin, la nièce de la reine de la Grande- Bretagne, et, dans ce but, il s'empressa d'envoyer à Londres un ambassadeur. Les instructions de Pisemsky, chargé par lui de cette négociation impossible, sont excessivement curieuses et peignent bien l'état de barbarie des Russes et du tzar à cette époque.

— « Si la reine objecte, ajoutait le tzar dans les notes écrites qui devaient servir de règle de conduite à Pisemsky 5 si la reine objecte que je suis marié, tu lui diras que cela n'y fait rien, que ma femme actuelle est ma sujette, que je puis en faire par conséquent ce. qu'il me plaît, et que, tout naturellement, je la chasserai de mon palais, le jour où la nièce de la reine voudra bien y entrer. 3)

Nous n'avons pas besoin de dire que cette tentative matrimoniale n'aboutit point ; mais la Russie y gagna de se créer des relations suivies avec l'Angleterre. Elisabeth, rendant à Ivan IV courtoisie pour courtoisie, lui envoya l'Anglais Baous, et ce dernier conclut, au nom de son gouvernement, un traité avec celui du tzar.

En dépit de ses efforts pour se rapprocher de l'Occident, Ivan IV avait tous les goûts d'un Asiatique . Il vécut isolé, surtout depuis l'introduction des opritchniki dans ses résidences de Moscou et d'été ; mais au dehors il

aimait à éblouir la foule par le luxe de son entourage. Une se montrait jamais à son peuple que précédé et suivi d'un imposant cortège.

(d Cinq cents princes ou voyvodes marchaient devant lui, dit Karamsine, et cinq mille cavaliers formaient son escorte. i>

— c Parfois, ditun témoin oculaire, il se divertissait à lancer ses soldats sur la populace. Des scènes sans nom, horribles, de rapine, de carnage et de viol se passaient alors sous les yeux du tzar, dont les narines dilatées semblaient aspirer avec volupté Todeur du sang. Et les Russes se prosternaient, et leurs fronts touchaient la terre. A la place où venait de tomber une victime se courbait une nouvelle tête, qui bientôt tombait à son tour, et les morts s'entassaient, s'entassaient en pyramides sanglantes. Au milieu d'un silence funèbre, la voix divan, se mêlant seule au bruit sec de l'acier des lances contre les os des vivants et des cadavres, résonnait en éclats terribles. 3)

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Ce monstre abominable a régné sur les Russes pendant vingt-quatre ans, sans provoquer un munnurej sans voir contester un instant son autorité, gan^ susciter un meurtrier ; et lorsqu'un jour, dégoûté de sa toutepuissance j méprisant son peuple et se haïssant lui-même, il voulut déposer le sceptre et se retirer dans un monastère, ce furent ses sujets eux-mêmes qui vinrent le supplier à genoux de prolonger sa tyrannie cL leur supplice !

Dans un chapitre intitulé : Amour des Russes pour le despotisme^ Karamsine dit naïvement que les conspirations qui servirent de prétextes aux sanguinaii^es folies divan IV n'ont jamais existe que dans son esprit malade, € car jamais les Russes ne se seraient révoltés contre luij sachant bien qu'ils doiveui subir eh silence toutes les volontés d*un tzar, compreuant trop leurs devoirs envers le souverain pour essayer jamais de s'y dérober. 3

Et c'est sérieusement, de bonne foi, sans esprit de satire, que Karamsine a écrit ces lignes ! Bien loin de l'indigner, cette avilissante docilité lui inspire les paroles qu'on a lues. Voilà donc où l'habitude de la flatterie, où le parti pris de donner raison au prince contre l'intérêt public, contre la liberté, contre la morale elle-même; voilà où l'approbation systématique des actes d'un gouvernement conduisent les apologistes, même les plus désintéressé^, des pouvoirs absolus ! On commence par excuser les fautes, on finit par justifier les crimes et par dénier à un peuple jusqu'au droit de se soustraire aux fureurs sanguinaires d'un tyran ; on commence par perdre le sentiment de la fierté nationale, on finit par perdre celui de la dignité personnelle. L'esprit de servilisme éteint le sens moral.

Quelle leçon pour les défenseurs officiôux dQS despotes ! Karamsine est le plus patriote, le plus véridique, le plus grand des historiens russes. Si des esprits aussi élevés que celui-

là en sont là en Russie, que faut-il attendre des autres ?

