‹ Souvenirs d'un parisienChapitre 12 sur 29 · LES BELLES PHRASES DE GUSTAVE FLAUBERT · texte numérisé non relu

LES BELLES PHRASES DE GUSTAVE FLAUBERT

C'est chez la princesse Mathilde, au château de Saint-Gratien, que je vis Gustave Flaubert pour la première fois. La princesse, accompagnée d'un groupe d'amis où j'avais l'honneur de me trouver, faisait avant le dîner une promenade dans son parc, lorsque Flaubert arriva. Avant que son nom eût été prononcé, j'avais été frappé par l'aspect de ce géant à teint apoplectique et à moustaches de guerrier mongol, très paré, ayant du linge magnifique et même un soupçon de jabot, qui, après avoir salué la princesse, avait replacé sur l'oreille un chapeau luisant à larges ailes et marchait en faisant craquer dans l'herbe d'étincelantes bottines vernies.

Gustave Flaubert avait été un très bel homme dans sa jeunesse, et il avait gardé, du temps où son entrée faisait sensation dans la salle du théâtre de Rouen, certaines habitudes de coquetterie dans sa toilette. Tel que je le vis, en 1869, ravagé par une santé profondément altérée et par d'énormes excès de veille et de travail, il avait encore sa beauté. Rien n'était plus altier que son port de tête — le port de tête des Romantiques; dans son visage trop rouge et gonflé, mais où se retrouvait le beau dessin des traits et que décorait la plus triomphale paire de moustaches, étincelaient deux grands yeux bleus pleins de franchise et de courage, deux yeux de Normand de la Conquête; et, sur son crâne à demi dénudé, de longues mèches grisonnantes s'échevelaient avec une fougue toute mérovingienne. Gustave Flaubert, vieilli, n'était plus beau, mais il était encore superbe.

Ce soir-là, dans la résidence d'été de la princesse, sur le perron de la véranda, devant un magnifique crépuscule d'été, j'eus la joie de causer longuement avec Gustave Flaubert, et, dès les premières paroles échangées, reconnaissant que j'étais fou de la belle prose, il me parla — avec quelle verve enthousiaste et quelle familière éloquence! — de ce qu'il aimait le plus au monde, du style.

Tout de suite, il m'avait dit sa fameuse formule :

(( Je ne sais qu'une phrase est bonne que lorsqu'elle a passé par mon « gueuloir )) !

Et, joignant l'exemple au précepte, il en déclama immédiatement quelques-unes.

Quiconque n'a pas entendu Flaubert, avec une emphase de voix et une ampleur de geste dignes de Frederick Lemaître, ce gueuler y> — tant pis! il n'y a pas d'autre mot — une période de Bossuet ou de Chateaubriand ne saura jamais combien l'admiration littéraire peut donner de bonheur à un homme. Après avoir dit, d'une voix lente et forte où restait un peu de lourdeur normande, soit le Départ des Hirondelles dans l{ené, en faisant sentir le rythme admirable de la phrase, soit la péroraison de V Oraison funèbre du Trince de Condé, en tâchant d'en rendre les sonorités majestueuses comme de la musique d'orgue, le bon Flaubert s'arrêtait, silencieux et épuisé pendant un moment, tout tremblant de joie, tout congestionné de plaisir. Puis, pour s'assurer qu'il était bien compris, il saisissait son interlocuteur par le bras, il le regardait dans les yeux, et il lâchait alors un « N'est-ce pas? ^ ou un ce Hein? c'est raideî y) où éclatait sa naïve et noble jouissance.

On composerait une excellente anthologie de

la prose française, un choix exquis de modèles du style pompeux et magnifique, si l'on recueillait les nombreuses phrases empruntées par Gustave Flaubert aux écrivains classiques et modernes et soumises par lui à la redoutable épreuve du ce gueuloir ».

Il en savait par cœur un très grand nombre, étant doué d'une mémoire étonnante, et il les déclamait imperturbablement, sans une erreur, indiquant par la diction toutes les nuances, même celles de la ponctuation. Il me récita ainsi des morceaux de longue haleine, entre autres le célèbre fragment de V Esprit des Lois, le dialogue de Sylla et d'Eucrate. De temps en temps, il s'interrompait devant une beauté particulièrement frappante, à l'accord parfait de deux mots; il soulignait d'une exclamation le trait génial, et il le répétait avec une volupté de dilettante.

Je crois l'entendre encore déclamant la prose ferme et nombreuse de Montesquieu :

(( Quelques jours après que Sylla se fut démis de la dictature, j'appris que la réputation que j'avais parmi les philosophes lui faisait souhaiter de me voir. Il était à sa maison de Tibur, où il jouissait des premiers moments tranquilles de sa vie. Je ne sentis point devant lui le trouble où nous jette ordinairement la présence des

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grands hommes. Et, dès que nous fûmes seuls :

(( Sylla, lui dis-je... d

Là, Flaubert s'arrêtait toujours, suffoqué d'admiration.

