LES OISEAUX DE PARIS
'Oiseau, de Michelet, est un livre délicieux et semble tout d'abord complet. J'y découvre pourtant une lacune. Michelet a observé, pendant de longs séjours à la campagne ou au bord de la mer, une grande quantité d'oiseaux. Il a étudié les mœurs de beaucoup d'autres, soit dans les jardins zoologiques, soit dans les ouvrages spéciaux, et il pouvait penser qu'il ne restait plus rien à dire à ce sujet.
Eh bien! il manque un chapitre à son livre ou, plutôt, un chant à son poème. Est-ce oubli? Est-ce dédain? toujours est-il qu'il a négligé tout un peuple d'oiseaux, ceux des villes, ceux de Paris en particulier, et que c'est grand dommage, car ils méritaient d'attirer l'attention d'un tel observateur.
Il y en a de deux sortes : les captifs et ceux qui vivent en liberté.
Pour les premiers, on éprouve surtout la pitié qu'inspirent toujours les prisonniers et les esclaves. Ces serins des Canaries, dans leur riche volière, cette pie, dont on a coupé l'aile et qui sautille sur les pavés d'une cour, devant la loge d'un concierge, ce cacatoès, sur son perchoir, avec une chaîne à la patte, on les plaint comme captifs, bien qu'ils soient des captifs gavés, choyés, et que sans doute ils ne renonceraient pas volontiers à leur servitude.
De plus, ils se rendent insupportables à beaucoup de gens. Je connais des personnes qui les jugent avec sévérité. Le ramage des serins est monotone, à la longue, et finit par assourdir. La pie, dont le plumage, blanc et noir, fait une si jolie tache sur le ciel, se transforme, quand elle ne vole pas, en un vilain petit oiseau de proie, jetant des cris affreux et sans cesse prêt à mordre. Quant au perroquet, malgré la splen-
deur de sa parure il est d'aspect rébarbatif et antipathique et apparaît à certains comme un méchant et dangereux animal, dont l'œil stupide ressemble à un bouton de culotte, dont le bec, courbe et dur comme du fer, menace quiconque l'approche d'une blessure cruelle, et qui, quoi qu'on en dise, imite fort mal la voix humaine.
En général, il est vrai, il pousse un cri strident ou grommelle des sons inarticulés. Mais allez donc persuader cela à la vieille dame dont il fait les délices ! Au moment même où il vient de pousser sa rauque clameur ou de bredouiller on ne sait quoi d'inintelligible, elle attire votre trop distraite attention sur ses talents oratoires.
(( Écoutez, dit-elle, avec quelle facilité d'élocution il prononce Tapa ou c4s-ru déjeuné Jacquor ?
Si vous voulez toute ma pensée, je trouve cela plus touchant que ridicule. Le plus souvent, en effet, les oiseaux domestiques animent la solitude de gens qui, sans eux, seraient plus seuls encore.
Dans une rue de mon voisinage, je me suis parfois amusé d'un sansonnet, suspendu dans sa cage d'osier, à l'échoppe d'un savetier révolutionnaire, et qui, pour flatter les passions poli-
tiques de son maître en train de marteler une empeigne, lui siffle, de quart d'heure en quart d'heure, les premières notes de Vlmernanonale.
Quant à la vieille dame de qui je raillais un peu la partialité en faveur de son perroquet, elle n'entendrait pas trois paroles par jour, reléguée dans son fauteuil de valétudinaire, sans la présence de ce familier qui lui donne l'illusion d'une compagnie intelligente.
Pauvre femme! Elle a vécu jadis de la vie de tout le monde. Elle a eu la jeunesse, l'espoir, la famille, les mille joies, les mille intérêts, les mille tourments de l'existence. Et, peu à peu, tout s'est écroulé autour d'elle, tout a disparu. Ayant sauvé juste assez d'argent pour ne pas mourir de faim, elle finit ses jours après la mort des siens, résignée mais si triste.
