‹ Souvenirs d'un parisienChapitre 14 sur 29 · VICTOR HUGO ET LES JEUNES POÈTES · texte numérisé non relu

VICTOR HUGO ET LES JEUNES POÈTES

Je me hâte de le dire, je n'ai pas vécu dans l'étroite intimité de Victor Hugo; si j'ai passionnément admiré, si j'ai aimé d'une affection filiale le plus grand, le plus extraordinaire des poètes lyriques, je ne dis pas seulement de la France, mais peut-être de tous les pays, si j'ai eu le bonheur d'obtenir son vote lorsque je me présentai à l'Académie française, je n'ai pas pénétré assez avant dans sa vie privée pour qu'il me soit possible de donner ici autre chose que l'évocation de ses attitudes aux différentes époques où je l'ai approché.

^m Vers 1864, — comme je l'ai dit précédem- ^B ment, — je commençais à fréquenter quelques ^B jeunes gens de lettres; j'avais déjà publié diffé-

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rents poèmes, ici et là, dans les revues. Nous parlions souvent, mes jeunes camarades et moi, du grand poète. C'était notre maître à tous, et nous pensions avec amertume que le bonheur de l'approcher ne nous était pas permis. Certains d'entre nous, ceux dont le gousset était suffisamment garni, avaient fait le pèlerinage de Hauteville-House avec les sentiments et l'enthousiasme de musulmans allant à la Mecque. J'étais, par malheur, trop dépourvu pour accomplir ce pieux pèlerinage. C'est seulement au cours de l'année 1867 que je pus enfin, dans un modeste wagon de troisième classe, me rendre à Bruxelles, où Victor Hugo passait alors quelques semaines. Je me présentai place des Barricades — un nom convenable, n'est-ce pas? pour la demeure d'un révolutionnaire — tout tremblant d'émotion.

Le grand poète, à qui j'avais envoyé déjà mon premier volume, le T{eliquaire, et qui m'en avait remercié par un de ces éloges lapidaires en quatre lignes dont il avait le secret, eut la bonté de faire asseoir à sa table et de traiter paternellement le jeune rimeur qui lui apportait le tribut de son admiration. J'éprouvais d'abord quelque étonnement à le voir. Je ne reconnaissais pas en lui le Victor Hugo des images romantiques, le Victor Hugo des bustes de David d'Angers et des

portraits de Devéria, exactement rasé et dont le vaste front s'enveloppait d'une longue et capricieuse chevelure. Pourtant, il n'était pas encore le vieillard aux cheveux courts, à la barbe de neige, dont la physionomie est restée définitivement la plus populaire. Il était alors, comme on dit, poivre et sel, c'est-à-dire grisonnant; tout dans sa personne respirait la force. D'une voix grave, admirablement timbrée, il parlait sur ce ton un peu lent qui lui fut toujours coutumier, paraît-il; cependant il y avait, à de certains moments, dans son regard, dans son sourire, dans son intonation, quelque chose d'infiniment gracieux, presque de caressant.

A la vérité, ces souvenirs s'estompent dans la brume du passé, d'autant plus qu'en présence de Victor Hugo je ressentis un tel trouble que je n'eus guère le loisir de l'examiner avec attention. Le sentiment qui me dominait, c'était que je me trouvais en présence d'un homme comme je n'en verrais pas un pareil de toute ma vie.

Vieux aujourd'hui, je me sais gré de cette impression devant le génie. On a reproché à Lamartine ce mot de naïf orgueil :

(( Je n'augure pas bien de ce jeune homme, — disait-il après la visite d'un inconnu qu'on venait de lui présenter, — il n'a pas été ému devant moi.

Victor Hugo n'aurait pas pu émettre à mon sujet un tel mauvais présage. Personne, en sa présence, n'a senti palpiter son cœur avec plus de violence que le jeune admirateur de sa gloire que j'étais alors.

Je quittai Bruxelles enivré. J'avais été reçu par le grand poète! J'emportais même un de ses livres sur lequel il avait bien voulu écrire quelques mots, en dédicace, soulignés de sa griffe puissante...

Je ne devais pas revoir Victor Hugo avant l'Année terrible, pendant le siège de Paris, quand il revint en France pour y partager les souffrances de ses concitoyens. Il occupait un appartement meublé dont les fenêtres donnaient sur la place du Théâtre-Français. J'eus l'honneur d'y dîner plusieurs fois. J'avais fait mes premiers pas sur le chemin de la réputation. Ma petite pièce : le Tassant, mes premiers recueils : les Intimités, les Toèmes modernes, avaient répandu mon nom. Grâce à eux, il m'avait été permis de cueillir un brin de laurier. Je m'assis donc, de nouveau, à la table de Victor Hugo, cette fois en compagnie de deux autres poètes que j'aimais infiniment et qui, eux aussi, avaient été très bons pour moi : Théophile Gautier et Théodore de Banville.

A ces repas du siège, chez Victor Hugo, repas

qui n'avaient rien de gastronomique, on le pense, où nous faisions nos premières et décevantes expériences d'hippophagie et où les pommes de terre, rarissimes alors, étaient considérées comme une friandise, il n'y avait pas que des poètes. On y voyait aussi des hommes politiques qu'il traitait avec toutes sortes d'égards. Mais je me rappelle très bien qu'il ramenait le plus souvent possible la conversation sur des sujets littéraires et provoquait avec joie le calme et parfait discours de Gautier ou la verve éblouissante de Banville,

C'est pour la toute charmante fille de Théophile Gautier que Victor Hugo — il aimait la plaisanterie — écrivit à cette époque ce quatrain où il fait allusion à la viande de cheval dont les Parisiens étaient réduits à se nourrir presque exclusivement :

Si vous étiez venue, à beauté que j'admire, Je vous aurais offert un festin sans rival : J'aurais tué Pégase et je l'aurais fait cuire Afin de vous donner une aile de cheval !

ci se place le souvenir d'une de ses conversations qui m'a laissé une impression tant soit peu comique, je l'avoue. Un soir, comme il s'indignait contre les horreurs de la guerre, il exprima tout à coup une idée vraiment étrange. Il allait,

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dit-il, adresser un cartel au roi de Prusse, dont les armées investissaient Paris.

(( Nous sommes deux vieillards, ajouta-t-il. Il est un puissant souverain, on accorde que je suis un grand poète, nous sommes donc égaux. Pourquoi ne viderions-nous pas la querelle qui déchire nos deux nations en un combat singulier, afin d'épargner tant d'existences humaines? »

C'était grandiose, si l'on veut; ce n'était guère pratique. Ce jugement de Dieu, renouvelé du moyen âge, n'eut d'ailleurs pas lieu, et l'on sait trop comment se termina l'abominable blocus.

Depuis lors je ne cessai pas d'entretenir des relations suivies avec Victor Hugo. Je l'ai revu dans chacun des domiciles qu'il occupa à Paris par la suite. Il s'installa d'abord, mais pour peu de temps, dans un petit appartement, rue Pigalle, où j'eus le rare bonheur de passer une soirée entière en tête à tête avec lui et avec M""^ Juliette Drouet, qui n'avait plus rien alors de la belle Juliette jadis admirée par le public de la Porte-Saint-Martin dans Lucrèce "Borgia et dans zMarie 7udor, mais qui s'était transformée en une vieille dame silencieuse et de l'aspect le plus respectable.

Victor Hugo pour moi tout seul, quelle au-

baine inespérée! Nous ne parlâmes que de poésie, et je me souviens qu'il fut un peu étonné parce que je lui récitai un très grand nombre de ses vers que je savais par cœur.

IB De là il vint habiter rue de Clichy. J'y retrouvai bien souvent les poètes de ma génération qu'il se plaisait à réunir autour de sa table. Soirées inoubliables! Lorsqu'il n'y avait, par bonheur, ni ministre, ni membre du Sénat, ni député, — car en présence des hommes politiques Vicror Hugo m'a toujours paru différent, un peu guindé, — il s'échauffait, se laissant aller, et sa conversation prenait un tour naturel et plein de charme. Il nous racontait les batailles littéraires des temps romantiques, par exemple la première représentation à'Hernani, mille autres incidents mémorables de cette époque du dix-neuvième siècle qui restera certainement parmi les plus glorieuses de notre histoire littéraire.

Ah! quel étonnement n'eussent pas éprouvé alors ceux qui l'ont représenté comme un personnage excessivement solennel et, tranchons le mot, « poseur » ! S'ils l'avaient vu tel, c'est sans doute à eux-mêmes qu'ils devaient s'en prendre. Peut-être, en effet, devant les importants et les boursouflés affectait-il des allures d'oracle; mais I^bvec les poètes, je le répète, il était plein d'a- ^Dandon, je dirais même de bonhomie.

Dans ces dîners, nous admirions son appétit formidable. Il mangeait d'énormes morceaux de viande rôtie et buvait de grands verres de vin pur. Un détail typique m'est resté dans la mémoire : c'est qu'à la fin du repas il mettait des quartiers d'orange dans son vin et les absorbait avec une satisfaction marquée. Tout était extraordinaire en Victor Hugo, même son estomac!

Pendant la soirée, un assez grand nombre de personnes venaient toujours lui offrir leurs hommages. Il accueillait chacun par un mot aimable. Mais surtout il montrait une exquise courtoisie, des façons attentives et gracieuses auprès des dames, qui sentaient la meilleure compagnie. Il y avait en lui quelque chose de la politesse inimitable et à jamais disparue des gentilshommes d'autrefois.

Il quitta la rue de Clichy pour le petit hôtel de l'avenue d'Eylau qui porte maintenant son nom et où il est mort. Là encore je fus souvent son hôte.

C'est avenue d'Eylau qu'il reçut la visite d'un empereur. Voici dans quelles circonstances. Dom Pedro, empereur du Brésil, était, on le sait, fort épris de littérature et de science. Fervent des séances de l'Académie française et de l'Institut, il aimait la compagnie des savants et des gens de lettres. Comment n'eût-il pas

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désiré connaître Victor Hugo? Il lui fit exprimer ce désir; mais, gêné, on le conçoit, par ses opinions radicalement républicaines, Hugo répondit d'abord :

|B> (( Je ne vais pas chez les empereurs. »

Dom Pedro ne se tint pas pour battu et riposta avec beaucoup d'esprit :

|B! ce Qu'à cela ne tienne! M. Victor Hugo a sur moi le triste privilège de l'âge et la supériorité du génie. C'est donc moi qui lui ferai la pre-, mière visite. H)

Le poète fut touché. Il s'informa si l'empereur consentirait à dîner chez lui, ce qui fut accepté tout de suite. Aussi, lui présentant ses deux petits-enfants, Georges et Jeanne, pour lesquels on sait sa tendresse d'aïeul, il leur dit :

(( Mes enfants, voilà un empereur; mais un empereur comme il n'y en a pas beaucoup, un empereur qui a aboli l'esclavage, un empereur qui vient chez un vieux républicain, etc. »

On devine le reste du discours.

