PARIS PORT DE MER
Le goût des bains de mer est devenu à peu près général. Le plus mince bourgeois, s'il a un peu de loisir et quelques économies, s'échappe de Paris avec sa famille dès que les chaleurs commencent à sévir et s'en va vers une côte prochaine. Tout lui est bon pour sa villégiature marine; les dunes de sable où pousse le chardon azuré et où grouillent des myriades de « sauticots » à la marée montante, les étroites vallées creusées dans une échancrure de falaise, les plages de galets ronds où l'on trébuche à chaque pas, tout lui plaît, pourvu qu'il ait devant lui beaucoup d'espace et qu'il reçoive en plein visage la rude brise du large. Pour le plaisir d'être
au bord de la mer, le Parisien sacrifie tout, jusqu'à ses habitudes de confortable et de bien-être. Je ne parle pas, bien entendu, du richard, qui achète ou loue une élégante villa, entourée de géraniums et de tamaris; je parle de l'homme de demi-fortune, qui se loge dans deux chambres meublées, au-dessus de la boutique de l'épicier, ou qui demeure chez un pêcheur et fait sécher dans la cour, sur un filet, son caleçon et le costume de bain de sa femme.
On n'est pas trop bien, c'est clair, dans ces campements improvisés. Le rôti que vous vend le boucher du village est décidément de la vache, et l'on couche dans des chambres à araignées. Mais qu'importe! « Madame » a déclaré qu'il lui faut ses six semaines de bains de mer et que c'était la santé des enfants. Si « Monsieur » est retenu à Paris par son bureau ou par sa boutique, eh bien! il viendra tous les huit jours, du samedi au lundi, et se servira du train des maris. Et l'on emportera des robes claires, des vestes de toile et des chapeaux de paille; et l'on déjeunera au cidre, avec la paire de soles que la marchande de poissons apporte le matin, toutes fraîches, en les tenant par un anneau de paille passé dans leurs ouïes. Dans l'après-midi, « Madame » s'en ira sur la plage, son pliant sous le bras et portant le petit panier de paille sur lequel sont cousus.
en lettres de drap rouge, ces mots : Souvenir de Fécamp, Elle s'installera là, avec des connaissances, et, tout en faisant de la tapisserie, on regardera les baignades et l'on dira un peu de mal du prochain, de la belle nageuse américaine qu'accompagne si loin le jeune homme qui se baigne avec un lorgnon, et de l'actrice qui porte un corset sous son costume.
Mais ce sont les enfants qui sont contents! Tout petits sous leurs grands chapeaux, jambes nues, jupes et pantalons troussés, ils sont tout le temps dehors. Quand la mer est basse, ils s'en vont dans les rochers découverts, et là ils trouvent un tas de bêtes, un tas de merveilles : des flaques d'eau claire comme l'eau des sources, où saute une grosse crevette transparente qu'on peut quelquefois attraper avec la main; des crabes qui se sauvent en courant tout de travers et qui disparaissent en faisant un trou dans le sable; des anémones de mer, rougeâtres, verdâtres, noirâtres, qui ont d'abord l'air d'une horrible fleur gluante et épanouie, et puis qu'on touche, et qui se contractent, et qui ressemblent alors à un fruit ou à un légume, et qui sont pourtant vivantes, songez donc! Et ce que les gamins s'amusent, et ce qu'ils barbotent, et ce qu'ils se salissent! Et quels cris de joie quand, étant parvenus à soulever une lourde pierre, ils s'emparent
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d'une bête encore plus vilaine et plus effrayante que les autres, d'un bemard-l'ermite, par exemple, ce monstre qui s'établit dans un coquillage dont il a dévoré l'habitant primitif, et qui, sortant de là tout à coup ses deux pinces de homard, saisit à chaque instant une nouvelle proie!
Ah! oui! grands et petits, parents et enfants, se plaisent joliment aux bains de mer, et les distractions sont encore plus nombreuses, encore plus charmantes, quand c'est dans un petit port, dans un endroit à marins et à bateaux. D'abord il y a les jolis départs, le matin, avec les vingt barques, toutes voiles dehors, inclinées du même côté par la brise fraîche et diminuant à vue d'œil, dans l'azur infini de l'eau et du ciel; il y a les retours de pêche, le soir, et la vente du poisson à la criée, et les énormes congres, et les chiens de mer monstrueux qui se tordent sur le galet à la lueur des lanternes. Et puis, quand on veut, toute la journée il y a la promenade sur le port, et toujours des scènes nouvelles, des tableaux naturellement pittoresques : ne fût-ce que l^^ce vieux douanier, au nez couleur de bronze, ^^^assis sur la gueule d'un vieux canon, planté en
I terre, près d'un gros anneau de fer qui se rouille au soleil, ou bien le sloop désert, mouillé près du quai et seulement gardé par le chien du bord,
un petit (( loulou » aux oreilles pointues, l'air affairé et bon enfant, qui trotte sur le beaupré du navire avec l'assurance d'un gabier qui aurait fait trois fois le tour du monde.
