‹ Souvenirs d'un parisienChapitre 11 sur 29 · LA PRINCESSE MATHILDE · texte numérisé non relu

LA PRINCESSE MATHILDE

Peu de jours après la première représentation du Tassant, je fus présenté par Théophile Gautier à la princesse Mathilde.

Elle jouissait encore, à cette époque lointaine, — mais pour bien peu de temps, hélas! — de tous ses privilèges d'Altesse Impériale. Dans les somptueux salons de son hôtel de la rue de Courcelles, comme sous les frais ombrages de son château de Saint-Gratien, s'empressaient le monde de la Cour, les personnages officiels : généraux chamarrés d'or, ambassadeurs et ministres couverts de plaques et de grands cordons, charmantes et belles dames étincelantes de diamants, et aussi, sous le sobre habit noir,

les écrivains, les amstes fameux du temps. Ils étaient tous là — ou presque tous — au moins aussi nombreux que les admirables perles du collier de la princesse, et cette parure célèbre était bien moins précieuse à ses yeux que l'élite intellectuelle qu'elle avait su grouper et retenir auprès d'elle par sa grâce et par sa bonté.

Bien qu'elle approchât de la cinquantaine, la princesse Mathilde avait conservé un aspect surprenant de vigueur et de jeunesse. C'était la fleur tout à fait épanouie, mais nullement fanée. Je la retrouve, telle qu'elle était alors, dans le buste de Carpeaux, — un chef-d'œuvre de la sculpture moderne, — qui la représente, couronne au front, ses splendides épaules émergeant d'un manteau de fourrure. Voilà bien le port de tête impérial, les yeux largement encadrés, le menton qui déjà se double d'un pli de chair, mais qui garde sa fermeté napoléonienne, — le menton de l'empereur à Wagram. Mais ce que l'artiste n'a pu fixer dans le marbre, c'est le regard si sincère, si franc, si loyal; c'est, surtout, le sourire dont le charme était irrésistible, ce sourire à la fois heureux et bon, ou, pour dire mieux, ce sourire qui exprimait si souvent, sur les lèvres de la princesse, la joie d'être bonne et d'en donner, à chaque instant, la preuve par un acte ou par une parole.

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Quand j'eus l'honneur de lui être présenté, la princesse Mathilde avait donc une cour. Chez elle, le modeste scribe des bureaux delà guerre, le jeune homme timide et fort ignorant des usages du monde que j'étais alors respira brusquement « l'air empesté des cours », comme disent les farouches démocrates. Je ne l'ai guère respiré que là; il sentait fort bon, et je ne sache pas qu'il m'ait empoisonné. Dans peu de salons, au contraire, j'ai trouvé une atmosphère aussi saine et aussi agréable.

La conversation, toujours maintenue, cela va sans dire, dans les limites de la courtoisie et du bon goût, y était absolument libre, parfois même un peu frondeuse. Sans doute, la princesse, nature prime-sautière et passionnée, soutenait avec vivacité son opinion, donnait même parfois un coup de boutoir à ses contradicteurs, mais son indulgence et son esprit de justice reprenaient toujours le dessus, et la discussion finissait avec bonne humeur.

Les quelques semaines de l'été de 1869, pendant lesquelles je fus un des hôtes de Saint-

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Gratien, comptent parmi les plus heureuses de ma jeunesse. Je relevais d'une grave maladie, et l'excellente princesse avait voulu abriter, dans sa résidence estivale, la convalescence du poète dont les premiers vers l'avaient intéressée.

C'est là que j'ai connu, dans son intimité, cette admirable femme, d'une intelligence si complète et si prompte, d'un caractère si délicieusement aimable et si virilement sûr, d'un cœur si noble et si haut. C'est là que je l'ai vue, assise dans l'atelier où elle tenait en main — une main d'une parfaite beauté — son pinceau d'aquarelliste, ou marchant dans son parc, précédée d'un peloton de petits chiens, c'est là que je l'ai vue, dis-je, si heureuse d'être entourée de littérateurs, d'artistes, de savants, toujours prête à leur plaire et à leur être utile, avide de s'instruire, écoutant beaucoup, parlant peu, et seulement pour jeter dans la causerie, quand il le fallait, avec le ton ferme et bref des Bonaparte, le mot essentiel, souvent amusant et pittoresque, jamais malveillant ni médiocre, toujours plein de sens et de vérité.