Dom Pedro sourit, embrassa les deux petits et se montra pendant toute la soirée d'une simplicité et d'une bonne grâce parfaites. Il avait apporté le dernier volume publié par son hôte, et le pria d'y mettre une dédicace. Une nouvelle difficulté surgissait. Quelle formule allait employer l'ancien révolutionnaire intransigeant?

Il s'en tira spirituellement en donnant à l'empereur un titre ronflant et magnifique qui ne serait pas déplacé dans les tirades à'Hernani et de "R^y 'Blas. Il écrivit :

(( Dom Pedro d'Alcantara. »

A propos de dédicace, je me rappelle avoir entendu raconter au duc d'Aumale, membre de diverses classes de l'Institut, qu'ayant envoyé son Histoire des princes de Condé kVictOî Hugo, il reçut de lui une lettre de remerciements et de félicitations. Ici encore le poète avait adroitement évité d'employer les termes protocolaires de Monseigneur et d'Altesse Royale. Le duc d'Aumale admirait en souriant la formule imaginée par Victor Hugo : « Cher et royal confrère. »

J'ai dit que le grand poète, dans ses conversations avec les gens de lettres, se montrait de la plus agréable simplicité. A peine, parfois, le ton s'enflait-il un peu, prenait-il une solennité prophétique. A certain moment du dîner, par exemple, il semblait que Victor Hugo éprouvait le besoin d'agiter quelque grave question de philosophie, et notamment celle de l'immortalité de l'âme, car il était profondément spiritualiste.

Un jour, un soir plutôt, Schœlcher, son vieil ami, qui ne croyait à aucune survie au delà de

ce monde, exprima cette opinion un peu vivement. La riposte de Victor Hugo ne se fit pas attendre :

(( Vous avez raison, Schœlcher, lui dit-il fort ingénieusement, tout le monde n'est pas immortel. Un jour, le Dante, après avoir écrit deux vers sur une feuille de papier, alla faire une petite promenade. Alors le premier vers dit au second : « Il est bien agréable d'être un vers du « Dante, car on est immortel. » Le second vers dit à son tour : « Ce n'est pas sûr du tout. « Croyez-vous vraiment que nous soyons tous (( les deux immortels? » Là-dessus, le Dante rentra chez lui, relut ses deux vers, trouva que le second ne valait rien et le biffa. y>

Victor Hugo, on le voit, n'était pas seulement un très grand poète, mais encore un homme de beaucoup d'esprit.

Bien que, souvent, ses amis le suppliassent de leur lire les vers qu'il venait de composer, il cédait rarement à leur prière. Une fois pourtant il nous parla d'une pièce sur la trahison de Bazaine, qui ne se trouvait pas dans VcAnnée Terrible, récemment parue. Nous n'osions guère espérer qu'il voudrait bien nous la lire. Nous insistâmes cependant. Il le fit. Il disait admira-

Et les vers, un peu lentement peut-être.

remuait l'âme et y faisait jaillir les sources les plus lointaines de l'émotion. Et, comme nous nous étonnions qu'il n'eût pas placé ce beau poème parmi ceux qui se rapportent aux temps affreux de la guerre de 1 870 et de la Commune et qui constituent VcAnnée Terrible, il nous en donna la raison. C'est que, le livre ayant paru avant le jugement du conseil de guerre qui condamna le maréchal, il n'avait pas voulu que ce morceau, très sévère pour Bazaine, pût influencer, en quoi que ce fût, l'opinion des juges.

Cette pièce a paru depuis dans les Quatre Vents de l'Esprit, si je ne me trompe. Mais il n'est pas inutile, je crois, de citer ce trait qui fait honneur à Victor Hugo, puisqu'il s'agissait, dans la circonstance, d'un ennemi politique, et que la générosité est plus méritoire encore quand elle a à vaincre la plus farouche des passions.

Mes souvenirs sur Victor Hugo sont d'une telle abondance que si je m'y abandonnais c'est tout un livre qu'il me faudrait écrire. Je dois me borner... Cependant je veux exprimer ici une opinion personnelle, depuis longtemps enracinée dans mon esprit.

Certes, le second Empire n'aurait pas dû proscrire Victor Hugo. Mais j'estime, et je crois

pouvoir l'affirmer sans être taxé de paradoxe, qu'il lui rendit, en le faisant, un très grand service. D'abord, c'est cet exil qui lui inspira les Châtiments, livre très exagéré, très injuste à coup sûr, mais qui cependant a donné à la France un inimitable chef-d'œuvre dans le genre satirique. De plus, je suis convaincu que le génie de Victor Hugo, pendant ces années de solitude,

Ide méditation et de vie intérieure dans l'île de Tarchipel normand, prit un immense et nouvel essor. En quel pays, en quelle langue un poète a-t-il parlé de la mer, l'a-t-il chantée avec autant de puissance verbale, de pittoresque, de vérité, que Victor Hugo? Pas un détail ne lui échappe; il en rend tous les aspects, il en exprime toutes les colères, il en murmure toutes les chansons. Le rythme même de la mer a passé dans ses strophes. C'est qu'il a vécu en étroite communion avec l'Océan, à Guernesey, et il semble qu'il s'en soit tellement approprié la grandeur que son œuvre est un autre océan.

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faites en 1879, dans la Salle des Conférences du boulevard des Capucines

Causeries

T\EéMIÊ\E CoAUSE\IE

Mesdames et Messieurs,

ORSQUE je me suis assis pour la première fois dans le fauteuil du conférencier pour donner lecture de quelques-unes de mes poésies, je savais bien que j'étais en face d'un préjugé. En effet, on prétend généralement, — et c'est une opinion que j'ai entendu soutenir par des maîtres en l'art de bien dire, par des orateurs, par des professeurs de récitation, par des comédiens fameux, — on prétend que les poètes sont pour la plupart incapables de dire leurs vers. On

leur reproche de trop faire sentir les rimes, d'insister sur les césures, d'employer un débit sans variété et sans naturel, de déclamer en un mot. Suis-je ou non exempt de tous ces défauts, c'est ce dont vous êtes meilleurs juges que moi; car on ne s'entend pas mieux parler qu'on ne se voit bien dans un miroir, et, vous le savez, ce qu'il y a de plus difficile à connaître au monde, c'est soi-même. Cependant, et en me mettant hors de cause, il me semble qu'il peut toujours être intéressant d'entendre un poète réciter lui-même ses poésies. Son organe pourra être faible, sa diction défectueuse, son geste monotone; mais le sentiment qui lui a inspiré ses vers, s'il est sincère et profond, saura bien se manifester dans la façon dont il les dira, — de même qu'un compositeur de musique, presque sans voix, assis, dans un salon, devant un méchant piano, nous donne parfois une impression plus intense et plus délicate de son œuvre que lorsqu'elle s'était présentée à nous entourée de tout le prestige et de toutes les séductions du théâtre.

Je vais donc, si vous le permettez, prendre devant vous, l'un après l'autre, chacun de mes recueils de vers, y choisir une ou deux pièces, celles qui me paraîtront le plus dignes de vous être présentées, et vous les lire tant bien que

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mal. J'accompagnerai cette lecture de quelques commentaires, d'une anecdote si elle se présente, d'une critique même si elle me vient à l'esprit. Car, quoi qu'on en dise, les auteurs sont encore les appréciateurs les plus impartiaux de leurs ouvrages, et, malgré tous les mauvais conseils de leur amour-propre, ils les jugent Lussi sainement et aussi sévèrement que qui que :e soit. Je compte exécuter ce modeste programme avec bonhomie, sans prétention, sous forme d'une causerie intime; car je puis dire, ïn parodiant la célèbre devise de la maison de .ohan : Orateur ne puis, pédant ne daigne, )oète je suis.

Théophile Gautier, qui n'était pas seulement m incomparable écrivain, mais encore un lomme d'infiniment d'esprit, a dit quelque part [u'un poète ne brûlait jamais un manuscrit ivant d'en avoir d'abord tiré soigneusement code. Pour cette fois seulement, le merveilleux auteur des Émaux et Camées trouvera en moi un contradicteur. Car je suis un démenti vivant à sa spirituelle boutade. Oui, mesdames et messieurs, j'ai brûlé mes vers de jeunesse. Trois mille, il y en avait trois mille ! et, la main sur la conscience, je n'ai jamais eu le moindre regret de les avoir détruits. Quelquefois, dans ces heures, ohl bien rares, je vous assure, où l'ar-

tiste n'est pas trop mécontent de lui-même, lorsque notre ennemie intime, à nous autres auteurs, la vanité, vient me murmurer à Toreille : « Mais tu as peut-être eu tort; il y a peut-être quelque chose de bon là-dedans! », oh! alors, je n'ai qu'une chose à faire. Je prends mon premier volume, qui contient encore quelques victimes échappées à ce juste et salutaire autodafé, et me confirmant bien vite dans la juste opinion que j'avais de moi, lorsque j'ai, de mes propres mains, rassemblé les fagots et bouté le feu, je me félicite de ce qu'aucun ange ne soit venu arrêter mon bras au moment où j'accomplissais ce sacrifice d'Abraham.

Permettez-moi néanmoins de vous lire, à titre de curiosité, une petite pièce, qui est la première en date de mes poésies publiées : VHoroscope.

(Lecture de l'Horoscope.)

Ce premier recueil de vers, intitulé le 'Reliquaire, parut en 1866. J'avais alors... n'espérez pas, messieurs, ni vous surtout, mesdames, que je vous dise l'âge que j'avais alors. Mais enfin j'étais jeune, très jeune, et j'ai bien besoin de cette excuse à mes propres yeux quand je relis certains passages du "B^liquaire. Ce qui me rend

si sévère pour eux, c'est d'y rencontrer trop rarement ce qui constitue, pour moi, la qualité essentielle d'un poète, c'est-à-dire la note personnelle, l'originalité. Je reconnais aujourd'hui, dans ces vers écrits avec tant d'amour, bien des imitations et même quelques réminiscences. L'influence de Théophile Gautier, de Charles Baudelaire, de Victor Hugo, s'y fait sentir, de Victor Hugo surtout, que déjà je lisais et j'aimais passionnément. Mais n'est-ce pas excusable? Le mot de Brid'oison est très vrai dans l'ordre littéraire :

— On est toujours le fils de quelqu'un.

