UNE SOIRÉE A PORT-CRÉTEIL
L'autre jour je suis allé passer la soirée à Port-Créteil. Parions que la plupart d'entre vous ne connaissent pas Port-Créteil. C'est pourtant tout près de Paris, à vingt minutes à pied de Charenton, dans le département de la Seine. Vous entendez bien, dans le département de la Seine !
Si vous craignez d'être coudoyé par le petit peuple, — moi, cela ne me déplaît pas, — n'allez pas là le dimanche : vous tomberiez dans le canotage et les baignades; il y aurait tout le long des jolies berges de la rivière une file de pêcheurs à la ligne en vieux chapeaux de paille, et, le soir, tous les bosquets des guinguettes s'é-
toileraient de pipes et de cigares, seuls vers luisants de la banlieue.
Allez plutôt à Port-Créteil un soir de semaine, comme je l'ai fait l'autre jour.
Faites arrêter l'omnibus de Saint-Maur-les- Fossés au bout du pont, descendez tout de suite au bord de l'eau, par l'escalier en ruine qui est à gauche, et allez droit devant vous sous les peupliers, en suivant la rivière. L'endroit est exquis. A votre gauche, la Marne coule, verte et marbrée çà et là de remous, et le flot rapide incline dans le sens de son cours les grands roseaux emmêlés et remplis de nids de fauvettes; à votre droite, l'alignement des peupliers — j'ai rarement vu de plus beaux arbres — borde la lisière d'un bois-taillis d'une verdure charmante.
Flânez là jusqu'à l'heure du dîner, en remontant le cours de l'eau. Ah! ce ne sera pas la solitude complète, et par-ci par-là un papier graisseux, ayant enveloppé quelque pâté du faubourg Saint-Antoine, vous prouvera qu'on a dîné la veille sur l'herbe fleurie et que vous n'êtes pas dans l'île de Robinson. Vous rencontrerez peutêtre bien aussi un ouvrier baignant son chien, ou quelque amoureux populaire enveloppant du bras la taille de sa « connaissance ». Mais, en somme, le chemin est peu fréquenté, et, tout en
écoutant le murmure de la rivière en marche et le chuchotement du vent dans les feuilles, vous vous sentirez délicieusement reposé par la fraîcheur du lieu. Faites là les cent pas jusqu'à l'heure du dîner, ou asseyez-vous sur la berge, les pieds pendants. Devant vous s'arrondira gracieusement le commencement de la boucle de la Marne, qui s'en va du côté des Iles-d' Amour, et, dans l'azur tendre du ciel de l'après-midi, passeront lentement, sans doute, quelques beaux nuages d'un blanc argenté, dont vous verrez làbas, sur l'autre rive, l'ombre glisser sur les avoines.
Il faudra revenir sur vos pas, par exemple, dès que le soleil descendra vers l'horizon, repasser le pont de Créteil et redescendre par la berge de gauche vers le village. Ici, cela ne peut pas s'appeler de la campagne, c'est seulement de la banlieue. Au-dessus des portes rondes des jardins de cabarets, on lit : « Matelotes et fritures », et il y a des balançoires dans les arbres. Puis vous arrivez à un groupe de petites maisons blanches, et vous reconnaissez le vide- bouteilles
iiu marchand ou du petit fabricant parisien léjà à son aise, qui vient se reposer là du samedi .u lundi, avec sa famille. Vous savez : la maisonnette à perron, qu'on voit de la grille, et touours le bassin à jet d'eau, avec des rocailles et
la boule de verre étamé, et, derrière la maison, on devine le verger brûlé de soleil, tout en longueur, clos de murs neufs où grimpent des vignes maigres et des pêchers rabougris.
Mais voyez-vous cette petite passerelle au bas de laquelle est un embarcadère de canots, et ce magnifique bouquet de peupliers géants? C'est l'île de Créteil, où vous dînerez chez Jambon — un beau nom de restaurateur, n'est-ce pas? — et où vous commanderez, selon toute apparence, une friture de goujons et du veau à la casseroUe. Le « reginglet » se laisse boire, et la cuisine est passable; mais savez-vous ce que vous aurez pour dessert, à votre table sous les grands arbres? Un somptueux, un éblouissant coucher de soleil sur l'eau, un ciel de turquoise criblé de rubis en feu, se réfléchissant dans la rivière et que traversent en tous sens de grandes envolées d'hirondelles !
Restez là, en buvant votre café à petits coups et en fumant paisiblement des cigarettes, jusqu'à l'éclosion des premières étoiles. En semaine, vous avez beaucoup de chances d'être seul, dans le jardin de Jambon. Tout au plus aurez-vous pour voisinage un couple de canotiers sérieux, coiffés de chapeaux de paille à pointes, qui causeront à demi-voix et avec force termes techniques, devant une canette, de la
prochaine régate de Joinville ; ils ne troubleront guère votre contemplation. Quand la nuit viendra, vous repasserez devant les villas bourgeoises; vous vous amuserez un peu à voir les grandes fillettes en robes claires et à voix criardes, dans une rage d'activité, jouer encore au volant à la lueur des becs de gaz. Puis vous regagnerez la station de Saint-Maur, rafraîchi, reposé par ces quelques heures en plein air, emportant dans votre souvenir vingt délicieux paysages, — des bouquets de saules à la Corot, des tournants de rivière à la Daubigny; — et vous rentrerez à Paris.