Tacite, Suétone, écrivaient, eux aussi, sous un régime de hideuse tyrannie ; mais ils osèrent dire la vérité sur leurs tyrans. En eux la morale et la société trouvèrent des vengeurs, et leurs livres sont restés conmie la protestation éternelle de la conscience humaine contre les égarements momentanés de l'opinion publique, sPU siècle des Césars. L'étincelle qu'ils portaient en eux attestait du moins que quelques parcelles du feu sacré couvaient encore sous la cendre romaine.

En Russie, si l'on veut se procurer quelques renseignements sincères sur le caractère et l'histoire des tzars, c'est aux relations des ambassadeurs étrangers ou aux récits des voyageurs qu'il faut les demander. Les Russes ne comprennent pas, ou feignent de ne pas comprendre, la honte et l'odieux du régime sous lequel ils vivent, et chacun de leurs historiens se croit obligé — par patriotisme ! —

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de flatter jusque d^t^s ses prédécesseurs l'empereur dont il est le sujet. Terrible ! le peuple russe u'a pas trouvé 4'épithète plus infamante pour flétrir ce monstre à faca bu-»maiue qui s'appelle Jvau IV |

Théodore, fils et successeur d'Ivw, fut tout à la fois le plus incapable et le plus indoleut des tî^ars de la race de Rurik ; il eu fut aussi le dernier, Karamsiue analyse eu détail rem*ploi des journées de ce prince. Son récit est un tableau fidèle et curieux de la cour de Mqsoou et de la vie qu'on y menait à l'époque de ce tzar fainéant,

Théodore ^e levait tpus les jours, sans exception, à quatre heurps 4h Wfttin. Ses prières dites, il se rendait a matines ; mais sa ferveur ne se contentait pas de si peu. Plusieur^beures encore ^prèsî Toffice, il restait à geiiou:^, abr pqrbé dans ses méditations pieuses ; puis il regfjgnait ges appartements, et là, assis dans uu vaste fauteuil, il s'entretenait ayec les moines qui composaient sa cour et ayec quelques fous

et quelques jongleurs. À neuf heures, il enteurdait la messe. A onze, on servait le dîner, invar rigd)lement suivi pour lui de trois heures d'un sommeil réparateur, biea nécessaire après tant de fatigues. Cette sieste bienfaisante ter»» minée, U allait chez la tzarine et s'y amusait, pour tuer le temps jusqu'aux vêpres, des lazzis de ses bouffons. Les vêpres, qui se prolongeaient jusqu'à neuf heures du soir, heure à laquelle il se couchait, complétaient la journée. Durant tout le règne de Théodore, rien ne fut ^ changé à la mopotonie de cet arrangement.

Quant aux affaires de TËtat, c'était son moin-^ dre souci ; il en abandonnait entièrement la direction à son favori, Boris Godounofif.

Boris Godoi^noff remplit, en quelque sorte, auprès du dernier tzar de la race du Rurik, l'office des maires dupalais auprès des derniers Mérovingiens. Il est assurément, après Pierre le Grand, le plus grand souverain qu'ait produit la Russie. Fils d'un esclave, mais doué d'un prodigieux esprit d'initiative, dévoré d'am-

bition et servi dans ses projets d'usurpation par un rare génie, il voyait avec douleur Tétat de barbarie dans lequel rimbécillité de Théodore laissait croupir le pays. Il résolut d'y mettre un terme en substituant sur le trône de Moscou, fût-ce au prix d'un crimej^son jeune et vigoureux sang à la race vieillie de Rurik.

Démétrius, fils de Théodore, relégué d'abord par Boris Godounoff à Ouglitch, y fut bientôt égorgé par ses ordres. Ce meurtre, horrible sans doute, mais plus excusable, après tout^ si un tel crime peut jamais être justifié, que les sanguinaires dévergondages d'Ivan, ne lui fut jamais pardonné parles Russes. Son génie civilisateur, la douceur de son règne, ses lumières, ne firent jamais oublier son usurpation, et son nom est resté voué par ses sujets à l'exécration populaire.

Boris Godounoff a consacré tous ses efforts à civiliser la Russie et à la rapprocher de l'Europe, tout en développant ses richesses nationales et sa puissance militaire. Il s'est appli-

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que constamment à en adoucir les moeurs. Il est le premier tzar dont l'entourage mérite véritablement le nom de cour. Karamsine emprunte à un témoin oculaire la peinture d'une réception au palais de Godounoff.