11 faut un maître à l'élève, un modèle à l'écolier, et il est tout naturel, au début, d'imiter ce qu'on admire. Quant à l'influence de Victor Hugo, ne s'est-elle pas fait sentir sur tous les poètes de ma génération? C'est le plus grand génie lyrique que la France ait produit; c'est comme le soleil de notre littérature moderne, et ses rayons ont pénétré partout. Et aujourd'hui même que nous le voyons, avec une poignante mélancolie, décliner vers son couchant, il lance des lueurs si splendides qu'elles ne permettent pas de distinguer encore les faibles et timides étoiles qui resteront seules dans notre ciel poétique quand il aura majestueusement disparu derrière l'horizon !

Voici un petit poème, extrait du Reliquaire, qui fut remarqué au moment de sa publication. (Lecture des Aïeules.)

Le mince recueil intitulé : Intimités et qui suivit de près le 1{eliquaire est, comme son titre l'indique, trop intime pour que les vers en soient lus en public. Toutefois, je vous demanderai grâce pour une courte pièce, à cause du sentiment de charité qu'elle contient, mais je ne prétends pas qu'on en tienne un trop grand compte au poète. Le jour où il imagina ces vers, il était heureux, et les gens heureux n'ont que peu de mérite à être bons.

(Lecture du Bouquet de Violettes.)

Ces deux premiers volumes : le Reliquaire et les Intimités, n'obtinrent d'abord, je dois le dire, que ce que la langue française, si riche en nuances de politesse et en indulgents euphémismes, appelle un succès d'estime, c'est-à-dire qu'ils n'en obtinrent aucun. Des cinq cents exemplaires, imprimés, ai-je besoin d'en convenir? aux dépens de l'auteur, une centaine tout au plus s'écoula. Une autre centaine fut distribuée à des confrères illustres, à des critiques, à

des amis, avec de flatteuses dédicaces. L'auteur eut le bonheur de décacheter, avec rémotion du néophyte, la lettre traditionnelle, alors timbrée de Guernesey, qui lui apportait son baptême poétique; pendant quelque temps, il lut avidement les journaux, pour y découvrir, trop rarement, hélas ! quelques froides lignes de réclame; il eut aussi l'amertume de rencontrer parfois, en se promenant sur le quai Voltaire, son livre échoué dans le casier d'un bouquiniste et, selon le mot d'un homme d'esprit, ce feuilleté par le vent d'automne ». Enfin tout se passa dans Tordre accoutumé; la majeure partie de l'édition du 'B^liquaire et des Intimités resta enfouie dans les arcanes de la librairie Lemerre, et l'on pouvait déjà prévoir le moment où, convertie en sacs et en cornets, elle envelopperait de rimes riches et de rythmes curieux le sucre de l'épicier ou le caporal du marchand de tabac.

Si je vous fais cette confidence, mesdames et messieurs, ce n'est certes pas pour me plaindre de la première indifférence du public à mon égard; elle était toute naturelle, et il l'a, depuis lors, réparée au delà de mes espoirs; ce n'est pas seulement non plus pour conseiller la persévérance aux jeunes poètes, c'est aussi, c'est surtout pour rappeler dans quel discrédit la poésie était tombée à cette époque et pour rendre

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l'hommage qu'il mérite au groupe de jeunes et vaillants poètes qui parvinrent à l'en tirer.

Je veux parler des Parnassiens, « quorum pars magna fui », et je regrette de ne pouvoir examiner ici le rôle, encore si discuté, que ce petit cénacle, ou j'avais été accueilli dès mes premiers débuts, a joué dans la littérature contemporaine. Mais ce nom de Tarnassien, qui, comme toutes les étiquettes d'écoles, — romantique, réaliste, naturaliste, — ne signifie pas grand'chose, ce nom de Tarnassien, que la critique d'alors voulait nous infliger comme un ridicule et dont nous nous parions comme d'une gloire, — je ne puis l'écrire sans une véritable émotion. Car il évoque pour moi tous les souvenirs de jeunesse; il me rappelle les premières mains qui me furent fraternellement tendues, les premières voix amies qui me dirent : « Patience et courage! )) et qui me saluèrent, moi, pauvre et obscur jeune homme qui doutais de ma vocation et de mes facultés, de ce noble titre de poète que je suis si fier et si heureux de porter!

... C'était dans la légendaire boutique du libraire Lemerre. Le célèbre éditeur n'était pas installé alors dans l'élégant magasin que tout Paris connaît et dont les vitrines ornées de glaces magnifiques sont bondées de livres précieux, de riches reliures et d'eaux-fortes avant la

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lettre. Il occupait dans le passage Choiseul, à quelques pas de son établissement actuel, une boutique ouverte à tous les vents et bizarrement encombrée de piles de bouquins, où se réunissait tous les jours, entre quatre et six heures de l'après-midi, un groupe de jeunes poètes, tumultueux et chevelus, jadis épars dans la grand'ville et qui avaient enfin découvert et adopté ce lieu d'asile.

Ils étaient venus là d'instinct, parce que Lemerre annonçait une réimpression de la Tléiade française, et ils avaient trouvé bon accueil près de ce grand gars normand qui lui-même, avec sa barbe blonde, son nez droit et ses cheveux en brosse, avait une physionomie du xvi® siècle et ressemblait un peu à Pierre de Ronsard, gentilhomme vendômois.

Le passage Choiseul se transforma donc en Galerie du Palais, et l'étalage de Lemerre tint lieu du pilier de Barbin. Là fut fondé ce Tarnasse contemporain qui a fait tant de bruit dans Landerneau, et là se célébrèrent les rites du culte nouveau pour le vers bien ciselé et la rime sévère.

Nous devons dire que, malgré sa sympathie naturelle pour les rythmeurs, l'honnête Lemerre, encore jeune et timoré, fut d'abord un peu effrayé de voir éclore dans sa boutique toute

cette nichée d'aiglons tapageurs. Les discussions violentes, les éclats de rire juvéniles, les plaisanteries au gros poivre des jeunes poètes, autant que leurs toilettes étranges et négligées et leurs cheveux dépeignés par l'ouragan, épouvantèrent les anciens clients de la maison, paisibles bouquineurs à la chasse d'un introuvable elzévir et bonnes dames du quartier venant renouveler leur Journée du Chrétien ou leur Cuisinière bourgeoise. Avant d'enrichir Lemerre comme éditeur, les poètes le ruinaient comme libraire détaillant; et l'inquiétude légitime, mais courtoisement dissimulée, du patron se trahissait quelquefois dans la mauvaise humeur du commis, un bossu du nom d'Emile, qui ne cessait de gronder contre l'encombrement de la boutique et, sous prétexte d'épousseter l'étalage, bousculait malignement les infortunés lyriques et leur passait son plumeau sous le nez...

Très jeunes pour la plupart, les Parnassiens étaient des artistes avant tout épris du style et de la forme, des poètes scrupuleux, délicats,

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raffinés, mais aussi très exclusifs, qui, par réaction contre les déplorables imitateurs de l'inimitable Musset, accablaient d'ironies les trop naïfs élégiaques et, par antipathie contre la lourde et bourgeoise école du bon sens, n'admettaient pas qu'on pût exprimer en vers les détails de la vie ordinaire. Si les personnalités et les ouvrages de mes amis m'étaient sympathiques, leurs théories, je dois le dire, ne m'avaient pas bien convaincu. Tout Parnassien que je fusse, puisque j'étais du Tarnasse, il me semblait, au fond du cœur, que l'impassibilité et la bizarrerie ne valaient pas l'émotion et le naturel, que quiconque souffrait avait bien le droit de se plaindre, et qu'on pouvait certainement découvrir dans les choses les plus familières un grain de poésie et d'idéal. Pour me faire comprendre par une comparaison, la tulipe la plus extraordinaire, obtenue à force de greffes, dans une serre chaude, et poussée sous la loupe d'un horticulteur de Harlem ou de Rotterdam, ne vaudra jamais pour moi le bouquet de violettes de deux sous qu'on achète dans la rue, qu'on met à sa boutonnière et qui vous parfume pour toute la journée.

C'est dans ces sentiments que je conçus et que j'écrivis les Toèmes modernes. Ai-je réussi, comme je le désirais, à être, dans ces vers, fami-

lier et poétique à la fois? Je l'ai tenté, du moins, comme vous en jugerez par les trois pièces que je vais vous lire.

La première a un peu l'air d'un paradoxe. Je me suis arrêté devant un soldat de la ligne et une bonne d'enfant assis sur un banc de jardin public, et avec cette humble idylle, dont la plupart souriraient, j'ai essayé d'émouvoir.

(Lecture du Banc.)

La seconde pièce, que je choisis dans les Toèmes modernes, est toute de fantaisie. L'idée m'en est venue, sur la jetée d'un port de mer, en regardant s'éloigner les navires et en songeant à la tristesse de ceux qui, selon la jolie expression normande, « espèrent les marins partis ».

(Lecture de l'Attente.')

Enfin le dernier fragment que je vais vous lire est un bref et rude récit de soldat, qu'on peut supposer fait, à une veillée de village, par un vétéran des grandes guerres du premier Empire.

(Lecture de la Bénédiction.)

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Peu après les Toèmes modernes, j'écrivis la Grève des Forgerons. Je vais essayer de vous la dire, et je me rassure en songeant que la plupart d'entre vous n'ont pas entendu les remarquables artistes qui l'interprétèrent; je vais essayer de vous la dire après Beauvallet, après Coquelin, après Mounet-Sully, et en réclamant toute votre indulgence.

(Lecture de la Grève des Forgerons.)

Je ne veux pas abuser de votre bienveillante attention; mais, avant de clore cette première causerie et de vous dire au revoir, je vous lirai encore une pièce. Elle est d'une inspiration patriotique, et il est toujours bon et salutaire de se séparer sur ce sentiment-là.

(Lecture de Pour le Drapeau.)