Comment voulez-vous que mon sourire ne se mouille pas d'une larme devant l'affection qu'elle a vouée au dernier compagnon de ses heures douloureuses, à ce perroquet qui, dans la pénombre de son déclin, met l'animation de sa voix enrouée mais coutumière, l'illusion humaine de son regard hébété mais vivant ?
Ah! qu'elle serait ravie par l'anecdote suivante. J'ai connu, au Havre, un perroquet rapporté à l'une de mes parentes par son mari, capitaine au long cours, dont le trois mâts faisait
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un service régulier pour les Antilles. Au début, ce perroquet fut pareil au célèbre Vert- Vert et, comme le héros du poème de Gresset, ne cessa de répéter les commandements de marine, jetés par les officiers pendant la manœuvre, et les jurons de l'équipage : — Amurez la misaine ! ou une série de N. de D.... Il se corrigea pourtant et, dans l'atmosphère calme de la maison où il vivait, devint un oiseau parfaitement élevé. Bientôt il appelait, avec un singulier accent de tendresse, les petites filles de la famille par leur petit nom, et quand je fis sa connaissance c'était vraiment un perroquet de la meilleure compagnie, un parfait gentleman.
Soyons cléments aussi pour le chardonneret qui accompagne de sa chanson discrète le bourdonnement de la machine à coudre sur laquelle se tient penchée, du matin jusqu'au soir, cette ouvrière, jeune celle-ci, mais seule pourtant comme la vieille dame, et dont le gazouillis berce les rêves.
Vieux sentimental que je suis, je consens de tout mon cœur à ce que « Jenny l'ouvrière » ne se borne pas aux pots de fleurs ou au cadre de volubilis qu'elle cultive sur la fenêtre de sa mansarde et qu'un oiseau chéri, dans sa cage, soit traité par elle avec tous les soins les plus tendres, qu'il ait en abondance le grain préféré,
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une petite baignoire spéciale emplie d'eau pour y rafraîchir son plumage, un os de seiche pour affiler son bec.
Dans un ancien mélodrame de Félix Pyat, aujourd'hui désuet, le Chiffonnier de Taris, une pauvre ouvrière séduite par un scélérat d'aristocrate, bien entendu, — en pourrait-il être autrement sous la plume du farouche professeur de barricades? — est sur le point de s'asphyxier à l'aide du classique fourneau à charbon dont le magasin d'accessoires de l'Ambigu et de la Porte-Saint-Martin était, à cette époque, soigneusement pourvu. Elle a, sur sa fenêtre, comme il convient, des pots de fleurs et un bouvreuil en cage. Or, avant d'allumer le fatal réchaud, avant de fermer et de calfeutrer sa croisée, elle dit adieu à son jardin suspendu et ouvre la cage du bouvreuil en s'écriant : « Fleurs, survivez-moi! Et toi, petit oiseau, sois libre! »
Riez de moi tant que vous voudrez, ces choses-là m'attendrissent. Je suis la dernière grisette.
Néanmoins, d'une manière générale je suis tout à fait opposé à la captivité des oiseaux, car elle est parfois accompagnée de tortures. J'ai connu notamment une dame sans pitié qui tenait des rossignols en esclavage et qui leur
faisait crever les yeux, obéissant au préjugé stupide qui affirme que les rossignols aveugles exécutent mieux que les autres leurs prodigieuses vocalises.
Mais assez parlé des oiseaux captifs. Ceux qui, surtout, eussent été dignes de tenter la plume de Michelet, et dont je voudrais dire ici quelques mots, — si parva licet... — ce sont ceux qui vivent en liberté dans la grande ville. Oh! combien la bonne hospitalité qu'elle leur offre était faite pour attendrir ce grand ami du peuple ailé!
Tout paradoxal que cela puisse paraître au premier abord, une capitale est, pour l'oiseau, un asile plus sûr que la plaine ou que la forêt. Il y trouve plus aisément sa nourriture. Il n'y craint pas le plomb du chasseur.
