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LA GRÈVE DES FORGERONS LE SIÈGE DE PARIS

Peu après les Toèmes modernes, publiés au lendemain du Tassant et qui bénéficièrent de son succès, j'écrivis la Grève des Forgerons.

Cette fois, je croyais n'avoir composé qu'un poème, et il paraît que j'avais fait un drame. Drame ou poème, la Grève des Forgerons fut déclamée sur différents théâtres par des comédiens et reçut ainsi une grande publicité. Elle souleva même dans la presse d'alors une discussion qui me fut pénible. Au moment où je la publiai, des grèves nombreuses et sévèrement réprimées faisaient beaucoup parler du droit de coalition. Quelques journalistes, appartenant

aux feuilles avancées, prétendirent que mon œuvre contestait la légitimité de ce droit et m'accusèrent d'un crime de lèse-liberté. Combien ceux qui m'ont adressé ce reproche me connaissaient peu ! Dans la Grève des Forgerons j'ai simplement raconté un de ces drames comme il s'en passe tant dans le rude monde des ouvriers, et j'ai élevé une protestation indignée contre le droit du plus fort, toujours odieux, quelque soit celui qui l'exerce. J'ai dans le cœur — tous mes vers sont là pour l'attester — une ardente pitié pour les petits, pour les humbles, pour les misérables, et j'ai exprimé ce sentiment une fois de plus, sans aucune arrièrepensée, dans cette scène de la vie de misère. Il n'y a pas de politique dans la Grève des Forgerons; il n'y a que de la charité!

C'est vers cette époque que mes paisibles travaux de poète furent interrompus par le premier coup de canon de la terrible guerre de 1870.

Pendant les premiers mois du siège de Paris, je demeurais, avec ma mère et ma sœur aînée, dans un logement de la rue des Feuillantines. Il

nous fallut l'abandonner au début de janvier, car les batteries allemandes du plateau de Châtillon nous firent cadeau du bombardement pour nos ëtrennes : l'un des premiers obus creva le mur d'une maison contiguë à la nôtre et mit en pièces tous les meubles d'une chambre heureusement inhabitée. Un autre projectile atteignit aussi le Val-de-Grâce, tout près de là, éclata dans une salle de l'hôpital militaire et y acheva quelques blessés.

Mais, lors du Noël de l'année terrible, Bismarck n'avait pas encore jugé opportun de donner la parole aux canons Krupp, et les habitants du faubourg Saint-Jacques ne s'attendaient pas à cette formidable surprise. Assez souvent j'allais, après le dîner, lire les journaux du soir au café Tabourey, situé rue de Vaugirard, derrière rOdéon, à la place occupée aujourd'hui par le magasin de la librairie Flammarion. J'étais, comme tout le monde, avide de nouvelles, et ce qui me ramenait là, c'était l'espoir, hélas! constamment déçu, d'apprendre que les armées de province, enfin victorieuses, s'approchaient pour nous délivrer, ou que Paris se décidait à faire un effort désespéré pour briser la ceinture de fer qui l'étreignait.

Aff'aibli par une série de bronchites contractées dans les factions sur le rempart, et à peine

rassasié par un peu de riz et de viande de cheval, — car le (( pain de siège » était devenu tout à fait immangeable, — je me levais de table, je me coiffais de mon vieux képi, je m'emmitouflais d'un cache-nez et je m'en allais à travers le brouillard humide, par les rues ténébreuses et désertes, où de rares quinquets au pétrole avaient remplacé le gaz depuis longtemps. Paris, l'éblouissant Paris, n'était pas mieux éclairé, vers la fin du siège, que la rue d'un pauvre village. Une obscurité relative envahissait aussi la grande salle du café Tabourey. Devant chaque consommateur le garçon plaçait sur la petite table de marbre, en même temps que le rafraîchissement demandé, une bougie allumée dans un chandelier quelconque. C'est à l'aide de ce faible luminaire que je parcourais hâtivement les journaux, qui presque tous étaient imprimés sur une feuille unique et n'avaient que deux pages, d'ailleurs bien vides de renseignements. Les bulletins des opérations, rédigés avec la plus martiale sécheresse, n'annonçaient, la plupart du temps, qu'un échange de coups de fusil entre les tirailleurs d'avant-postes ou qu'une canonnade tirée par le mont Valérien. Jamais rien sur les armées de secours, sinon, parfois, la nouvelle, tombée on ne savait d'où, d'une victoire dans l'Ouest ou dans le Nord, mensonge

évident dont le journal ne parlait même plus le lendemain.

