UN PAON
Mon jardinet parisien est en train de faire sa toilette printanière. Les bourgeons s'ouvrent; les petites feuilles d'un vert si frais, si pur, — oh! à en pleurer d'attendrissement! — apparaissent de tous les côtés. Voici même les premières fleurs. Les jacinthes commencent à montrer le bout de leur nez, et j'aurai bientôt des tulipes. De plus, comme il n'y a pas de bonne fête sans un peu de musique, les moineaux me donnent un concert, et, dominant leurs grêles et joyeux a: couic-couic », un brave baryton de merle chante son grand air de tout cœur.
Cependant la verdure est bien jeunette, le
PARIS : PROMENADES ET INTERIEURS 22f
printemps n'est encore qu'à l'état d'espérance, et la parure extraordinaire de mon petit jardin, en ce moment, c'est un paon du voisinage, qui a le caprice de passer chez moi toutes ses journées et qui, pendant que j'écris ces lignes, est là, sous mes yeux, à trois pas de ma fenêtre ouverte, et fait la roue à chaque instant, et ne se lasse pas de tirer, en mon honneur et pour moi tout seul, son feu d'artifice de pierreries.
Ce merveilleux oiseau a pour domicile un beau et grand jardin tout proche du mien, mais, par une préférence que je ne m'explique pas quoique j'en sente tout le prix, c'est dans mon petit coin qu'il se plaît, et pas un jour il ne manque de me faire son éblouissante visite.
Buffon, qui a écrit sur l'oiseau de Junon une page où se déploient toutes les pompes de son style, assure que le paon jouit des hommages rendus à sa beauté, qu'il est sensible à l'admiration, que le vrai moyen de lui faire étaler ses plumes, c'est de le regarder, de lui adresser des paroles caressantes et louangeuses, et qu'au contraire, si l'on ne fait pas attention à lui, il replie tous ses trésors et les cache à qui ne les sait point admirer.
Depuis que j'ai l'avantage de vivre dans l'intimité d'un paon, je suis tenté de croire que Buffon, en se faisant d'ailleurs l'écho d'une ob-
servation fort ancienne, ne nous a pas trompés et qu'un instinct de vanité existe, en effet, chez le splendide gallinacé. Je n'ai pas remarqué, par contre, qu'il eût honte de lui-même et se cachât à tous les yeux — comme le prétend aussi l'homme aux manchettes — dans la saison ou il est dépouillé de sa riche parure. L'automne et l'hiver derniers, ce paon honorait déjà mon petit jardin de sa préférence. Il ne traînait pas alors derrière lui, avec la majestueuse allure d'un roi, son long manteau d'or criblé d'émeraudes, mais bien un affreux paquet de baleines grises, qui ressemblait pas mal à la carcasse d'un vieux parapluie; et je dois dire qu'il n'en paraissait nullement humilié et qu'il ne manifestait pas le moindre embarras.
Quant à la joie orgueilleuse de faire le beau et d'exciter l'admiration, elle est manifeste. Je crois même que le paon, mon ami, n'a abandonné son grand jardin que parce qu'il y était seul la plupart du temps, et qu'il ne s'est installé sous mes fenêtres que parce qu'il recueille, en ce lieu favorable, les hommages qui lui sont dus. Il sait très bien, j'en suis persuadé, que, moi et les personnes de mon entourage, nous apprécions comme elle mérite d'être appréciée la fête qu'il donne à nos yeux. Chaque fois qu'il fait la roue, tout le monde à la maison, sans
excepter les servantes, le contemple, s'extasie, lui dit avec une conviction enthousiaste : (( Oui... tu es beau! »
Convenez que c'est flatteur, pour un paon comme pour un homme.
Aussi, il faut voir comme il est content, et quel mal il se donne, et comme il fait des grâces! Il érige sa tête, agite son aigrette, gonfle son col de lapis-lazuli, piétine et se dresse sur ses ergots. Puis il secoue ses ailes, ses admirables ailes à la double série de plumes, les unes fauves, les autres pareilles à celles du faisan; et voici que son manteau féerique — sa longue queue où se confondent la mer glauque, le ciel bleu, le soleil, la lune et tout le firmament — palpite, se gonfle, se développe dans un long frémissement, et voici qu'il triomphe enfin, le royal oiseau, au centre de son écran de lumière, parmi les couleurs de tous les arcs-enciel, de toutes les orfèvreries, de toutes les pierres précieuses, de toutes les fleurs, de toutes les étoiles!
Ne me dites pas que nous sommes dans la saison des amours, que c'est plus fort que lui, qu'il fait toutes ces belles choses sans le vouloir. J'ai beaucoup vécu au milieu des gens de théâtre, et je sais ce que c'est qu'un acteur, entrant par la porte du fond, qui veut faire de
l'effet et rendre rêveuses les dames des baignoires et des avant-scènes. — Je m'y connais en cabotins : le paon en est un.
Oh! oui, c'est un comédien; et il ménage, il fait désirer tant qu'il peut son effet d'éblouissement. Quand il commence à faire la roue, c'est toujours, d'abord, en tournant le dos au public, comme s'il avait pris des leçons d'Antoine au Théâtre-Libre. Et ce n'est qu'après une longue pause qu'il se meta volter tout doucement, tout doucement, sur lui-même, par de légers déplacements des pattes, et qu'il foudroie enfin les spectateurs de ses cent yeux d'or et de saphir.
Oui, c'est un comédien, et j'ai bien le sentiment qu'il me considère comme un simple public. Quand je suis seul à le regarder, il me semble même qu'il se donne déjà moins de peine, qu'il n'emploie pas tous ses moyens, comme s'il n'avait devant lui qu'une demi-salle. Mais qu'un ou deux amis arrivent, et tout de suite il se surpasse.
J'en prends à témoin Léon Dierx, qui l'a tant admiré il y a quelques jours. Mon paon a déployé pour lui toutes les coquetteries de Célimène, et jamais il n'avait mieux joué de son radieux éventail. Je me hâte d'ajouter qu'en s'efforçant de charmer l'excellent poète et le
très pur artiste qu'est Léon Dierx, l'oiseau n'a fait que son devoir.
Malgré ses excusables habitudes de cabotinage, j'ai donc pris en affection ce paon qui a bien voulu me demander l'hospitalité et dont la somptueuse personne transforme mon jardinet d'invalide en un coin de parc seigneurial. Des camarades pessimistes me disent bien que j'ai tort de tolérer là cet animal destructeur, qu'il va saccager mes pauvres plates-bandes, que je n'aurai pas une rose l'été prochain; et ils s'étonnent encore que je supporte ses cris désagréables. Mais je reste plein d'indulgence pour mon admirable visiteur. Il peut faire tous les dégâts qu'il voudra et crier sans cesse d'une voix stridente : « Léon!... Léon!... » comme s'il voulait évoquer la grande ombre de Gambetta et rallier les opportunistes en déroute. Je lui pardonne tout d'avance, en faveur de sa beauté.
Et puis la vue d'un paon est essentiellement philosophique et inspire de saines réflexions. En prodiguant tous ses trésors, par le plus arbitraire des caprices, à ce seul oiseau, la nature semble nous enseigner que la justice n'est pas de ce monde et que nos rêves d'égalité sont bien chimériques. C'est sans doute fort immoral, mais la prestigieuse apparition d'un paon justifie tous les luxes et toutes les aristocraties.
Qu'on ne prétende pas que la collectivité des oiseaux pourrait se partager ses richesses et se parer de son plumage. Le geai a déjà fait une tentative de ce genre, et cela ne lui a pas réussi.