VEUXIÈéME CqAUSE%IE

Mesdames et Messieurs,

Je manquerais au devoir de la reconnaissance si je ne commençais pas cette deuxième causerie par quelques mots de remerciement pour le bon et cordial accueil que vous avez fait, la dernière fois, à mes vers et à ma personne. J'avais grand besoin de cette indulgence, car j'étais fort ému, mardi dernier, en m'asseyant à cette place, et vous vous êtes peut-être douté de mon trouble en me voyant si souvent goûter ce verre d'eau sucrée et porter la main à mon front, comme pour y affermir ma mémoire. Mais si aujourd'hui, grâce à vos encouragements, je

me présente devant vous avec plus de calme et plus d'assurance, j'éprouve cependant un autre sujet d'inquiétude. Je me dis que le succès oblige; je me rappelle qu'on n'est biennaux yeux du public, qu'à la condition d'être mieux, et je songe que sa faveur ne dure généralement pas plus que les choses charmantes et éphémères qui ont symbolisé, de tout temps, pour les poètes, la brièveté des joies humaines, c'està-dire le soleil de mars, la vie d'une rose, ou, pour me servir d'une métaphore plus prosaïque et plus actuelle, la popularité d'un ministère.

Rempli du désir de vous contenter, mais préoccupé aussi par la crainte de ne pas y réussir, je me suis donc mis, ces jours derniers, à relire mes anciens vers, occupation mélancolique, je vous assure, aussi mélancolique que de retrouver, pâlies sur les feuillets d'un herbier, des fleurs cueillies autrefois à l'heure de la rosée, ou de revoir, une épingle au travers du corps et séchés dans le cadre de l'entomologiste, les papillons d'or et d'azur qui palpitaient, au dernier printemps, dans un rayon de soleil. Donc, en relisant mes anciens vers, j'ai retrouvé ces quelques strophes, — que j'avais, je vous en réponds, absolument oubliées, — et qui servirent jadis de prologue à une série de causeries

en vers et en prose que je publiai dans un journal parisien.

(Lecture du Prologue d'une série de Causeries.') (cahier rouge.)

Eh bien! mesdames et messieurs, après avoir relu ces vers, je me suis écrié : — Voilà ton programme! ou, pour mieux dire : Tu n'auras pas de programme ! Tes auditeurs savent qui tu es : un poète, et rien de plus. Ils n'attendent de toi ni grandes phrases ni pédantes critiques. Si tu t'écartes de ton sujet, ils sont complaisants; ils consentiront à faire avec toi l'école buissonnière. Marche donc au hasard de la route! Suis le caprice de ta fantaisie. Le chemin des écoliers est le plus long, c'est vrai, mais c'est celui qui paraît le plus court.

Ce que je vous ai dit, mardi dernier, à propos des Intimités et des Toèmes iModernes, je ne puis que le répéter aujourd'hui avant de feuilleter avec vous le recueil qui les suivit, les Humbles. Il sort de cette source d'inspiration qu'Horace a si bien qualifiée du nom de Muse pédestre, éMusa pedestris, et il marque un pas en avant dans cette voie de la poésie familière où, décidément, je m'engageais alors. Il m'a semblé, en l'écrivant, il me semble encore aujourd'hui qu'il y a de la

poésie dans tout et partout, qu'il est permis de serrer, d'aussi près que possible, la vérité dans les vers, que le poète, comme le peintre, doit travailler d'après nature, que les sujets les plus vulgaires peuvent être relevés par un sentiment délicat, et qu'il est possible enfin de faire pour les objets ce que le romantisme a fait pour les mots, et d'être réaliste en restant poète. Ce que le trop ingénieux Jacques Delille désignait par cette périphrase :

Quelques-uns de ces dards dont les pointes légères Fixent le lin flottant sur le sein des bergères,

un homme de la génération de 1830 l'appelle tout simplement des épingles. Mais, si les romantiques ont osé appeler les choses par leurs noms, ils n'ont pas osé parler en vers de toutes les choses. J'en excepte, bien entendu, le prodigieux Victor Hugo, dont le génie a eu toutes les audaces; mais Lamartine, mais Gautier, mais Musset lui-même ont toujours reculé devant certains détails. Le seul Sainte-Beuve, dans ses poésies, beaucoup trop dédaignées, a voulu prouver que

ien n'était prosaïque. J'ai tenté d'aller aussi loin, plus loin que lui. Car, à tout prix, je vou-

lis mettre dans mes vers une note personnelle, les marquer à mon coin et différer, par quelque

:ôté, des admirables poètes de la première moi-

l6o SOUVENIRS d'un PARISIEN

tié de ce siècle, que j'admire et que j'aime de toutes mes forces, mais que je ne me donne plus la joie de lire, de peur d'imiter. Ah! c'est qu'elle n'est pas aisée, la tâche des poètes nouveaux. Leurs illustres prédécesseurs ont fait, dans le champ poétique, une magnifique et abondante moisson ; nous ne sommes plus que des glaneurs et nous ne pouvons plus récolter qu'une gerbe de maigres épis, et, quand nous venons, timidement, les présenter à notre maître, le public, nous avons grand besoin d'invoquer la parabole de l'Évangile, qui veut qu'on récompense, comme les autres, les ouvriers de la dernière heure.

Cette note réaliste, que j'avais déjà donnée dans mes premiers recueils, je l'ai encore plus accentuée dans les Humbles.

L'idée générale du volume est suffisamment expliquée par son titre et par l'épigraphe qu'il porte : Et exaltavit humiles. J'essaierai cependant de vous la rendre plus saisissable par le moyen préféré des poètes, par une image.

J'habite dans un 5iubourg, et la chambre où je travaille est située au rez-de-chaussée et accède, par quelques marches, à un jardinet. Mais la maison est exposée au nord, au plein nord, et, même en été, même à midi, son ombre s'étend sur la moitié de ce petit carré de fleurs. Celles qui sont au fond du jardin, en plein soleil, s'é-

CAUSERIES i6:

panouissent et embaument dans Tair attiédi; mais les autres, les plus proches du mur que jamais n'atteint un rayon, s'ouvrent à peine et ne donnent qu'un faible parfum. Souvent, en me promenant dans l'étroite allée circulaire de mon petit jardin, je jette un regard de compassion sur ces œillets étiolés et sur ces roses maladives, — car celles-là sont mes préférées; — et, au même moment, les bruits des maisons prochaines, en parvenant jusqu'à moi, me font songer, par une mystérieuse correspondance d'esprit, à certaines existences, comparables à celles de ces tristes fleurs. C'est la chanson monotone d'une ouvrière qui tire l'aiguille toute la journée, dans sa chambre haute; c'est le hoquet de la machine à vapeur de l'atelier voisin, où s'agite, dans l'enfer d'une forge, le peuple des artisans; c'est la cloche du couvent où des femmes innocentes offrent à Dieu leurs souffrances et leurs prières pour ceux qui, comme beaucoup d'entre nous, ne savent ni souffrir ni prier; c'est enfin le clairon de la caserne, où de pauvres paysans, exilés de leurs champs et de leurs vignes, subissent les rigueurs d'une dure discipline, en attendant que la guerre éclate, qui les forcera de payer à la Patrie le terrible impôt du sang. — J'écoute ces bruits mélancoliques, je regarde ces roses languissantes, et ma rêverie unit dans une

l62 SOUVENIRS d'un PARISIEN

même pitié ces âmes et ces fleurs à qui la destinée n'a pas accordé ce qu'elle semblerait devoir à tous : une place au soleil!

Je vais vous lire le simple récit d'une de ces existences condamnées.

(Lecture de la Nourrice.)

Je prononçais tout à l'heure le mot de couvent. C'est là que viennent s'échouer quelquesunes de ces vies brisées; c'est là que viennent s'éteindre les âmes trop délicates pour survivre à la perte d'une chère illusion, ainsi que j'ai essayé de le faire deviner dans le sonnet intitulé : la Sœur tH^vice.

(Lecture de la Sœur novice.)

Mais tous les humbles ne sont pas malheureux. Quelques-uns ont la sagesse ou plutôt le bon instinct de s'acoquiner dans une vie douce et monotone, donnant ainsi raison, sans le connaître, au mot profond de Chateaubriand : (c Si j'avais encore la folie de croire au bonheur, je le chercherais dans l'habitude»; et le poète, fiévreux et troublé, les envie parfois en passant près de leur retraite. Tels sont les Tetits "Bourgeois. (Lecture des Petits Bourgeois.)

Par ces quelques fragments, mesdames et messieurs, il vous est facile de vous rendre compte de ce que peut être ce volume des Humbles. Quoiqu'il ait été favorablement accueilli et que l'Académie française lui ait décerné l'une de ses récompenses, il n'en a pas moins été l'objet d'assez vives critiques, dont quelquesunes, je m'empresse d'en convenir, étaient parfaitement bien fondées. On a reproché à ces vers d'être trop terre à terre parfois et presque toujours chargés de trop minces détails. Eh bien! mesdames et messieurs, — je vais vous donner l'étonnement de voir un auteur sans amourpropre, — les critiques qui m'ont adressé ces reproches avaient parfaitement raison. Je me soumets à leur verdict, et je ne trouve à invoquer en ma faveur qu'une circonstance atténuante : c'est qu'il est bien difficile d'arriver à la simplicité sans tomber quelquefois dans le prosaïsme, et d'atteindre l'exactitude en évitant toujours la minutie. N'est-ce pas déjà quelque chose d'avoir à peu près fondu, dans mon livre, — comme je crois y être parvenu, — ces deux qualités et ces deux défauts?

Cela dit, j'aurai l'audace de vous lire la pièce des Humbles qui a soulevé, au moment

Ide la publication de ce volume, les plus vio-

lentes protestations. Son titre seul, le Tetit Épicier, fut considéré comme un crime de lèsepoésie par plusieurs de mes confrères, et le poème lui-même, où j'essayais d'intéresser mes publics aux mesquines infortunes d'un épicier et à son chagrin de ne pas avoir d'enfant, on le traita d'outrage à la Muse. Bref, ce fut une véritable tempête... dans le verre d'eau du monde littéraire. Je le répète, mesdames et messieurs, je m'incline devant l'arrêt de la critique; mais, avant de vous lire le Tetit Épicier et de vous faire faire la connaissance de ce scandaleux personnage, je me permettrai de vous demander si un artiste n'a pas le droit, une fois dans son œuvre, d'outrer, par caprice, sa manière, d'exagérer ses procédés, d'exécuter, par virtuosité pure, sa propre parodie, et si un lecteur un peu avisé n'aurait pas dû découvrir, dans l'équivoque bonhomie des vers du Tetit Épicier^ l'imperceptible lézard de l'ironie que Henri Heine voyait frétiller dans le sourire de sa perfide maîtresse.