J'évoquais tous ces bons souvenirs de plages normandes, l'autre jour, en me promenant dans l'horrible Paris du lendemain de la fête du 14 juillet, dans ce Paris infect et brûlé, sur lequel les provinciaux et les paysans des trains de plaisir ont fondu comme une invasion de Barbares. Et moi qui peux, après tout, m'absenter de temps à autre, je me sens plein de pitié pour les pauvres Parisiens qui sont absolument prisonniers de la capitale et à qui il est tout à fait interdit de respirer la bonne odeur du varech et de contempler le sublime spectacle du coucher du soleil sur la mer.
Longtemps j'ai été comme eux, et j'en ai souffert cruellement, car toujours j'ai adoré la mer, aimé passionnément les paysages, les spectacles maritimes. Aussi, jadis, lorsque l'esclavage de mes occupations et — je peux l'avouer sans honte — le manque d'argent me défendaient toutes vacances, j'avais imaginé plusieurs moyens, bien factices, à la vérité, de tromper mon appétit marin et de satisfaire, avec l'aide de beaucoup d'imagination, mon goût pour les ports et pour les bateaux. Ces moyens, je vais,
s'il vous plaît, me les rappeler aujourd'hui et les dédier à ceux qui n'ont ni le temps ni l'argent nécessaires pour aller passer un dimanche au Havre ou à Dieppe.
D'abord, il y a la Frégate, oui, la pauvre vieille Frégate du quai d'Orsay. Oh! elle est horrible, je le sais bien, elle tombe en pourriture; on l'a déshonorée par les affiches de l'établissement d'hydrothérapie qui y est installé, dépouillée de sa voilure et de ses haubans. C'est un fantôme, une ruine, et pour la bien décrire je ne puis mieux faire que de citer l'ironique sonnet du poète Gabriel Marc :
Toi qui devais bondir sur la mer, ô frégate,
A travers la mitraille et les flots irrités.
Quel triste sort te rive aux pierres des cités
Et te pend une enseigne au front, comme un stigmate !
Morne, ainsi qu'un oiseau retenu par la patte, Tu regrettes l'azur et les immensités... Le bourgeois se prélasse en tes flancs attristés. Et ta quille a des airs navrés de cul-de-jatte.
Le batelet t'insulte et le lourd remorqueur,
En rampant devant toi, te lance un cri moqueur.
Oh! qui pourra sonder ton destin sans exemple?
Ta cale, désormais, sert aux ablutions;
Ta proue est enchaînée, et ta hune contemple
La Caisse des Dépôts et Consignations !
Eh bien! oui, c'est vrai. La frégate du quai
d'Orsay est hideuse; mais elle n'est hideuse que vue de près. Quand on la regarde de l'autre côté de l'eau, d'assez loin, dans la brume du crépuscule, ses mâts et ses vergues principales — elle les a encore — peuvent donner l'illusion d'un navire. D'ailleurs, elle est entourée de fort beaux arbres, et quoi de plus pittoresque que des mâts se mêlant à des branches? Avec un peu de bonne volonté, — avec beaucoup de bonne volonté si Ton veut, — vous pouvez vous croire transporté dans un des coins verdoyants de l'arsenal de Brest, où un vaisseau de ligne, à demi désarmé, vient d'être livré, après une longue et pénible campagne, aux charpentiers et aux calfats. Et si, par un heureux hasard, l'on est en train de réparer le trottoir du Pont-Royal et qu'une acre odeur de bitume en fusion arrive à vos narines, que vous faut-il de plus pour rêver de port de guerre, de magasins flottants et de cales sèches?
Mais n'insistons pas pour la frégate. Nous avons mieux; nous avons le petit port qui est auprès du pont des Saints-Pères.