— « Si Ton ferme les yeux, on peut se croire transporté dans un palais désert, tant le silence est grand et profond le respect. Les dignitaires de l'État, tout chamarrés d'or, sont assis sur des bancs, dont les premiers rangs touchent aux pieds du trône. Derrière le trône, les Rindzis, en longues robes blanches brodées d'hermine, coiffés de longs bonnets de la même couleur, portent sur leurs épaules des haches d'argent enrichies de pierres précieuses . Ces haches, la pointe en avant, sont toujours prêtes à frapper les ennemis du tzar. Dans les dîners officiels, le service est fait par deUx cents Jiltzis, ornés de chaînes d'or au cou et coiffés de bonnets de renard bleu. Le tzar, assis dans un fauteuil élevé de trois degrés, mange seul à une table

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d*or massif* Les officiers de service vont par deux fois chercher les plats d'argent avant de les lui apporter, et s'inclinent devant lui jusqu'à terre en les lui présentant* Oii commence par verser Teau-de-vie, La table, avant le festin, est presque entièrement nue. On n'y voit encore que le sel, le poivre, le pain, le vinaigre, les couteaux et les cuillers. Les serviettes et les assiettes sont remises au commencement du repas seulement, c'est-à-dire à l'instant où sont apportés et découpés, en présence du tzar, par les écuyers tranchants, les cent plats traditionnels. Le tzar envoie lui-même a ses hôtes du pain, des mets, du vin ou de l'hydromel. A la fin du dîner, il fait remettre à chacun de ses invités un plat que celui-ci emporte chez lui. »

Parfois les ambassadeurs étrangers dînaient chez eux de la table du tzar. Dans ces circon-' stances, Boris Godounoff leur faisait apporter avec un appareil somptueux, par tout le personnel de son service, les mets sortis des cui*

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smes de èoii palaiâ. Dés Jilteis en grand cos* tume de cérémonie accompagnaient le dîner, auquel des serviteurs à cheval faisaient cortège à travers les rues de Moscou.

Ces magnificences ne rappellent plus ni les horreurs de la cour divan IV, ni Tenatii monotone de Celle dé Théodore.

Boris Godounofî voulait rendre la sienne digne des cours européennes ! il n'eu eut pas le temps. La race de Rurik avait si bien réussi à s*assei"vir le peuple et les boyards, que Bons est peut-être le seul souverain qui ait rencontré quelque opposition en Russie, Sa conscience était d* ailleurs le révolté qu'il redoutait le plus. Le spectre sanglant de Démé-triuSj l 'enfant tué à Ouglitch, le poursuivait sans trêve, lui apparaissait dans ses rêves et le jetait, par ses appai'itîons, dans de sombres terreurs* De monaçantcs légendes circulaient sur le- jeune prince assassiné ; on êe racontait tout bas dans les chaumières et jusque chez les boyards qu'il n'était ^asmort.

qu'il avait dû son salut à une intervention miraculeuse et qu'il viendrait tôt ou tard reconquérir le trône paternel. Boris, troublé par ces récits, harcelé par ses propres remords, n'osait ni ne voulait sévir.

Tout à coup, du côté de la Pologne, s'éleva une sourde rumeur. Des voyageurs prétendirent avoir rencontré, d'abord chez le prince Adam Wisznowiecki, puis à la cour môme de Sigismond III, un personnage que le roi couvrait publiquement de sa protection et à qui il donnait le titre et le nom de Démétrius, tzar de Moscovie. Ces nouvelles, perpétuels sujets d'alarmes pour Boris, ne tardèrent pas à se confirmer en se multipliant et portèrent un coup fatal à sa santé.

Démétrius s'était fait une armée de partisans, et protégé ostensiblement par la Pologne, il se dirigeait à marches forcées sur Moscou. Boris, de plus en plus souffrant, apprit bientôt que T armée qu'il a^it envoyée contre le prétendant avait été taillée en pièces.

Ce fut pour lui le coup de grâce ; il mourut quelques jours avant l'entrée victorieuse de Dmitri dans Moscou. Ses enfants furent étranglés, et le fils de Théodore, ou plutôt celui qui se donnait pour tel, monta sur le trône.

Grégoire Otrepief était un moine défroqué qui avait su, depuis dix ans , à force d'esprit et d'adresse, se faire reconnaître et accepter pour le fils et l'héritier du dernier tzar de la race de Rurik. C'était un homme d'une finesse merveilleuse et aussi énergique qu'habile. Il avait réussi à tromper le prince Adam Wisznov\riecki et le roi de Pologne — peut-être, il est vrai, ceux-ci ne demandaient-ils qu'à se laisser tromper — et même il était parvenu à obtenir d'eux de l'argent et des hommes.