Parlons d'abord des hirondelles. A Paris elles sont innombrables. Elles y choisissent de préférence, pour bâtir leur nid, les vieilles constructions, et la caserne de Babylone, par exemple, voisine de mon logis, en abrite un grand nombre chaque année.
Quand je les vois tournoyer dans le morceau de ciel que, Parisien favorisé, j'ai encore devant les yeux, je suis certain que les beaux jours sont proches. Je ne doute pas, au contraire, que le mauvais temps soit imminent lorsque, à la fin
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de l'automne, je les vois s'assembler dans l'espace et se livrer à des exercices compliqués, à des formations savantes, à mille préparatifs en vue du lointain voyage.
La vie, les habitudes, on pourrait dire la psychologie des hirondelles, a fait l'objet de nombreuses études. On leur prête des coutumes assez féroces. Ne prétend-on pas qu'avant de partir elles tuent, à coups de bec, celles d'entre elles qui ne sont pas en état de voyager, manière un peu bien radicale de leur épargner les fatigues de l'azur?
Est-ce vrai? Ce serait un exemple nouveau de la férocité de la nature, et Michelet, je pense, n'aurait pas insisté sur cette manifestation de l'instinct primordial.
Hélas! Valma mater est, trop souvent, une marâtre. J'ai lu quelque part que le rossignol — dont je décrivais tout à l'heure le misérable sort quand il est en captivité — à l'état libre ne chante que pour éloigner je ne sais plus quel oiseau de proie qui, sans cesse, menace les œufs que la femelle est en train de couver, au printemps. Ainsi ces notes si pures, ces harmonieux soupirs, ces roulades folles qui nous émeuvent et nous charment délicieusement ne seraient qu'une succession de cris d'effroi! Ah! la science — même l'ornithologique — est une terrible et
décevante personne quand on prend ses leçons au pied de la lettre.
Pour moi, je m'obstine, d'accord avec tous les poètes, à considérer le rossignol comme un amoureux et un musicien de génie : Roméo qui serait en même temps Mozart.
Si la réalité n'est que laideur, détournons un peu nos regards de la réalité pour les porter sur des images moins affreuses. Et, lorsque nous observons les randonnées des hirondelles dans le ciel déjà embrumé d'automne, songeons seulement aux pays merveilleux vers lesquels elles vont émigrer, et représentons-nous le tourbillonnement de leurs ailes frôlant les pyramides d'Egypte ou les frises du Parthénon.
Les pigeons ramiers sont aussi très nombreux à Paris. Etant de naturel peu sauvage, ils font leur nid dans les arbres de nos jardins publics, aux Tuileries, au Luxembourg, au Jardin des Plantes. Assurément, ils préféreraient moins de va-et-vient autour d'eux, une intimité plus tranquille, et quand ils peuvent découvrir un coin à l'écart ils y élisent domicile avec joie. C'est ainsi qu'ils pullulaient dans l'espèce de forêt vierge en miniature qui avait poussé sur le quai d'Orsay, jadis, parmi les débris calcinés de la Cour des Comptes, sinistre souvenir des incendies de la Commune.
Flâneur endurci que je suis, j'ai très souvent observé les pigeons ramiers dans cet endroit sauvagement poétique et qui, en plein mouvement parisien, réservait au curieux de pittoresques surprises.
J'ai fini par me rendre compte que la solitude du lieu et son aspect farouche n'étaient pas les seules raisons qui attiraient là les pigeons. A côté de ces ruines, en effet, se trouvait, alors, le quartier Bonaparte, une caserne de cavalerie où logeait un régiment avec ses chevaux; et les dragons avaient pris l'habitude, pour se distraire, de jeter chaque jour, dans la rue de Poitiers qui séparait leur mur des décombres de l'ancien palais dévasté, quelques poignées de grains. Et, m'étant plus d'une fois diverti devant ce repas offert aux pigeons par les soldats, je me demandai, avec une sympathique inquiétude, dès le commencement des travaux de la nouvelle gare d'Orléans, ce que ces pauvres oiseaux allaient devenir. Je doute fort qu'ils aient trouvé un gîte aussi agréable et une table aussi bien servie.
