PARIS L'ÉTÉ
Paris Tëté! Mais il est admirable!
Je ne choisis pas, pour mes promenades, les régions élégantes et luxueuses. Elles prennent alors un aspect d'abandon qui attriste le flâneur. Les hautes maisons des rues et des larges boulevards aux arbres trop tôt dépouillés ont quelque chose de sinistre, avec leurs portes et leurs volets fermés. L'arroseur, tramant son boa sur roulettes, parvient à peine à répandre un peu de fraîcheur. Par une de ces lourdes journées de canicule, où les semelles des rares passants s'impriment dans l'asphalte ramolli du trottoir et où, dans le ciel blanc, plane un soleil de peste, on a, devant tous ces édifices clos et
vides, l'impression d'une ville maudite, où sévit quelque épidémie et dont tous les habitants se sont enfuis par peur du fléau.
Non, je fuis les solitudes monumentales des quartiers chic. Je vais, au contraire, là où grouille la foule pendant toute l'année, dans les centres de l'industrie et du commerce, dans les faubourgs populeux. Bien sûr, dans ces rues plébéiennes, l'eau qui coule dans le ruisseau ne vient pas de chez le parfumeur, et pas mal de boutiques — les boucheries, surtout — ont l'haleine forte. Mais je ne suis pas une petitemaîtresse, respirant à chaque instant son flacon de sels anglais, et j'ai une vraie joie, en arrivant au faubourg, vers le soir, après la sortie des ateliers, la joie de voir le peuple des travailleurs dans la si courte saison où il n'est pas trop malheureux.
Ouf! il fait moins chaud. Enfin! Le soleil tombant n'éclaire plus que les toits, et la rue étroite se rafraîchit un peu. Ma foi, l'on y reste, et l'on s'y met à son aise. En juillet, pas besoin de flanelle et de tricot, n'est-ce pas? Beaucoup d'hommes sont en bras de chemise et de femmes en camisole. On ne remontera que trop tôt dans le taudis; et, malgré la soif, l'assommoir du coin, où l'on étoufl'e, est, il me semble, moins encombré qu'en hiver. Parbleu, on respire ici un
air moins pur qu'au sommet du Righi ou sur les planches de Trouville. N'importe, on est dehors : les fruits de la saison — cerises ou prunes — embaument à l'étalage de la fruitière et dans les charrettes à bras; et c'est un bon moment tout de même. Quel ramage! Quel fourmillement! A toutes les portes, des commères sont assises et bavardent. De grands gaillards sortent de chez le marchand de tabac en rigolant et en se donnant entre eux, par amitié, de lourdes claques sur l'épaule. Des fillettes en cheveux — oh! comme ces demoiselles ont dû serrer, ce matin, leur corset de coutil! — vont très vite, trois par trois, en se tenant par la taille; et, sur la chaussée où jouent les enfants, le pesant omnibus, dont les gros yeux rouges, bien qu'il fasse grand jour, sont allumés déjà, modère son trot, paternellement, pour ne pas écraser les gosses. Ce sera toujours un de mes goûts les plus vifs de me mêler à la foule populaire par une tiède soirée. Si souvent je fus choqué par la physionomie lasse et assouvie des privilégiés de ce monde, au milieu de leur luxe et de leurs plaisirs! Dans le peuple, du moins, je ne rencontre jamais de figure à grimace blasée; et je ne connais pas de plus doux spectacle que celui des pauvres gens dans une de ces heures où leur misère est moins lourde, où ils l'oublient et où
ils jouissent pleinement d'un peu de bien-être et de repos.
On n'est pas toujours d'humeur, cependant, à se plonger dans la cohue, et l'on souhaite quelquefois de plus calmes flâneries. Le Paris d'été en permet de délicieuses.
Celle que je préfère est certainement la promenade des quais. D'abord, aucune ville du monde n'offre une telle suite de beaux et nobles aspects, un aussi admirable panorama de palais et de monuments. De plus, dans ce lieu sans pareil, l'atmosphère est saturée des plus illustres souvenirs. Il me tarde de revoir ces magnificences et, si j'ose parler ainsi, de respirer un peu d'histoire de France. Mais les quais de la Seine exercent encore un autre attrait sur moi : j'y complète mes très graves études sur les bouquineurs et les pêcheurs à la ligne.
Elles m'ont déjà fait découvrir ceci : ces deux espèces de maniaques — très inoffensifs, d'ailleurs, et qui ont toutes mes sympathies — sont unies par de secrètes correspondances. Le pêcheur à la ligne ne connaît pas le bouquineur, et réciproquement. L'un est assis, les pieds pendants, sur le bas-port, tandis que l'autre marche lentement le long du quai, avec de fréquentes et longues stations devant les cases. Ils ne se rencontreront jamais et n'échangeront pas leurs
sensations. Qui sait? Peut-être se méprisent-ils et se trouvent-ils réciproquement ridicules. Pourtant, leur passion est la même, et tous deux font preuve de la même patience obstinée, gardent le même absurde et chimérique espoir. Le bouquineur deviendra un vieillard caduc avant de trouver, dans la boîte à dix centimes, l'Elzévir ou l'Aide Manuce qu'il cherche depuis sa jeunesse; et le pêcheur à la ligne verra blanchir ses cheveux et tomber ses dents avant de prendre la perche phénoménale ou le brochet monstrueux objet des désirs de toute sa vie. Et, sans manifester jamais le moindre découragement, ils s'obstineront, cependant, l'un à fouiller dans les boîtes, l'autre à tremper du fil dans l'eau, entretenus dans leur folie par la découverte d'une brochure rarissime, mais sans aucun intérêt, ou par la capture d'une demi-douzaine de barbillons tout à fait indignes de la friture.
Ne riez pas de ces braves gens, vous surtout, les amoureux, car ils vous offrent l'exemple — pas si fréquent, vous savez — d'une espérance qui dure et d'une passion qui persévère.