La veille de Noël, je rencontrai, chez Tabou- , rey, un de mes camarades de la garde nationale, professeur dans un lycée de la rive gauche, et nous nous attardâmes à causer.

Je n'étais alors — comme aujourd'hui — qu'un poète; mon camarade de la 4® du 21® enseignait le grec et le latin à la jeunesse, et nous n'avions ni l'un ni l'autre la moindre connaissance dans l'art d'Alexandre, de César et du grand Napoléon. Mais, par un effet de la fièvre obsidionale dont nous étions atteints tous les deux, nous découvrîmes soudainement en nous, ce soir-là, le génie du stratège et du tacticien, et nous gagnâmes plusieurs batailles dans le genre d'Austerlitz et d'Iéna, devant la table de marbre sur laquelle les tasses, les soucoupes, les petits verres, le porte-allumettes et la courte pipe de merisier de mon compagnon représentèrent les corps d'armée français et allemands.

Cette campagne glorieuse, mais imaginaire, nous retint fort tard. Le quart d'heure d'avant minuit sonnait quand nous sortîmes, suivis du garçon qui portait le dernier volet de la vitrine.

Le professeur demeurait rue de l'Odéon; j'habitais du côté opposé. Après une poignée de

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main, je le quittai donc et pris le chemin de mon logis.

Les rues étaient toujours plongées dans les ténèbres; la plupart des quinquets, qui les éclairaient d'une lueur agonisante, avaient exhalé leur dernier soupir pendant mon séjour au café, et je m'avançais, non sans une vague angoisse, dans cette atmosphère d'une noirceur opaque.

C'était positivement sinistre, surtout parce que, cette nuit-là, la canonnade des forts redoublait d'intensité. Comme tous les assiégés, j'étais sans doute habitué à ce fracas guerrier. Mais jamais il ne m'avait paru si terrible. Audessus de moi, tout là-haut, dans le sombre et mystérieux espace, c'était un continuel grondement, pareil à la rumeur d'une foule, qu'interrompaient, à chaque instant, de violentes détonations, d'abord répétées par plusieurs échos et qui finissaient par se confondre dans l'énorme murmure.

Ainsi que l'orage, pourtant, la canonnade a des temps d'arrêt, des haltes; et quand se taisait l'artillerie, quand la meute des monstres de guerre cessait d'aboyer et reprenait haleine, un silence se produisait, généralement très court, mais complet, absolu, et dans cette nuit si noire, dans la solitude de cette ville endormie, rien n'était plus solennel.

Ce fut pendant une de ces accalmies du bombardement que soudain j'entendis les sons d'une cloche, puis de deux, puis de trois. Je me souvins de la fête de Noël. Les églises des environs appelaient les fidèles à la messe de minuit. Le bourdon de Saint-Sulpice, tout proche, ronronnait puissamment, et, lointaines, les cloches de Saint-Séverin et de Saint-Jacques-du-Haut-Pas tintaient comme les clarines des bestiaux dans les montagnes.

En cette nuit de l'affreux blocus, planant sur toutes les misères, toutes les horreurs, toutes les atrocités de la guerre, elles essayaient, les bonnes et douces cloches, les cloches chrétiennes, de redire la parole des anges aux bergers de Bethléem : (( Paix aux hommes de bonne volonté! ))

Cela ne dura que peu d'instants. Les forts de Montrouge et de Bicêtre firent une décharge effroyable, emplissant l'espace de longs rugissements, et la voix évangélique des cloches fut étouffée.

Jamais je n'oublierai la tristesse infinie qui me pénétra. Et jamais je n'ai mieux compris et plus aimé qu'en cette nuit de Noël de l'année 1870 la cloche de l'église chrétienne qui nous invite à la paix et à la fraternité.

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