(Lecture du Petit Épicier.)

Loués ou blâmés, bons ou mauvais, ces petits tableaux des Humbles avaient du moins tous, ou presque tous, une particularité : celle d'être

CAUSERIES l6f

placés dans un cadre parisien; et je ne suis pas médiocrement fier, en ma qualité d'enfant de Paris, qu'on ait bien voulu leur reconnaître quelque exactitude.

Mais, avant d'aller plus loin, je tiens à m'expliquer sur ce nom de parisien, qui est souvent prononcé bien à la légère.

Quand on trouve un homme qui traverse, sans se presser, la cohue des voitures du boulevard Montmartre, qui fait sa carte au restaurant en une minute, qui connaît le bureau de tabac où sont les meilleurs cigares, qui sait les nouvelles avant d'avoir lu les journaux, et qui appelle tout le monde « cher ami » ; quand on l'a jugé et reconnu pour un être ordinairement sceptique, mais susceptible d'un fol enthousiasme; d'une activité dévorante, mais toujours prêt pour une flânerie; élégant, mais négligé; bienveillant, mais égoïste; ayant le mot méchant et la poignée de main facile, sympathique, en somme, et aimable, malgré ses vices, — on dit de lui : ce C'est un Parisien. )) Eh bien! on se trompe. Ce n'est qu'un homme qui vit à Paris, et, si on l'interroge sur son origine, on est tout surpris d'apprendre qu'il est d'Amiens ou de Carcassonne. Mon Dieu ! oui, prenez un Normand ou un Picard, mettez-le au collège à Paris, faites-lui faire son droit au Quartier Latin, —

i66 SOUVENIRS d'un parisien

pas trop vite, — et avec quelques excursions au boulevard et en peu d'années, quand il aura quelques dettes de plus et quelques illusions de moins, il sera devenu un de ces Athéniens modernes.

Mais un vrai Parisien, né à Paris, de parents parisiens eux-mêmes, ayant grandi là et y ayant passé à peu près toute sa vie, c'est une très rare exception. Ce Parisien-là pourra ressembler à l'autre; mais il y aura entre eux une différence essentielle. Le provincial importé dans la grand'ville s'y plaira et y restera parce qu'il y poursuit son goût de confortable, parce qu'il y contente ses ambitions, parce qu'il y satisfait ses besoins de plaisir; mais, au fond du cœur, il la considérera toujours comme un champ de bataille, une auberge et un mauvais lieu; et, s'il a du chagrin, s'il ressent de la fatigue, s'il tombe malade, c'est à sa ville natale, c'est à sa province lointaine qu'il ira demander la consolation, le repos ou la santé. Le vrai Parisien, au contraire, aimera Paris comme une patrie ; c'est là que l'attacheront les invisibles chaînes du cœur, et, s'il est forcé de s'éloigner pour un peu de temps, il éprouvera, comme M"'^ de Staël, la nostalgie de son cher ruisseau de la rue du Bac.

Celui qui vous parle est un de ces Parisiens-

là! Dans cette ville dont, comme s'en plaignait Alfred de Musset, il connaît tous les pavés, mille souvenirs l'attendent, dans ses promenades, au coin de tous les carrefours. Une paisible rue du faubourg Saint-Germain, dont le silence est rarement troublé par le fracas d'un landau ou d'un coupé de maître, lui rappelle toute son enfance; il ne peut passer devant une certaine maison de cette rue et regarder là-haut, ce balcon du cinquième, sans se revoir, tout petit sur sa chaise haute, à cette table de famille dont les places, hélas! se sont peu à peu espacées et où il n'y a plus aujourd'hui d'autres convives que lui et sa sœur aînée, qui l'aime pour tous les morts et tous les absents. Il ne s'arrête jamais devant les librairies en plein vent des galeries de l'Odéon — qui sont, entre parenthèses, une des aimables originalités de Paris — sans se souvenir de l'époque où, ses cahiers de lycéen sous le bras, il faisait là de longues stations et lisait gratis les livres des poètes qu'il aimait déjà. Enfin il y a quelque part — il ne dira pas où — une petite fenêtre qu'il aperçoit en se promenant dans un certain jardin public et qu'il ne peut regarder en automne, vers cinq heures du soir, quand le cou- Icher du soleil y jette comme un reflet d'incen-

i68 SOUVENIRS d'un parisien

comme il le sentait battre il y a longtemps, il y a bien longtemps, mais dans la même saison et à la même heure, alors qu'il accourait vers ce logis avec l'ivresse de la vingtième année et que la petite fenêtre, alors encadrée de capucines, s'ouvrait tout à coup et laissait voir, parmi la verdure et les fleurs, une tête blonde qui souriait de loin.

Heureux, ah! bienheureux celui qui habite la campagne à ce délicieux moment de la vie! C'est un lit de mousse sous les chênes, c'est le bord d'une petite rivière où bouillonne l'eau d'un moulin, c'est un chemin creux dans la vallée, c'est une prairie de fleurs et de papillons, ce sont de doux et chers paysages qui garderont, pour les lui rendre, les impressions de sa jeunesse et qui lui offriront plus tard, quand aura fui le bonheur, un asile de solitude, de fraîcheur et de paix! Mais l'enfant de Paris qui, toujours privé d'air libre, d'espace et d'horizon, ne voit dans son passé lointain que des rues tortueuses et les quatre murs d'un collège, il faudra bien, s'il est poète, qu'il récolte les souvenirs semés au temps de sa jeunesse sur ces chemins de pavés et dans ces maisons de plâtre, et qu'il sache faire tenir dans un couchant vert et rose, aperçu au bout d'un faubourg, toute la morbide mélancolie de l'automne, et dans une

matinée de soleil, près des lilas, au Luxembourg, toute la joie divine du printemps.

(Lecture de Dizains.)

Je ne vous donnerais pas une idée complète des Humbles j mesdames et messieurs, si je n'y choisissais pas encore une pièce parmi celles où résonne un écho de la terrible guerre de 1870 : la Lettre du zMohile breton. J'ai composé alors et depuis lors plus d'un poème où j'ai essayé, dans la mesure de mes forces, de consoler le deuil de la patrie ou d'entretenir sa rancune. Je ne vous en lirai qu'un seul, car le moment n'est pas opportun, hélas! pour faire retentir les grands ir accents patriotiques. Mais les sentiments silen- * cieux ne sont pas les moins profonds, et, à ce propos, je ne résiste pas au plaisir de vous citer un mot de poète, bien plus touchant, selon moi, que toutes les déclamations des tri- ^« buns.

^B Lorsque les Prussiens vainqueurs marchaient K sur Paris, Théophile Gautier était aux bords du B|lac de Genève, dans une maison amie. L'auteur

lyO SOUVENIRS D UN PARISIEN

des Émaux et Camées n'était plus jeune; sa santé était altérée; dans cette ville, qui allait souffrir toutes les horreurs d'un siège, il devait être compté parmi ceux qu'on appelait alors les bouches inutiles. Tout l'excusait de rester loin du danger. Il accourut cependant, et à ceux qui s'étonnaient de son retour l'excellent homme répondait par ce mot exquis où éclatent toute la grâce de son esprit et toute la bonté de son cœur :

(( On bat maman... Je reviens. ))

Le devoir fait simplement, sans phrases, telle fut aussi la conduite de ces mobiles des départements de l'Ouest qui partagèrent avec nous les souffrances et les dangers du siège de Paris, et j'ai essayé de payer mon tribut d'admiration à l'héroïsme discipliné, au patriotisme silencieux, au courage modeste de ces jeunes gens dans le court poème que je vais avoir l'honneur de vous lire, la Lettre du cMobile breton,

(Lecture de la Lettre du Mobile breton.)

Mesdames et messieurs, j'avais apporté le volume qui suivit les Humbles, le Cahier rouge ^ et j'avais l'intention de vous en lire quelques extraits. Mais je commence à éprouver un peu de fatigue, — voici plus d'une heure que je

parle, et je suis obligé de renvoyer le Cahier rouge à mardi prochain.

Je vous lirai seulement, avant de vous dire au revoir, quelques strophes inédites; elles sont destinées à servir de préface à un livre de poésies posthumes qui paraîtra bientôt chez mon éditeur et ami Alphonse Lemerre. Ces vers qui m'ont été communiqués en épreuves ont pour auteur un pauvre et charmant enfant de dix-huit ans, qui, si une mort affreuse ne l'eût enlevé prématurément à l'affection passionnée de sa famille, aurait certainement occupé une place d'élite dans la pléiade des poètes contemporains.

(Lecture âe A la Mémoire de Henri-Charles Read.)

r%OISlÈéME CcAUSE\IE

Mesdames, Messieurs,

Dans ma précédente causerie, en parcourant devant vous mon volume des Humbles^ je n'ai évoqué que des sentiments bien simples, je ne vous ai montré que des tableaux bien familiers. Vous avez accueilli les uns et les autres avec une bonne grâce dont je vous remercie; vous avez paru vous intéresser au vulgaire malheur d'une pauvre nourrice séparée de son enfant, aux joies familiales de bons petits rentiers retirés dans un coin de banlieue, et même à la mélancolie nuancée de ridicule d'un petit épicier de Montrouge; enfin vous avez bien voulu me suivre jusqu'au bout dans ce monde de petites gens et de petites choses vers lequel la pente de ma

sympathie m'a toujours entraîné et dont j'ai essayé de définir, dans ce livre des Humbles^ la douce et discrète poésie.