Oui, Paris est particulièrement accueillant pour les oiseaux. Je regrette vraiment la belle page que Michelet aurait pu écrire sur nos hirondelles migratrices, qui se plaisent tant, semblet-il, dans les cités d'art et de pensée et ne se consolent de quitter Paris, lorsqu'elles en sont chassées par les frimas, que parce qu'elles vont à Athènes. Comme il eût bien parlé aussi de nos merles, si dodus, si fringants, et dont l'harmonieux concert domine même le tapage de la rue. Et nos moineaux si gais, si amusants, familiers jusqu'à l'effronterie avec les passants, s'envolant sous les pas des chevaux, se mêlant, pour ainsi dire, aux jeux des enfants du faubourg! Quelle joie pour le bon Michelet de nous les montrer, heureux et libres, dans l'immense Paris, ces gavroches ailés, ces gamins du ciel!
Mais, pendant que j'y suis, pourquoi ne raconterais-je pas ici les relations très intimes qu'un bon hasard m'a permis d'entretenir avec le peuple ailé de la grande ville?
Cela remonte au temps de ma jeunesse, au bon temps, comme a dit je ne sais plus qui, où
j'étais si malheureux. Malheureux? Non pas, mais fort pauvre, ce qui est bien différent. Il ne faudrait point me pousser beaucoup pour me faire avouer que je regrette ces lointaines années ou je sentais rarement deux écus se frotter l'un contre l'autre dans mon gousset, mais où mes rêves de jeune poète étaient pleins d'étoiles. Et personne, je l'espère, ne contestera la supériorité d'un astre sur une pièce de cent sous.
Or, en ce temps-là, je demeurais à Montmartre, avec ma mère et ma sœur, dans un étroit logement dont j'occupais la plus petite chambre. Quatre pas de long sur trois de large, un lit, une table avec a tout ce qu'il faut pour écrire », une chaise, des livres sur une planche. Vous voyez d'ici l'étroit décor. La fumée de deux cigarettes suffisait pour y créer un brouillard aussi intense que le « fog y> des bords de la Tamise. Grand fumeur, j'ai écrit mes premiers poèmes enveloppé d'un nuage, ainsi que faisait Jupiter pour se livrer à des plaisirs moins innocents.
Dans les beaux jours, par exemple, cette chambrette — j'allais dire cette cellule — devenait délicieuse; car je n'avais qu'à ouvrir la fenêtre pour me trouver — positivement — dans l'intérieur d'un grand arbre, d'un orme magnifique, qui eût été digne d'ombrager, sur une grande route, le « pavé du roy », et qu'on
avait respecté — je me demande par quel heureux oubli — dans cet encombrement de maisons à cinq étages, à une portée de fusil de la place Pigalle.
\^L Vous devinez bien que cet arbre exceptionnel ^^ était habité. Quel ramage! Il y avait là toute une république de pierrots. Leur effronterie est célèbre, et ils ne se gênaient pas, je vous prie de le croire, pour ce paisible voisin installé à sa fenêtre, devant une feuille de papier, et se grattant seulement la tête, de temps en temps, avec le bout de bois de son porte-plume, quand il cherchait une rime. J'ai donc pu, de très près, observer leurs mœurs, qui, dès le début du printemps, sont scandaleuses. Alors, j'assistais à leurs rapides caresses, que voilait à peine le jeune et grêle feuillage d'avril, et tout le grand orme frémissait d'amour. Bientôt des' nids se suspendaient à toutes les fourches du branchage. Je voyais construire ces nids, et c'est ainsi que j'ai pu constater que ceux des oiseaux des villes ne sont pas tout à fait pareils à ceux des oiseaux de la campagne, qui sont uniquement faits de débris végétaux. Le moineau de nos faubourgs ramasse et emploie toutes sortes de matériaux pour bâtir sa fragile demeure. Chiffonnier délicat, ayant son bec pour crochet, il ne laisse pas perdre le bout d'étoffe
coupé par les ciseaux de la couturière, le petit morceau de ruban jeté par la modiste. Le pierrot de Paris profite de ce qu'abandonne sa gentille compatriote — le trottin — qui lui ressemble par sa vive et légère allure.