Tel était le prestige qu'il exerçait à l.a cour de Sigismond, que le prince Adam lui donna sa nièce, Marina Mniszek, héritière d'une des plus grandes familles de Po-

148 SOUVENIRS IXON PAGE.

logne. Sur le trône, il montra par son intelligence qu'il était digne de l'occuper* Son règne ne dura pas longtemps ; mais si court qu'il fut, il permît au nouveau tzar de faire apprécier ses hautes qualités*

La cour du faux Démétrius fut splendide* Ck>mposée de Polonais qui s'étaient attachés à la fortune du hardi aventurier et qui avaient apporté avec eux en Russie les mœurs et les habitudes de la civilisation occidentale; présidée par l'élégante et belle tzarine, Marina Mniszek; exactement organisée comme celle du roi Sigismond, elle égala presque, durant deux années^ les cours les plus brillantes de l'Europe.

Malheureusement, dans son impatience de rénovation ou d'innovation, Démétrius (Dmitri) voulut aller trop vite, et il vint se heurter à l'esprit résistant de la vieille Russie. L'insolence hautaine des courtisans polonais, le mépris du tzar pour les coutumes nationales, l'aÈftachement mal dissimulé de la tzarine à

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la religion tiâtholique, sa grâce et sa distinction même froissèrent l'orgueil et la barbarie moscovites. Toutefois, habitués comme ils Tétaient à la servitude, les Russes n'auraient pas fait entendre un murmure, si un moine, sortant tout â coup de son monastère, ne fût venu révéler l'imposture.

La nouvelle inattendue que le tzar n'était pas' le fils de Théodore et qu'il n'appartenait pas même â la race de Rurik répondait trop , en ce moment, aux passions des boyards soulevées contre Démétrius; elle servait trop bien leurs sentiments d'envie haineuse, surexcités par les dédains polonais , pour tarder à se répandre. Avec la rapidité de Féclair, elle sillonna tout l'empire, II se trouva des hommes qui avaient connu Otrepief avant son départ pour la Pologne, et qui le reconnurent. Pendant ce temps-là, enfermé dans le Kremlin avec sa femme qu'il adorait et avec les Polonais de sa suite, il semblait que Démétrius prît plaisir à multi-

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plier chez les Moscovites les sujets de mécontentement.

On eût dit qu'il voulait braver ses sujets.

Ils portaient toute leur barbe, et il était rasé; il s'obstinait avec affectation à ne pas manger et à ne pas s'habiller à la russe. L'orage, qui grondait sourdement, éclata par un coup de tonnerre. Le faux Démétrius, soudainement assailli dans son paJais par les boyards conjurés, fut égorgé par eux ; Marina Mniszek parvint à s'échapper et à s'enfuir avec son fils, et les boyards proclamèrent tzar, à défaut de descendants directs de Rurik, Basile Chouyski, un des chefs de la conspiration.

Le règne de Basile V ne fut qu'une longue bataille. Plusieurs faux Démétrius, stipendiés par les Tatars et par la Pologne, vinrent lui disputer, les armes à la main, son autorité.

Marina Mniszek, devenue la maîtresse d'un Cosaque zaporogue, souleva contre le tzar ces peuplades guerrières. Les Polonais, enfin,

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pénétrèrent jusque dans Moscou et firent Basile prisonnier. Ladislas, fils de Sigismond, fut élu à sa place, mais il ne vint jamais prendre possession de son trône. Il y eut trouble, confusion, interrègne.

Après être tombé dans les mains des Polonais, Moscou tomba dans celles des Brigands. Au milieu de ces déchirements, de ces agitations sanglantes, tout vestige de cour et de perfectionnement social dut . forcément disparaître . Ces années de guerre civile ont fait rétrograder de plusieurs siècles .l'œuvre de la civilisation en Russie. Lorsqu'on 161^3 Michel Feodorowitch Romanoff, élu tzar par les Boyards et par le peuple, monta sur le trône, 41 trouva la Russie en proie à tous les fléaux, à toutes les misères, à l'anarchie, à la ruine, à la discorde, et retombée dans cet état de barbarie d'où l'avaient tirée, en partie, les efforts intelligents de Boris Godounoff et de Démétrius.

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