Je voudrais vous lire aujourd'hui des vers un peu moins réalistes, un peu moins terre à terre, et, dans les fragments que je désire vous faire connaître de mon volume intitulé : le Cahier rouge, et de mon poème ayant pour titre : Olivier, je tâcherai que mon choix s'arrête de préférence sur ceux où j'ai su mettre un peu plus de lyrisme et de fantaisie. Mais, il faut bien vous en prévenir, je ne vous entraînerai pas loin dans cette voie, et, hier encore, en relisant ces deux volumes, je constatais une fois de plus que décidément je n'étais qu'un poète tempéré, un poète de demi-teintes. Il a dû se passer, le jour de ma naissance, quelque chose d'analogue à ce qui a lieu dans les contes de Perrault lorsque le roi et la reine obtiennent enfin un nouveau-né et que les fées d'alentour sont convoquées autour du berceau du jeune prince. Les bonnes fées !k sont venues d'abord autour de mon berceau, et chacune d'elles m'a fait un don et m'a prédit un bonheur. La première m'a dit :

(( Tu auras quelque syntaxe; tes phrases ne

I s'embrouilleront pas trop dans les qui et dans les dont; tu te méfieras sagement de l'abus des adjectifs et des verbes auxiliaires; enfin tu parleras

et écriras à peu près correctement le beau langage de France. »

La deuxième m'a dit :

« Tu rimeras richement; tu éviteras autant que possible, à la fin de tes vers, les mots en ion et les adverbes en mem, et tu aimeras les rimes sonores et bien accouplées, qui sont pareilles à deux chevaux de race attelés au même carrosse ou à deux cygnes purs naviguant de conserve sur l'eau d'un bassin. y>

La troisième me dit :

<c Tu auras le don du rythme; tes paroles se scanderont, pour ainsi dire, toutes seules sur des mètres divers et compliqués, et tu logeras dans ton cerveau une faculté étrange qui battra la mesure à ta pensée. »

La quatrième me dit :

ce Tu saisiras facilement les aflSnités et les correspondances; tout se présentera à ton esprit sous la forme d'une comparaison et d'une image, et pour toi les mots ne contiendront pas seulement des idées, mais des sentiments et aussi des couleurs. »

Enfin toutes venaient de me faire un de ces cadeaux frivoles qui sont indispensables pour devenir un bon poète, lorsqu'une dernière fée arriva. Ahl celle-là, vous la connaissez bien et vous la voyez d'ici, courbée sur sa baguette, en-

fouie sous sa cape de mendiante, vieille, édentée, ridée, avec un nez en bec de corbin qui rejoint un menton de galoche! C'est la méchante fée, la fée Carabosse, celle que le Roi et la Reine négligent toujours d'inviter à la naissance de leur dauphin. Eh bien! elle est venue, cette méchante fée, auprès de mon modeste berceau; elle s'est penchée sur lui avec autant d'envie et de colère que s'il eût été orné du collier de la Toison d'Or ou du cordon bleu du Saint-Esprit, et elle m'a crié de sa voix chevrotante :

(( Soit, tu ne feras pas trop de fautes de français ; tes vers seront sur leurs pieds ; tu ne feras pas rimer, malgré le mauvais conseil d'Alfred de Musset, idée B-vec fâchée, et l'on ne verra pas, dans tes métaphores, ainsi que chez quelquesuns de nos orateurs politiques, (( s'éteindre l'hydre de l'anarchie » ou « naviguer le char de l'État )); mais il te manquera la qualité essentielle, le don suprême : Tu ne seras pas lyrique!

Et c'est pourquoi, au lieu de gravir jusqu'à la cime la montagne escarpée où souffle le sublime vent de l'inspiration, je me suis arrêté à mi-côte; c'est pourquoi, au lieu de m'élancer dans les espaces, en chevauchant le classique cheval ailé, je marche, le bâton à la main, dans les sentiers de l'idylle; et c'est pourquoi enfin, n'ayant jamais osé porter la main sur les cordes de la

grande lyre, je ne puis vous faire entendre, mesdames et messieurs, que de simples airs de flûte*.

Le Cahier rouge, dont je veux d'abord vous lire quelques passages, est un recueil fait sans plan préconçu et un peu au hasard. Comme je le disais dans les quelques lignes qui servent d'introduction au volume, j'avais l'habitude, tout en m'occupant de travaux plus importants, d'ouvrir, à mes heures de fatigue, un mince cahier qui traînait toujours sur ma table de travail, et de me délasser en y écrivant quelques poésies fugitives, à peu près comme un enfant paresseux illustre de pierrots pendus les marges de sa grammaire. C'étaient, le plus ordinairement, de légères fantaisies, des notes rapides, des croquis jetés; et je ne songeais même pas à publier ce Cahier rouge. Mais des amis, en me faisant visite, le prirent sur mon bureau, l'ouvrirent, le parcoururent, lui trouvèrent — ils étaient, à coup sûr, très indulgents — quelque charme dans sa négligence, quelque variété dans son désordre, et me décidèrent à le faire imprimer, tel qu'il

* A l'époque où François Coppée faisait ce trop modeste aveu, il n'avait encore écrit aucun de ses grands drames en vers; mais, plus tard, l'auteur des JacoUtes et des poèmes lyriques contenus dans les Paroles Sincères devait se donner à lui-même le plils éclatant des démentis.

était, sans même lui chercher un autre titre que cette étiquette quelconque de Cahier rouge.

Écrits, comme je viens de vous le dire, dans mes moments de lassitude, plusieurs poèmes du Cahier rouge sont empreints de cette tristesse sans motif, de cette mélancolie sans cause, de ce spleen, en un mot, qui est au fond du cœur de presque tous les poètes modernes et dont j'ai voulu donner la sensation, très enveloppée, dans la pièce ayant pour titre : Fantaisie nostalgique.

(Lecture de Fantaisie nostalgique.) .

Plus d'une pièce du Cahier rouge exprime ce sentiment nostalgique, mais je n'en choisirai pas d'autre; car j'aurai, tout à l'heure, en vous lisant mon poème à' Olivier, l'occasion d'insister sur cette note élégiaque. J'aime mieux vous faire entrevoir une des figures de jeunes filles qui, dans le Cahier rouge, traversent le souvenir du poète. Il a toujours éprouvé, en effet, en présence de ces êtres charmants et mystérieux un profond attendrissement que l'amère expérience de la vie n'a pu altérer dans son cœur et qu'il espère bien conserver toujours. C'est au sortir du bal qu'il ose suivre, par la pensée, la plus jeune et la plus jolie des danseuses qu'il a vue

passer devant lui dans le tourbillon de la valse, et que sa rêverie l'accompagne aussi loin que le permet le respect.

(Lecture de En sortant d'un BaL)

Il y a encore dans le Cahier rouge ce qui se trouve dans tous les recueils de poésies, des vers d'amour. Je me suis interdit, naturellement, d'en lire dans ces causeries publiques. En voici pourtant quelques-uns, si timides, si innocents, si respectueux, que vous voudrez bien me permettre une exception en leur faveur; car, je vous assure, l'Anglaise la plus prompte au shocking ne s'en offenserait pas. C'est à peine une déclaration, et c'est intitulé : Tresque une Fable. (Lecture de Presque une Fable.)

Enfin le Cahier rouge contient un certain nombre de pièces qu'on me fit l'honneur de me demander en faveur des œuvres patriotiques fondées à la suite des récents malheurs de la France. Je serai, c'est chose convenue entre nous, très sobre, dans ce choix de lectures, de ce genre de poèmes; mais puisque j'ai fait allusion, dans ma dernière causerie, à l'oubli beaucoup trop complet et trop rapide, selon moi.

dans lequel sont tombés nos désastres, je vous lirai quelques strophes où ce sentiment est exprimé, sinon avec éloquence, du moins avec une profonde conviction. Ces strophes sont adressées q4ux cAmputés de la Guerre.

(Lecture de Aux Amputés de la Guerre.)

Je bornerai là, mesdames et messieurs, mes citations du Cahier rouge, car je compte vous lire tout à l'heure des fragments assez importants de mon poème d' Olivier,

Jusqu'à présent, les différents volumes que j'ai ouverts devant vous n'étaient, comme vous avez pu le remarquer, que des réunions de pièces détachées, bien que quelques-uns d'entre eux, tels que les Toèmes modernes, les Intimités et les Humbles, fussent conçus d'après un plan d'ensemble, groupés autour d'une idée générale. ^^ Jusque-là je n'avais donc pas abordé une com- ^H position un peu étendue, un ouvrage de longue ^■haleine. Cette ambition devait me venir. J'étais

l8o SOUVENIRS d'un PARISIEN

mence à se sentir plus de confiance en lui, où il se rappelle, l'audacieux, que Lamartine a écrit Jocelyn, que Musset a écrit 'R^lla, et où il prétend, à son tour, concentrer son inspiration dans un livre unique, résumer son monde poétique dans un seul poème. C'est ce que j'ai essayé de faire en écrivant Olivier, et, je commence par l'avouer franchement, je sais mieux que personne que je n'ai pas complètement réussi. La critiqua a été sévère pour Olivier; elle a prétendu que ce poème reposait sur une idée trop subtile, sur un scrupule de conscience trop spécial, sur une délicatesse de sentiment trop personnelle, et qu'il n'était pas dominé, comme doit l'être un ouvrage de cette importance, par une forte et simple pensée, faite pour être sentie et comprise par tout le monde. Vous apprécierez tout à l'heure, mesdames et messieurs, l'équité de ce jugement. Pour moi, dont l'esprit a une tendance trop marquée à douter de lui-même et qui mesure si bien l'abîme qui sépare l'œuvre faite de l'œuvre rêvée, je m'incline toujours devant les critiques, sans les discuter et sans me défendre. Soit, Olivier est une œuvre incomplète, et c'est avec raison, peut-être, qu'elle n'a pas eu un sort aussi heureux que celles qui l'avaient précédée. Eh bien! qu'importe? C'est une revanche à prendre, un autre travail à accomplir,

CAUSERIES l8l

voilà tout! J'ai encore de la force et de la jeunesse, je me sens plein de cœur à l'ouvrage. J'écrirai un autre poème, — il est déjà commencé, — j'en écrirai deux, trois, s'il le faut, mais je mourrai à la peine ou j'atteindrai mon rêve, mon ambition, mon idée fixe : un bon et vrai poème moderne. Le sort d'Icare ne me fait pas peur; il s'est brisé dans sa chute, mais du moins il est tombé de haut. D'ailleurs, il n'y a que les médiocres esprits qui s'inquiètent du sort; que la publicité réserve à leurs productions. Je l'ai déjà dit quelque part : c'est vers la perfection qu'il rêve et non vers le succès qu'il constate que doivent tendre les efforts du poète, et, son livre une fois terminé, il ne doit pas s'en soucier plus que les arbres printaniers, couverts de jeunes pousses, ne s'inquiètent de leurs feuilles mortes du dernier automne.