Oh! quelles bonnes heures j'ai passées, dans l'intérieur de mon arbre, avec mes moineaux! Leur continuel « cuik cuik » ne m'empêchait nullement de travailler. N'y a-t-il pas, au contraire, un harmonieux accord entre la musique qui murmure dans le cerveau d'un poète et le concert des oiseaux? C'est en écoutant mes moineaux de Montmartre que j'ai écrit le Tassant, et je me reproche aujourd'hui de les avoir effarouchés quelquefois, quand, dans le feu de la composition, je me levais brusquement et déclamais à voix haute mes vers — qui ne valaient pas leurs chansons.
D'ailleurs, j'étais prédestiné, il faut le croire, à toujours vivre familièrement avec les oiseaux parisiens; car, dans mon logis actuel, où j'habite depuis un quart de siècle, j'ai sous les yeux un vaste jardin, qui, comme le vieil orme témoin de mes jeunes années, est enchanté, lui aussi, dès le premier sourire d'avril, par les gazouillements et les frissons d'ailes.
Mais maintenant je n'ai plus pour seuls camarades des moineaux plébéiens, des pierrots de
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la rue. J'ai fait des connaissances plus distinguées dans le monde volant, je suis entré en relations avec l'aristocratie aérienne — et principalement avec des pinsons et des merles.
Merles ! Pinsons ! Ces deux mots suffisent, n'est-ce pas? pour évoquer toutes sortes d'idées bucoliques et de sensations champêtres; et vous vous demandez, je suppose, comment il est possible de se les procurer en plein Paris, tout près du "Bon éMarchc.
C'est ainsi, pourtant. Dans ce coin privilégié du faubourg Saint- Germain, très (( vieille France », plein d'hôtels et de couvents, on trouve encore des jardins, que dis-je? des parcs dans le goût de Le Nôtre, avec boulingrins et charmilles, dont le terrain vaut plusieurs centaines de francs le mètre. Immobiliser un tel capital pour le plaisir de cueillir quelques roses et d'entendre chanter quelques oiseaux, à la bonne heure! Voilà ce qui peut s'appeler du luxe. Il y a quelques mois à peine, tout près du boulevard des Invalides, des vaches paissaient dans une prairie; et j'ai connu aussi, dans les mêmes parages, un verger dont chaque poire — étant donné le prix du terrain — représentait bien une valeur de deux ou trois louis. On m'en a offert quelques-unes ; elles étaient immangeables.
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C'est un de ces jardins — et non l'un des plus grands — que je vois, sans même me lever de mon fauteuil de travail, et dans lequel, grâce à la courtoise hospitalité du propriétaire, je puis, quand il me plaît, faire les cent pas. Il est plein d'oiseaux, et, je le répète, d'oiseaux virtuoses, qui, au printemps, exécutent leurs vocalises comme à l'orée d'un bois ou sur les bords d'une rivière, sans avoir l'air de se douter qu'à une centaine de mètres de là tout au plus la rue pousse sa clameur assourdissante et que la corne du tramway jette ses gémissements plaintifs.
Ce terrain qui, à notre époque, vaut une fortune, a, depuis trente ans que j'habite la maison, passé en différentes maints. J'ai eu, si je peux parler ainsi, plusieurs propriétaires tués sous moi. L'un d'eux — alors le jardin n'était qu'un enclos presque campagnard — y cultivait des arbres fruitiers, poiriers, cerisiers, qui lui donnaient des fruits détestables, mais auxquels son amour-propre d'horriculteur attachait le plus grand prix. Aussi était-il l'ennemi irréconciliable des oiseaux, qui les abîment en les becquetant, et en particulier des merles.
