MON JARDIN
Vers sept heures du soir, — il fait encore grand jour à sept heures, au mois de mai, — je regagne mon logis au fond du faubourg Saint- Germain. Sachez qu'il est charmant : un rez-dechaussée entre cour et jardin, dans une maison qui respire toute la mélancolique poésie de la province. Je fais là, en compagnie de ma sœur, de l'excellente et bien-aimée compagne de ma vie, un frugal dîner, commençant par le bon potage bien gras, servi dans des assiettes à fleurs, et finissant par le café parfumé, comme on ne peut l'obtenir qu'après de longues expériences. Puis je vais fumer une cigarette — on me doit cet axiome : (( La cigarette est la récom-
pense du dîner » — dans mon petit jardin. Petit jardin, oui, mais enclavé dans de grands jardins, entouré d'un verger magnifique, et d'où l'on peut voir un vaste espace de ciel.
Je passe là une heure exquise de rêve et de flânerie.
Le soir tombe, et dans un ciel couleur de turquoise malade, de turquoise un peu pâle, les souples hirondelles passent et repassent continuellement en poussant leur petit « cuik ». Hirondelles et martinets abondent dans ce coin de faubourg perdu. Il y a là, pour leurs nids, les grands et anciens murs de la caserne de Babylone, et les oiseaux migrateurs y reviennent fidèlement, chaque année, sans prendre garde aux roulements de tambours et aux appels de clairons. Donc, bien à mon aise, ayant mis une vieille veste de chambre et des pantoufles assouplies par l'usage, je fume, dans mon jardinet, la délicieuse cigarette d'après dîner, et je suis, dans le ciel pur et laiteux d'un beau soir de printemps, le vol palpitant ou planant des rapides hirondelles.
Et puis je goûte les délicates voluptés du
Parisien qui jouit, à lui tout seul, d'un morceau
de terrain où il y a des fleurs et des feuilles.
J'examine, avec un puissant intérêt, mes
[uelques rosiers, constatant avec chagrin que le
« William Allen » et la « Gloire de Dijon )) sont fort malades, mais me consolant devant les petits francs-de-pied et le « Sultan de Zanzibar » qui donnent de sérieuses espérances. Si les silènes et les myosotis sont défleuris, si les giroflées ont perdu leurs gerbes d'or, le massif des pensées, des jolies pensées, qui ont un regard et un air humain, presque un visage, resplendit, et sur le kiosque de chaume qui rappelle les étables « rustiquées » du ce Jardin des Plantes » la vigne vierge tord gaiement ses vrilles capricieuses. Autour de la fenêtre de mon cabinet de travail a grimpé la végétation dont je puis dire, comme Rousseau :
« Je l'ai plantée, je Fai vue naître. » Les rosiers de muraille sont bien chétifs, sans doute; mais, pour la première fois depuis trois ans, ils ont cependant quelques boutons; et les chèvrefeuilles vont éclore, et la clématite a déjà ouvert ses blanches étoiles, d'où jaillit une aigrette légère.
Oh! la bonne soirée! Mon modeste carré de fleurs, de verdure, — jardin de curé ou d'invalide, — et le grand verger qui l'entoure et que je possède par le regard embaument, sentent la terre arrosée et la feuillée nocturne. Dans le ciel assombri, d'un ton d'acier, mais où ne passe point une brise, les premières constellations
ouvrent leurs yeux clignotants; et, baigné par cette rafraîchissante atmosphère, m'amusant à voir le foyer de ma cigarette devenir plus lumineux au fur et à mesure que le crépuscule tombe, je songe vaguement que la vie est douce et qu'il est bien agréable d'habiter, à quelques portées de fusil du 'Bon éMarché, un asile aussi retiré, aussi paisible, où l'on peut s'imaginer qu'on est en pleine nature, puisqu'on y respire des fleurs et qu'on y contemple tout le ciel du Nord, où s'allument l'étoile polaire et les sept astres de la Grande Ourse.
Mais alors les horloges d'alentour — celles de la caserne et des trois ou quatre couvents voisins — sonnent huit heures, l'une après l'autre, et me rappellent que ma récréation est finie et que le devoir, l'implacable devoir, me réclame.
Il faut remonter les marches du perron, fermer la porte-fenêtre au nez des étoiles et, pour plus de précautions, tirer le rideau, rentrer dans la chambre tapissée de livres, dans ma « librairie )), comme on disait autrefois, allumer la lampe des longues veilles, m'asseoir devant cette table sur laquelle j'ai écrit tant de pages, et travailler...