Rappelez-vous qu'alors les hôtes ou les visiteurs de Saint-Gratien — et je ne cite que les plus célèbres parmi les gens de plume — s'appelaient Mérimée, Gautier, Renan, Flaubert, Dumas fils, Augier, les frères de Concourt. Joi-

gnez-y une foule de peintres, de statuaires, de professeurs, d'hommes politiques et de gros personnages. Imaginez ce qu'il y avait,' pour la maîtresse du logis, dans un tel milieu, d'éloges à distribuer avec mesure, d'amours-propres à ménager, de déceptions à calmer d'un mot consolateur, de services de toutes sortes à rendre. N'oubliez pas que celle auprès de qui s'empressait tout ce monde était la parente très proche et très aimée du souverain, très influente, à coup sûr, mais ne pouvant pas tout, haïssant d'ailleurs l'injustice et capable de dire non, et vous comprendrez ce qu'il fallut à la princesse Mathilde de bonne grâce, de tact et surtout d'activité bienfaisante pour mettre au cœur de tant d'hommes divers un sentiment plus ou moins tendre, plus ou moins profond, mais d'une qualité supérieure, puisqu'il survécut, chez presque tous, aux malheurs de celle qui l'avait inspiré.

La guerre éclata. Ce fut la chute de l'Empire, l'invasion, la fin d'un monde. L'histoire impartiale et définitive jugera sévèrement, je le crois, cette révolution du 4 septembre, faite quand l'ennemi était sur notre territoire et qui ne fut point, certes, justifiée ni même absoute par la victoire. De cette catastrophe, qui atteignit tant de victimes, la princesse fut certainement la plus innocente.

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Après un douloureux exil à Bruxelles, où elle se réfugia pendant les jours tragiques de la guerre et de la Commune, elle put revenir en France et retrouver cet air de Paris, le seul qui fût respirable pour elle.

Fort diminuée dans ses ressources, elle n'opéra cependant pas la moindre réduction sur le budget de ses charités, et continua, notamment, à pourvoir au coûteux entretien de l'hospice d'enfants infirmes qu'elle avait fondé. Son train de maison, moins magnifique, demeura pourtant très élégant et réglé par un goût exquis. Elle rouvrit ses salons, et la noble et charmante femme reçut alors la récompense de sa vie de bonté; car, à de très rares exceptions près, tous ses hôtes de naguère accoururent de nouveau auprès d'elle.

Pour les grands de ce monde, que la multitude ne voit que de loin et a parfois la sottise d'envier, c'est une tristesse spéciale et bien amère que de ne pouvoir se fier aux protestations de respectueuse amitié et d'absolu dévouement dont on les accable. A moins d'être

aveugles et stupides, ils soupçonnent ce qui se dissimule d'ambitions et de cupidités sous tant de beaux serments et de gracieuses flatteries, et, trop souvent, ils en reconnaissent la fausseté, au moindre revers de fortune.

Ce chagrin fut épargné à la princesse Mathilde. Quelques arrivistes, comme on dit aujourd'hui, l'abandonnèrent sans doute et se tournèrent vers les puissants du nouveau régime. Mais le nombre en fut très restreint, et ceux-là n'appartenaient pas à l'élite intellectuelle, la bassesse du cœur s'alliant volontiers à la médiocrité de l'esprit.

Frappée durement par la destinée, la princesse eut donc la douceur de constater qu'elle était aimée pour elle-même par tous les hommes de mérite dont elle avait recherché la société. Elle fut certaine de leur sincère et profonde affection pour elle et constata qu'elle n'avait pas en eux des courtisans, mais des amis.

Hâtons-nous de le dire. Pour tous elle fut, elle aussi, une amie admirable, parfaite. Il n'est survenu, dans la vie d'aucun de ses fidèles, nul événement heureux ou malheureux sans que la princesse manifestât sa joie ou apportât sa consolation. Qui de nous, artiste ou écrivain, n'a reçu, au lendemain d'un succès, la marque de sa sympathie attentive? Même dans les der-

nières années, malgré son grand âge, n'accourait-elle pas toujours, avec une hâte touchante, au chevet d'un ami malade? Aussi nous ne l'appelions plus que d'un seul nom : la « Bonne Princesse )).

Depuis près de trente ans que le second Empire est tombé, le salon de la nièce de Napoléon V^ demeura un asile prestigieux et charmant, tel qu'on n'en reverra très probablement plus...

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