Malgré la loyauté avec laquelle je vous tiens au courant des critiques adressées à mon livre et malgré la bonne grâce que je mets à les accepter, ne me croyez pas cependant, mesdames et messieurs, plus modeste que je ne le suis.

IVous vous méfiez, j'en suis sûr, des humbles avant-propos et des préfaces agenouillées, et vous avez bien raison, car ils ne sont pas sincères. Si, en vous parlant de mon poème, je ne «n'écrie pas, avec la superbe de Trissotin :

Je soutiens qu'on ne peut en faire de meilleur, Et ma grande raison, c'est que j'en suis l'auteur,

je n'en suis pas moins convaincu d'avoir fait, dans Olivier, œuvre de poète et d'artiste. Que dis-je! Je conserve pour cet ouvrage, le moins bien accueilli peut-être de tous ceux que j'ai mis au jour, un goût particulier que je ne désespère pas de vous faire partager tout à l'heure, de même qu'un père de famille aime avec une préférence de cœur et accompagne avec plus de tendresse dans la vie le moins favorisé de ses enfants.

Le sujet (ï Olivier est résumé dans le charmant vers de Théophile Gautier qui lui sert d'épigraphe :

Virginité du cœur, hélas ! si tôt ravie !

et le sentiment dont le livre est pénétré depuis la première page jusqu'à la dernière, c'est le regret de l'innocence. Un homme, au réveil des ivresses de la jeunesse dans lesquelles il a follement dissipé son cœur, reconnaît avec désespoir son impuissance d'aimer au moment où il rencontre l'être pur et charmant qui serait vraiment digne de son amour. Est-ce là une idée subtile et compliquée, comme on l'a prétendu ? Elle est au moins délicate, me semble-t-il, et elle trouvera certainement un écho dans les âmes d'élite

qui gardent toujours la honte de leur première faute et dont l'existence est empoisonnée par le regret du paradis perdu.

(Lecture de fragments d'Olivier.)

Voici bien des vers élégiaques; en voici beaucoup trop peut-être. J'espère, mardi prochain, dans ma quatrième et dernière causerie, vous en faire entendre d'autres, d'une inspiration plus mâle et d'un sentiment moins exclusivement personnel. Mais, pour me conformer à l'habitude que j'ai prise de vous donner, à la fin de chacune de ces séances, la primeur d'une pièce inédite, voici quelques strophes qui vous prouveront, mesdames et messieurs, que je ne pense plus, à l'heure qu'il est, qu'un poète doive abuser, comme je crains de l'avoir fait, du droit de se plaindre de ses douleurs intimes. Elles sont adressées à un de mes jeunes amis, qui m'avait soumis ses premiers vers, pleins de larmes et d'imprécations, et auquel j'ai répondu par cet appel au courage.

(Lecture de A un ÉUgiaque.)

QJ/c4ri{IÈéME Cq4USE%IE

Mesdames, Messieurs,

Dans ces causeries où je vous ai raconté, avec bonhomie et sincérité, me semble-t-il, les incidents de ma vie littéraire, vous avez dû être frappés par une particularité assez remarquable : c'est que, si j'ai eu la bonne fortune au lendemain du Tassant d'obtenir en un jour cette notoriété que tant d'autres mettent dix ans et plus à conquérir, toutes les tentatives que j'ai faites depuis lors ont été très vivement discutées et qu'il m'a fallu dix ans de lutte et de travail pour conserver et défendre cette situation conquise en un jour. Rien n'est, en effet, plus lourd à porter et plus difficile à maintenir qu'un succès obtenu au début de la carrière. Le public, ou du

CAUSERIES l8f

moins la partie la moins bienveillante du public, semble s'être pénétré de l'affreux mot de Talleyrand :

« Méfiez-vous du premier mouvement; il est toujours bon. »

Aussi son second mouvement, à ce public qui est presque aussi sceptique que Talleyrand, est-il de s'accuser d'entraînement et de surprise et de devenir très sévère envers ceux à qui, tout d'abord, il avait si facilement accordé sa sympathie. — J'ai subi cette loi de l'opinion dans toute sa rigueur. Pendant dix années, je puis le dire sans crainte d'être démenti, tous mes essais ont été accueillis par la critique avec ce sentiment de réserve, et il n'en est presque aucun qu'elle n'ait comparé, avec une insistance obstinée, à cette première œuvre qui m'avait si brusquement tiré de l'obscurité. Mes quelques pièces de théâtre, à une ou deux exceptions près, ont notamment été étouffées sous ce souvenir, écrasées par ce rapprochement. Ni les Veux Douleurs, ni VcAbandonnée, ni le %endei-vous, ni même le Luthier de Crémone, qui a cependant reçu un si flatteur accueil à la Comédie-Française, n'étaient jugés dignes de l'auteur du Tassant. Et c'était encore le même refrain quand je publiais un volume de poésies. En vain je m'efforçais, avec toute ma conscience et toute ma bonne volonté, de varier

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mes conceptions et de perfectionner ma forme; en vain je publiais ces Humhlcs et cet Olivier, les livres où, selon moi, j'ai mis le plus d'originalité et d'audace, tout cela n'était plus le Tassant, ne valait plus le Tassant, Ah! j'ai eu, je vous assure, des heures bien tristes et bien découragées au lendemain de ces représentations de pièces et de publications de volumes qui, toutes, semblaient me faire descendre d'un degré dans la faveur du public. Heureusement pour moi, j'écris pour moi-même plus que pour les autres, et je travaille bien moins pour avoir du succès que par besoin de produire et par désir de me contenter. J'ai donc continué à me manifester par tous les moyens et sous toutes les formes possibles, par le livre, par le journal quelquefois, par le théâtre quand je l'ai pu, et, comme l'opinion finit toujours par revenir aux patients et aux laborieux, elle s'est aperçue — au bout de dix ans, comme je vous le disais tout à l'heure — que mes oeuvres formaient un nombre très respectable de volumes, que j'avais écrit, étant encore jeune, une quinzaine de mille vers au moins, et que je n'étais peut-être plus seulement, selon la formule malicieusement bienveillante que l'on semblait avoir adoptée pour désigner mon humble personne, l'heureux auteur du Tassant.

Pauvre petit Tassant, douce inspiration d'une

heure radieuse de mes vingt-cinq ans, pardonnemoi les minutes d'impatience et de mauvaise humeur que m'a causées bien des fois ton nom, malignement prononcé pour déprécier mes créations nouvelles. Tu n'en es pas moins resté l'enfant bien-aimé de ma jeunesse, le rêve d'idéal et d'amour qu'on ne fait qu'une fois dans la vie, et jamais je n'ai oublié, gentil chanteur d'une nuit de clair de lune, que je te devais cette première récompense du poète, ce premier rameau de laurier, qui a fait pleurer de joie ma vieille mère et qui m'a donné pour toujours le courage et l'espérance !

Le revirement favorable de l'opinion dont je parlais, je l'ai surtout constaté par l'accueil qu'a reçu du public et de la critique mon dernier recueil intitulé : les l^cirs et les Élégies. Il est divisé en quatre parties bien distinctes : les T^cits épiques, les zMois, VExilée et les Jeunes Filles. J'insisterai seulement, si vous le voulez bien, sur la première partie, parce qu'elle trahit un nouvel effort de mon esprit, et, fidèle à mon programme, je vais essayer de vous dire, mesdames et messieurs, comment j'ai été amené à écrire ces T{écits épiques.

Comme vous avez pu vous en convaincre par mes précédentes causeries, je suis avant tout un poète moderne et même spécialement un poète

parisien. Les nombreuses poésies de ce genre que je vous ai lues en offrent la preuve évidente, et c'est dans mes promenades à travers la grand' ville que j'ai rencontré mes meilleures inspirations. Mais on ne peut pas toujours s'en aller par les rues faire la chasse aux idées et la chasse aux rimes. Les saisons inclémentes ne le permettent pas. On se réfugie alors dans les musées et dans les bibliothèques, où tout vous parle du passé, ou, plus souvent encore, on reste chez soi, enfoui dans son fauteuil préféré, rôtissant sa pantoufle aux tisons de son foyer, et tenant à la main un livre qui, lui aussi, fait quelquefois rêver de temps anciens et de lointains pays. Or je suis un grand liseur, et mon modeste logis est tapissé de ces livres qu'un poète a si bien appelés des amis froids, mais sûrs. Je suis aussi un grand coureur de galeries et de musées; je m'arrête même volontiers devant les devantures de bric-à-brac, et de plus j'aime à compléter et à fixer par une lecture l'impression que m'a donnée un objet d'art ou de curiosité. C'est une façon de s'instruire en s'amusant que je recommande à tout le monde. Voir d'abord; ensuite, savoir. — En revenant d'une visite aux salles égyptiennes du Louvre, je relis le charmant 'Homan de la zMomie, de Théophile Gautier, ou les admirables paroles prononcées par Isis dans

la Tentation de saint oAntoine, de Gustave Flaubert, et, le lendemain, pris du désir d'en savoir davantage, je vais à la Bibliothèque feuilleter le grand ouvrage de Leipsius ou parcourir les travaux de M. Mariette ou de M. Maspéro. Puis la folle du logis se met de la partie. Pendant huit jours je ne rêve plus que d'obélisques, d'hypogées, de sphinx et de pyramides, de dieux à tête d'épervier promenés en barque sur le Nil, de Pharaons impassibles sur leurs trônes, les mains sur les cuisses et coiffés de Vurœus sacré, et de tous les mystères de l'Egypte antiquei — En sortant du musée de Cluny, où ma flânerie s'est arrêtée devant une armure niellée et damasquinée d'or, j'ouvre volontiers Froissart ou Joinville, et me voilà parti pour les croisades, les nobles pas d'armes et les grandes chevauchées. — La méthode est excellente, je vous assure. La vue d'un Bouddha de bois doré, avec ses deux doigts levés pour bénir et ses yeux hypnotisés, fait mieux comprendre le beau livre d'Eugène Burnouf Au souvenir d'un portrait historique, s'éclaire et s'anime une page de Michelet ou de Saint-Simon. Une statue grecque est complétée par un chant d'Homère, un buste de Néron par un livre de Tacite, et un primitif italien par un évangile.