Il leur faisait une guerre acharnée, disposant des pièges de toute sorte, et, quand ces engins ne suffisaient pas, les tuant à coups de fusil.
Mais il se trouvait qu'un de nos voisins, au contraire, aimait jusqu'au dilettantisme le concert donné par les oiseaux. Charmé par les merles et révolté par la cruauté et les mœurs barbares du jardinier-propriétaire, il employa tous les moyens pour arrêter le carnage.
Persuasion, menaces, rien n'y fit. Le massacre impitoyable et régulier continuait. Alors, en désespoir de cause, il s'avisa d'un stratagème homéopathique, pour ainsi dire.
Ah! tu veux tuer des merles, mon gaillard? Eh bien! nous allons voir!
Un matin il s'en alla, mystérieux et souriant, jusqu'au quai de la Mégisserie, chez un marchand d'oiseaux, et, tremblant de joie, de cette joie mauvaise que procure la vengeance, il acheta tous les merles qu'il put trouver, les fit mettre dans une cage, et les rapporta chez lui. Puis, le soir, furtivement, il les lâcha dans le jardin.
Le féroce horticulteur ne se découragea pas. Il doubla le nombre de ses pièges et brûla toute sa poudre. Le voisin recommença son manège. Tant et si bien que l'amateur de cerises aigres et de poires caillouteuses y renonça. Désolé mais désormais inoffensif, il raccrocha sa carabine et négligea ses pièges.
Ce qui l'étonna le plus, d'ailleurs, c'est qu'à
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partir de ce moment les oiseaux destructeurs, au lieu d'augmenter, diminuèrent. Il n'a jamais pu savoir pourquoi.
Néanmoins il y a tout de même quelques différences entre ces oiseaux citadins et leurs frères campagnards. D'abord ils sont beaucoup moins sauvages, acceptent bien plus volontiers le voisinage de l'homme. Je vois les merles noirs bottés de jaune sautiller à quelques pas devant moi, dans les allées, sans donner le moindre signe d'inquiétude. Par contre, ces chanteurs ont perdu, dans le séjour de la ville, une partie de leurs moyens artistiques. Le pinson, notamment, interrompt aux deux tiers, sans l'achever, sa phrase musicale, toujours la même, mais si preste et si gaie.
N'importe, ils sont charmants ainsi, et je les aime. C'est une de mes terreurs qu'on ne remplace, un de ces jours, par une maison de rapport du dernier ce cri », avec ascenseur et lumière électrique à tous les étages, les trois peupliers sur lesquels mes oiseaux se donnent rendez-vous au coucher du soleil pour confondre leurs voix
en un ramage général et faire, comme disent les bonnes gens, leur prière du soir.
Si ce malheur m' arrivait, je n'aurais d'autre ressource, pour entretenir mon commerce d'amitié avec les oiseaux parisiens, que de m'en aller au Luxembourg et aux Tuileries, avec un gros morceau de pain dans la poche, et de tâcher de les apprivoiser en leur jetant des miettes. Charmeur d'oiseaux? Pourquoi pas? Ce serait un passe-temps tout à fait convenable pour un vieux monsieur, et je me vois très bien, après tout, dans un jardin public, devant quelque piédestal, faisant des avances à un pigeon ramier posé sur l'épaule de l'Hercule Farnèse ou à une famille de moineaux rangés sur le bras tendu du Gladiateur combattant.
Mais je m'arrête, car j'aurais l'air de vouloir compléter le beau livre de Michelet par cette page sur les oiseaux de Paris, et mon humble prose ferait ici le détestable effet de la main toute neuve dont un maladroit sculpteur enlaidit une statue antique. La page manque, dans Michelet. Tant pis. Il n'y a qu'à dire : C'est dommage, et à se souvenir que les esprits de flamme, les artistes inspirés, sont sujets à ce genre d'oubli. Il y a presque toujours une partie inachevée dans les marbres de Michel-Ange.