Vous croyez le connaître, n'est-ce pas? Vous passez là tous les jours, et vous avez vu qu'il y avait souvent, le long du bas quai, un gros bateau, un vrai bateau de mer, venu de Londres ou de Liverpool. Vous avez dû même remarquer que sa cargaison ordinaire était composée de
cornes, et vous vous êtes écrié, — oh! ne dites pas le contraire, je vous connais, vous êtes Français et vous avez un vieux fonds de vaudevilliste, — vous vous êtes donc écrié :
(( Des cornes!... Pour qui? Les Parisiens n'en manquent pourtant pas. »
Mais moi, badaud plus raffiné, flâneur plus dilettante, je ne me suis pas contenté de cet examen superficiel. Je suis descendu sur la berge, par le chemin en pente qui se trouve un peu plus loin, sur le quai du Louvre, devant la porte des Lions, et, m'arrêtant sous le pont des Saints- Pères, j'ai eu devant moi, encadré par la courbe de l'arche, un tableau d'une couleur et d'une saveur marines qui eussent réjoui Boudin ou Emile Vernier.
Amarré à un quai sans parapet, un vrai quai de port de mer, le navire — un gros navire noir, aux flancs épais, à la mâture basse, à la cheminée trapue, un navire aux lourdes façons de charbonnier anglais — était en pleine activité de débarquement. Les matelots — des gens de mer authentiques, à visages d'acajou dans des colliers de barbe jaune — couraient pieds nus sur le roufle ou roulaient des tonneaux sur le pont de planches. Là-bas, un brouillard matinal — c'était en automne — voilait l'Institut et le pont des Arts, et rien n'empêchait de croire qu'au
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delà du bateau, barrant l'horizon, il y avait l'étendue d'une rade, la pleine mer, l'Océan! Et il sentait son fruit, allez, le navire, un fort et rude parfum de goudron, de cuisine et de machine à vapeur; une petite-maîtresse en aurait eu le mal de mer. Tout était marin sur ce bord de Seine, jusqu'au bureau de la douane, avec son pot de fleurs étiolées sur le rebord d'une fenêtre; et sincèrement, à moins d'être totalement dépourvu de fantaisie, rien n'était plus facile que de rêver là de longues traversées et de se croire sur le point d'appareiller pour les mers du Sud.
A ceux qui veulent découvrir des marines dans Paris, je ne puis rien offrir de plus complet que le bateau du pont des Saints-Pères; mais je leur réserve encore quelque chose de plus étrange et de plus piquant.
On pouvait voir à Paris, il y a une douzaine d'années, on peut sans doute voir encore à l'heure qu'il est, un navire en terre ferme.
Oui, vraiment, un navire parfaitement armé, prêt' à partir, un trois-mâts avec toutes ses vergues, voiles et bonnettes, auquel il ne manque ni un cacatois ni un perroquet, et dont un maître d'équipage approuverait le gréement, jusqu'au dernier cartahu! Et cela, rue Saint-Jacques, au milieu d'une cour sablée, entre deux rangées de tilleuls.
Ce fut par la tenêtre du logis d'un de mes amis demeurant aux environs que j'aperçus pour la première fois cet objet extraordinaire, et je faillis tomber à la renverse de stupéfaction. Je supposais d'abord que le problème de la navigation aérienne venait d'être résolu par quelque fantastique inventeur américain, et que ce navire, le premier qui eût traversé les espaces du ciel, arrivait en droite ligne de New-York ou de Chicago. Je ne m'expliquais pas, il convient de l'ajouter, que le capitaine de la merveilleuse machine, au lieu d'opérer sa descente sur la place de la Bourse ou tout autre lieu populaire et fréquenté, eût choisi pour atterrir une petite cour d'aspect provincial, au fond d'un quartier perdu.
L'explication que me donna mon ami détruisit ma belle chimère — c'est, hélas! le propre de toutes les explications — et j'appris sans aucun plaisir que ce navire avait été monté là, pièce à pièce, comme la première charpente venue, afin de servir aux exercices des élèves d'une école préparatoire pour la marine.
Mais, en dehors de son rôle pratique, le joli trois-mâts a quand même son charme et son uti-
ité poétique. Pour parler le style à la mode, il pique une note » de mer au milieu du faubourg aint-Jacques et permet à l'honnête bourgeois oisin du Val-de-Grâce de se supposer à Ham-
bourg, à Amsterdam ou dans quelque autre ville où les navires semblent circuler au milieu des rues.
On conviendra, je l'espère, d'après les renseignements qui précèdent, que Paris peut être considéré comme un port de mer, au moins par les gens d'imagination. Or pour ceux-là seuls le monde extérieur existe. Je connais des hommes qui sont allés aux quatre coins du globe et qui, positivement, n'ont rien vu. La plupart des Yankees qui font tous les ans la traversée de l'Atlantique ressentent certainement beaucoup moins la poésie du voyage qu'un rêveur impressionnable qui fait une visite d'une heure au musée de Marine.
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