Ces courses dans le passé sont pour l'homme

d'imagination la source de fécondes rêveries, et ce sont elles qui m'ont inspiré cette suite de courts poèmes historiques, de légendes concises que j'ai osé intituler : T{cclîs Épiques. J'ai longtemps hésité avant de m'engager dans cette voie, où j'étais sûr de rencontrer à chaque pas la trace du passage de Victor Hugo. Il y a peu d'espoir de butin pour le chasseur dans les sentiers où il suit les empreintes du lion, et, dans la Légende des Siècles, le prodigieux poète a passé en revue toute l'histoire de l'humanité. Mais on ne ferait jamais rien si l'on se laissait décourager par les chefs-d'œuvre. Je me suis donc mis bravement à la besogne, et j'ai composé mes brèves épopées en me disant que dans les expositions de peinture on peut encore regarder avec intérêt les petites toiles de genre, placées au-dessous — bien au-dessous — d'un splendide tableau d'histoire.

Avant de vous lire un choix de mes récits épiques, permettez-moi d'insister, mesdames et messieurs, sur la manière dont ils ont pris naissance et se sont peu à peu formés dans mon esprit. Car on se représente trop volontiers le poète comme un improvisateur, et on ne s'imagine pas que ses vers lui coûtent beaucoup d'efforts. Le public apprend sans étonnement qu'une poésie a été écrite en un jour, en une

heure même, mais il ne se rend pas compte de la longue préparation que cette poésie a d'abord subie dans le cerveau de son auteur. Certes, il est tout simple qu'un poète conçoive des fictions et les raconte en vers, mais il est tout simple aussi que ma montre marque l'heure et les minutes. Ouvrez-la cependant; examinez les menus ressorts, les rouages compliqués qui la meuvent, et vous serez saisis de surprise et de respect en pensant à la somme de travail que représente la délicate machine. Chacun de vous se rappelle, mesdames et messieurs, que, lorsqu'il était petit enfant, assis sur les genoux d'un indulgent aïeul ou de quelque ami de la famille, il retirait parfois du gousset du bonhomme un oignon de forme ancienne, qu'il se l'appliquait contre l'oreille pour en entendre palpiter le rapide mouvement, et, pris enfin d'un désir fou de connaître le secret qui animait cette boîte d'or, il s'écriait, en adressant un regard suppliant au vieil ami ou au grand-père :

— Fais voir la bébête!

Eh bien! c'est la même curiosité que je voudrais vous inspirer avant d'essayer de vous faire assister à la singulière incubation que la pensée subit dans le cerveau du poète avant d'avoir trouvé sa forme définitive.

Prenons en exemple, s'il vous plaît, cette

courte pièce intitulée : S ennachérih , que je vais d'abord vous lire.

(Lecture de Sennachérib.)

C'est un récit très laconique, vous le voyez; il n'a qu'une quarantaine de vers et ne semble pas, au premier abord, m'avoir coûté beaucoup de peine et de réflexion. Mais considérons un peu comment l'idée m'en est venue.

Un jour, je traverse le musée assyrien, dans les salles basses du Louvre. Je suis frappé par le caractère colossal de cet art barbare et primitif. J'admire ces taureaux à figure d'homme, déployant leurs ailes formidables sur le granit des bas-reliefs, ces géants coiffés de mitres énormes, à barbes tressées, qui étouffent des lions dans leurs bras, et tous ces impérissables témoins d'un des plus puissants empires qui aient existé. Je sors de là rêvant de civilisations disparues, de villes détruites, de races abolies. Je me rappelle une page de la Bible où j'ai entrevu, dans le mystérieux lointain de la légende, ce roi de Ninive, ce Sennachérib, qui apparaît là comme une personnification monstrueuse des despotes de l'antique Orient. Je relis le livre sacré, et, mis en goût d'érudition, je feuillette les travaux des assyriologues , j'épelle avec eux le grimoire

des inscriptions cunéiformes, où Sennachérib se nomme Sin-Akki-Erib, le roi de Juda Ezéchias Kliaza-Kian, et Jérusalem Ursalimni. Et tout ce passé tragique défile devant mes yeux. Que de guerres, que de conquêtes, que de travaux, que de splendeurs, qu e de crimes ! Des cités immenses sont rasées; des peuples entiers sont emmenés en esclavage; de fabuleux trésors s'accumulent; des monuments indestructibles s'élèvent; et puis, un jour, cet homme qui a fait tant de victimes, ce tyran qui a ordonné qu'on coupât les mains et qu'on crevât les yeux à des milliers de captifs, ce monstre, enfin, est égorgé par ses propres enfants! Et mon imagination s'exalte à ce dénouement vengeur. Grâce à Dieu, il y a donc quelquefois une justice! Cet être couvert de sang et d'horrible gloire fut, du moins, haï et châtié par les siens; il est tombé sous le fer des parricides! et le dernier des esclaves que son ordre cruel avait fait si odieusement mutiler avait peut-être, lui, des fils pieux qui l'entouraient de respect et d'amour! Et voilà mon poème conçu! Une fable et une idée morale jaillissent à la fois de ce contraste! — Et ces études dans les musées, ces fructueuses lectures, ces longues rêveries ne m'ont pourtant servi qu'à écrire ces quelques vers, ce conte d'un instant, dont je pourrais dire et dont vous pourriez

croire que, comme l'Oronte du (^Misanthrope, je n'ai mis qu'un quart d'heure à le faire.

Mais je ne dois pas trop m'attarder au plaisir de causer avec vous, et, maintenant que vous savez comment j'ai songé à écrire des récits épiques, il est temps que je vous en lise quelques-uns.

Voici d'abord un Évangile que vous ne trouverez, je vous en préviens, ni dans saint Jean, ni dans saint Mathieu, ni dans le volumineux recueil des apocryphes, car il est absolument imaginaire. J'aurais voulu qu'il donnât l'impression de ces fresques que de pieux moines, qui étaient aussi de grands artistes, peignaient jadis sur le cloître d'un couvent ou d'un Campo-Samo et qui ont gardé le calme de la foi et la douceur de la prière.

(Lecture de Un Évangile.^

De Jésus au Bouddha, la transition est aisée. Ecoutez donc cette courte légende ou j'ai tenté d'évoquer la mystique figure du Messie Indien. (Lecture de l'Hirondelle du Bouddha.)

Sautons quelques pages, c'est-à-dire quelques siècles, et arrêtons-nous au temps des croisades,

si fertile en belles légendes. C'est cependant en vain que vous chercheriez celle que je vais vous lire dans les parchemins jaunis des vieilles chroniques; car elle ne m'a été inspirée que parla vue d'une épée de combat datant de cette héroïque et naïve époque.

(Lecture du Jugement de l'Épée.)

C'est

encore une

epee,

hélas! cette bu-

veuse de sang ne joue-t-elle pas le principal rôle dans cette longue tragédie qu'on appelle l'histoire? — c'est encore une épée qui va figurer au premier plan du poème intitulé : Le Liseron, épisode de l'horrible guerre des Hussites. Mais cette fois, du moins, la violence sera domptée par la douceur, le glaive sera vaincu par une fleur sauvage.

(Lecture du Liseron.)

Quelques-uns de mes récits ont, comme vous le voyez, un certain développement. Je vous demande la permission de vous en lire encore un, que j'ai longuement rêvé devant les toiles splendides d'Eugène Delacroix et d'Henri Regnault. J'ai tenté d'évoquer dans ce poème un des

IÇ6 SOUVENIRS d'un PARISIEN

monstres les plus magnifiques de l'histoire, Mahomet II, le vainqueur de Constantinople, et aussi cet Orient de l'Islam qui, pour moi, se résume en deux mots : du sang et du soleil!

(Lecture de la Tête de la Sultane.)

Voici des spectacles bien sanglants et bien terribles. Hélas! on en trouve de pareils à chaque page de l'histoire de l'humanité. Cependant, sur cette misérable terre que, depuis son origine, nos crimes et nos folies arrosent de sang et de larmes, s'épanouissent aussi les fleurs adorables de l'amour et du dévouement. Nous irons, si vous le voulez bien, jusqu'au fond de l'Asie, au milieu de ces pauvres parias de l'Inde qui sont, comme vous ne l'ignorez pas, les êtres les plus malheureux et les plus injustement traités de toutes les sociétés humaines, afin d'y cueillir une de ces fleurs divines.

(Lecture des Parias.)

J'espère, par les quelques fragments que je viens d'avoir l'honneur de vous lire, vous avoir donné une idée suflBsante de ces l{écirs épiques, qui forment la majeure partie de mon dernier ouvrage. Je ne m'arrêterai pas sur les autres divi-

sions du livre, les éMois, V Exilée et les Jeunes Filles; car elles ne contiennent que des vers élégiaques, et je vous en ai déjà dit un assez grand nombre dans mes précédentes causeries. Je n'en détacherai pour vous qu'une seule pièce encore, celle qui clôt le volume; elle aura le mérite de contraster avec les scènes dramatiques que j'ai fait passer, ce soir, devant vos yeux, et nous permettra de nous séparer sur une plus douce impression.

(Lecture de Prise de Voile.)

Me voici parvenu, mesdames et messieurs, à la fin de ces causeries où j'ai examiné devant vous l'ensemble de mes poésies. En entreprenant cette tâche, je ne me dissimulais pas tout ce qu'elle avait de scabreux et de délicat, car j'avais à éviter deux écueils aussi dangereux l'un que l'autre, la fausse modestie et la ridicule vanité. Votre bienveillance attentive et les témoignages si flatteurs de votre satisfaction que vous m'avez accordés généreusement me laissent supposer que j'ai su garder la mesure nécessaire et suivre le programme que je m'étais imposé et qui consistait tout simplement à parler de moi comme j'aurais parlé d'un autre. Le courant de sympathie qui s'est établi entre vous et moi m'a

mis au cœur un lien si doux et si fort que je ne me décide à quitter cette place qu'avec l'espoir de la reprendre un jour. Voici bientôt la belle saison, qui va nous disperser tous; mais, quand le prochain hiver nous réunira de nouveau à Paris, je compte revenir m'asseoir dans ce fauteuil pour y causer avec vous de mes essais dramatiques comme je vous ai parlé de mes poèmes, et peut-être aussi pour vous donner la primeur de quelques ouvrages inédits que j'ai déjà en portefeuille ou que je termine en ce moment. Ce ne sont donc pas des adieux définitifs que je vous adresse; ils me causeraient un trop vif regret; et, en vous disant encore une fois : Merci! je suis heureux de pouvoir ajouter : Au revoir!

Paris

Promenades et Intérieurs

Paris

Promenades et Intérieurs

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