BEAU DIMANCHE
Allons voir le peuple. Il n'est pas loin. Je loge au faubourg. C'est une de mes plus chères habitudes de me plonger dans la foule des petites gens. De là j'ai rapporté plus d'un conte, plus d'un poème. Aujourd'hui, précisément, j'ai besoin de voir des visages sincères, de surprendre, au passage, quelques paroles naïves. Car hier je suis allé dans le monde. Un poète symboliste a récité des vers de treize pieds sans césure, destinés à donner « l'évocation y> d'une femme jouant du violon au clair de la lune, sans que les mots femme, lune et violon fussent prononcés, ce qui est le fin du fin. De plus, la jolie morphinomane à qui j'ai fait un brin de cour
m'a condamné, pendant une heure, à l'utile et salutaire exercice de couper des cheveux en quatre. En m'échappant de cette fête de l'intelligence et du cœur, j'avais un tel besoin de naturel, de simplicité, que, sur ma parole! j'aurais été très heureux de faire une partie de tourniquet devant le comptoir avec un ouvrier qui m'aurait parlé de son métier. Allons voir le peuple. Allons prendre un bain de vérité. C'est aujourd'hui dimanche et il fait beau. Allons flâner dans le quartier populaire.
Bonjour, soleil! Fleurissez-vous, mesdames! Saint Martin nous a gâtés, cet hiver. Il prolonge son printemps tardif, et la foule endimanchée brille et s'agite dans le bien-être du rayonnant après-midi. Au coin de la rue, la chaude odeur des marrons grillés se mêle au frais parfum des bouquets de violettes à deux sous; et la petite charrette à bras qui rase le trottoir est pleine de bottes de chrysanthèmes, adieu fleuri de l'arrière-automne. Une joie flotte dans l'espace. La lumière dore les hautes maisons. Tout le petit
monde s'est mis en toilette, et le ciel bleu luimême a l'air de s'être fait la barbe.
Gare! Les trois chevaux de l'omnibus attelés de front, secouant la grosse mèche de crins blancs qui leur pend entre les oreilles, viennent de couper en deux la double file des orphelines qui vont à vêpres. Et voilà les deux bonnes sœurs qui s'effarent pour reformer la procession ^^ enfantine, et les grandes cornettes blanches qui ^^ battent des ailes au milieu des petits bonnets bleus. Dépêchez-vous, mes enfants! Tout làhaut, au-dessus du tumulte, j'entends bourdonner la grosse cloche de la paroisse.
Positivement, le faubourg est en fête. A la porte du marchand de vin, le trottoir est envahi par un écroulement de coquilles d'huîtres, et, chez le pâtissier, pour honorer le saint du jour, les nougats et les gâteaux de Savoie sont tous surmontés d'une rose de papier. Le bijoutier n'a pas fermé boutique, lui non plus, le malin! et bien des promeneurs s'arrêtent, fascinés par la vitrine éblouissante. Parions que ces humbles mariés d'hier — la femme en bonnet et l'homme
Ien redingote et cravate blanche — veulent compléter leur petit ménage et qu'ils se décideront pour cette pendule en zinc bronzé qui a la forme de la tour Eiffel. Quant à vous, les deux petites camarades, si bien prises dans vos (( confec-
tions » à bon marché, prenez garde. Il me semble voir bien de la convoitise dans vos yeux, devant les grappes de porte-bonheur et les alignements de pendants d'oreilles.
Mais j'ai tort. Elles ont le regard naïf, ces grisettes. Je suis persuadé qu'on est encore chez papa et maman. Bien sûr, on n'est pas pour rien des Parisiennes, on veut plaire, on sait s'habiller. Cela vous flatte, n'est-ce pas, mesdemoiselles? que les jeunes gens tournent la tête sur votre passage, et, si quelque ouvrier rigoleur dit assez haut pour que vous puissiez l'entendre: « Mâtin! les jolies filles! », vous n'en êtes pas fâchées, convenez-en. Mais on est sages tout de même. Ces chapeaux un peu tapageurs, vous les avez chiffonnés de vos mains adroites, et ces deux belles plumes roses, hein? avouez que vous êtes allées les acheter dans une maison de gros de la rue du Caire, par économie. Je ne vois aucun mal, mes pauvres enfants, à ce que vous rêviez un peu devant le clinquant de l'orfèvre du faubourg. C'est de votre âge. Et j'espère bien qu'un de ces matins vos amoureux achèteront ici pour vous un anneau de mariage.
Ces mignonnes fillettes de Paris! C'est pour elles que semble faite la charmante expression (( un déjeuner de soleil ». Aujourd'hui, cela se met avec goût, vous a je ne sais quelle grâce,
presque l'air d'une dame. Mais c'est pour un, deux, trois printemps au plus. Demain elles épouseront quelque rude ouvrier. Elles auront des enfants à élever, mille soucis et, les trois quarts du temps, bien de la misère à subir. Et cette fine personne, douée d'instincts délicats, — j'allais écrire aristocratiques, — deviendra, en peu d'années, une ménagère à camisole, que son mari appellera la « bourgeoise ». C'est le sort, je sais bien. Mais je ne peux pas vous voir passer sans un peu de mélancolie et d'attendrissement, pauvres fillettes, dont la jeunesse est si brève.
Ainsi j'allais par la rue, rêvant et philosophant. Tout m'y plaisait, m'intéressait, aussi bien le couple de fantassins en pantalon rouge, aux figures jeunettes et campagnardes, que la famille de petits bourgeois en promenade, la mère poussant devant elle le bébé dans un berceau à roulettes. En tous ces tableaux amusants et familiers je reconnaissais mon cher peuple de Paris, si doux, si naturellement aimable. Jamais — depuis mon retour d'un voyage en
I Allemagne, il y a quelques années — je n'avais été autant séduit par la politesse native, par la grâce toute latine de cette population parisienne. Je retrouvais mon heureuse surprise d'alors,
Tudesques aux lourdes hanches, le premier venu de nos passants, l'ouvrier avec son sac d'outils sur l'épaule, me faisait, par contraste, l'effet d'un gentilhomme. J'étais tout content de les voir, mes gentils Parisiens, goûtant par ce clair dimanche le repos bien gagné et le plaisir permis, et je m'épanouissais avec eux dans cette atmosphère de tranquillité, de paix et de joie.