(( Sylla, lui dis-je, » répétait-il en faisant traîner le lui dis-je comme la vibration mourante d'un gong... (( Est-ce beau! Toute l'histoire romaine est là dedans! »

C'est un devoir et un plaisir de contenter la passion d'un ami, surtout lorsqu'elle est innocente et belle, comme celle de Flaubert. Aussi, quand j'avais la chance de découvrir une phrase vraiment parfaite et atteignant l'idéal de sobre et musicale éloquence qu'exigeait le maître, je m'empressais de lui en faire part. Les trois quarts du temps, il la connaissait, — car il avait tout lu, ou à peu près tout, — et à peine l'avais-je commencée qu'il m'interrompait pour la finir. Je fus assez heureux cependant pour dénicher dans des auteurs peu connus, et même dans les coins ignorés des grands classiques, quelques passages qui avaient échappé à l'œil d'aigle de l'auteur de zMadame 'Bovary. C'est ainsi que je lui révélai les trésors cachés dans y Histoire T{omaine et dans la traduction de Florus par Nicolas Coëffeteau, ce évêque nommé de Marseille », l'un des premiers Quarante de l'Académie, écrivain de grand style, nourri de

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la moelle latine, dont on ne sait plus guère le nom aujourd'hui que par une phrase élogieuse de La Bruyère. C'est encore grâce à moi que Flaubert eut la satisfaction de faire avaler par son (( gueuloir » deux ou trois perles perdues dans l'océan de Saint-Simon, — celle-ci, notamment :

(( On envoya chercher M. le prince de Conti; mais on ne le trouva pas; car il était à Paris, à crapuler...

— Crapuler! s'écriait Flaubert ravi. Quel bel infinitif! »

Mais le plus grand triomphe que j'obtins fut de communiquer à mon illustre ami un certain mouvement oratoire de Bossuet, développement de la parole adressée au Bon Larron par Jésus- Christ sur la croix, qui se trouve dans un des sermons les moins célèbres de l'évêque de Meaux.

« En vérité, lui dit Jésus, vous serez avec moi, aujourd'hui même, dans le Paradis... — Dans le Paradis, quel séjour! Aujourd'hui même, quelle promptitude! Avec moi, quelle compagnie! y>

En entendant cette superbe phrase, Gustave Flaubert devint pourpre d'émotion; il me la fit redire, il se la récita à lui-même plusieurs fois à voix basse pour la bien graver dans sa mémoire.

et depuis lors, quand nous nous rencontrions dans le monde, il me saluait en s'exclamant :

« Dans le Paradis, quel séjour! Aujourd'hui même, quelle promptitude! Avec moi, quelle compagnie! »

Les petits cadeaux entretiennent l'amitié, et un ami qui partageait le goût de Gustave Flaubert pour les belles phrases et lui en avait même offert quelques-unes devait faire de rapides progrès dans son affection. Je pénétrai en effet dans l'intimité du romancier, et je le vis — d'abord rue Murillo, puis rue du Faubourg- Saint-Honoré — en déshabillé intime, le dos à la cheminée, devant le beau Bouddha de bronze doré dont elle était ornée, sa courte pipe à la bouche et drapé dans sa large robe de drap marron, qui tenait à la fois du froc de moine et du caban de marin.

C'est dans cette tenue que, chaque dimanche, l'après-midi, il recevait ses amis les romanciers, Zola, Concourt, Daudet, et aussi les jeunes naturalistes, dont le « modernisme » intolérant l'exaspérait quelquefois.

Un jour d'été, un jour de bonne humeur pour le maître du logis, où je me trouvais seul avec lui, le piano d'une voisine jouait depuis plus d'une heure je ne sais quelle sonate, et le bruit du monotone instrument, arrivant par les fe-

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nêtres ouvertes, couvrait notre conversation. Je vis alors Flaubert faire de son amour du beau style et de son goût pour la prose déclamée un usage bien inattendu.

(( Attendez, dit-il soudain. La voisine m'assomme avec son piano. Mais je me venge et je lui (( gueule )) du Chateaubriand! »

Et, d'une voix tonitruante, il égrena le chapelet de ses morceaux favoris. Ce fut d'abord la phrase sur les Romains :

(( Ils construisaient des arcs de triomphe et ils détournaient des fleuves sur des aqueducs, afin de donner à boire au peuple-roi. ))

Et, comme la sonate persistait, il continua, en déployant toute la sonorité et toute la puissance de son organe, par l'admirable (( lever de lune » d'cArak :

(( Alors elle épancha sur les forêts ce grand secret de mélancolie qu'elle aime à raconter aux vieux chênes et aux rivages antiques des mers. »

Nous entendîmes alors la voisine fermer son piano d'un coup sec. Une fois de plus, la littérature avait affirmé sa supériorité sur la musique.

Hélas! le « gueuloir » du bon et grand Flaubert est muet pour toujours, mais son écho vibre encore dans mon souvenir; et, quand je me donne la volupté de relire à haute voix quelque page impérissable de Salammbô ou du Cœur Simple, j'imite malgré moi cette voix d'airain, et je jouis alors doublement du rythme grandiose de ce style unique, qui fait de Gustave Flaubert le Beethoven de la prose française.

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