‹ Souvenirs d'un parisienChapitre 22 sur 29 · LA BOUTIQUE DU BARBIER · texte numérisé non relu

LA BOUTIQUE DU BARBIER

Je jouis délicatement de ce Paris à demi désert et un peu mélancolique de la fin de septembre, ou les couchers de soleil sont si beaux, vus des ponts, et où, dans les jardins publics, le vent d'automne chasse devant lui la valse des feuilles mortes. Ce Paris-là n'existe pas pour ceux que la statistique appelle « population flottante », pour ceux qui ne considèrent notre capitale que comme un centre d'affaires et un mauvais lieu. Mais je suis un Parisien pur sang, né à Paris de parents parisiens, élevé à Paris; j'ai semé sur ses pavés tous mes rêves, j'y récolte tous mes souvenirs. Je n'aime pas seulement Paris comme la plus belle ville du monde, mais comme mon cher pays natal, et je me plais à

noter ses divers aspects, comme un amant grave dans sa mémoire les différentes physionomies qu'a revêtues à ses yeux une maîtresse bienaimée.

Actuellement, Paris me ravit, baigné dans la pure lumière, dans la fraîche atmosphère de septembre. Ses ciels d'arrière-saison, où flottent, vers cinq heures du soir, des archipels de nuages saumonés, sont d'un ton adorable, et ses vieux monuments se revêtent, à ce moment-là, d'un gris-rose, qui aurait fait la joie de Canaletto. On ne vantera jamais assez la beauté de Paris au seul point de vue du paysage.

Paris est une coquette, bien vieille et toujours jeune; il fait présentement sa toilette d'hiver. Ici, on blanchit une maison; là, on repave un boulevard. Laissons-le faire et réprimons notre mouvement d'impatience lorsqu'un aide-maçon, une latte à la main, nous fait signe de passer au large ou lorsque notre fiacre est forcé de prendre la file et de marcher au pas dans quelque rue encombrée. D'ailleurs, ces (( embargos y> ne se produisent que dans les quartiers du centre, et ce n'est pas là que le Paris d'automne est curieux à observer : c'est dans ses faubourgs, dans ses coins retirés, dans ses ruelles excentriques. Voilà la vraie minute pour goûter les petites joies du flâneur, pour bouquiner le

long des quais, pour faire une traversée en bateau-mouche, pour aller regarder les enfants jouer avec le sable de la Place Royale et la vigne vierge rougir dans le Jardin des Plantes. Partez à la découverte, et vous ferez connaissance d'un Paris naïf, ingénu, où régnent la douce paix et la poésie intime d'une province.

L'autre jour, tout près du Bon Marché, — ou c'était un tapage, une foule, à rêver de Broadway ou de Canon Street, — à deux pas, dans la rue Saint-Placide, je me suis arrêté devant une porte ronde, grande ouverte, par où l'on voyait l'atelier d'un maréchal-ferrant.

Le joli tableau flamand! Deux points lumineux seulement dans la forge toute noire : la croupe ronde d'un gros cheval blanc et le fer rouge sur l'enclume, que faisait sauter, avec un bruit clair à chaque coup, le marteau d'un compagnon. De là s'exhalait une forte odeur de fer chaud et de corne brûlée, et — détail exquis ! — d'un châssis d'où tombait un rayon de soleil, pendait, étincelante de lumière dans cette ombre, toute une liane de capucines, couverte de ses fleurs vermillonnées.

On se serait cru dans le lointain le plus rural; et pourtant et à vingt mètres de là, à l'angle de la rue de Sèvres, le contrôleur des omnibus glapissait de sa voix monotone :

« Allons, les « Saint-Lazare ))I Un... deux... trois... Pas de correspondance? »

Ce matin, j'entrai chez mon barbier; car, parmi mes nombreuses infirmités, j'ai celle de ne pas savoir faire moi-même ma barbe sans me couvrir le visage de cicatrices qui n'ont rien de glorieux, et force m'est de réclamer l'assistance d'un Figaro de faubourg qui loge près de ma maison.

Tandis que cet honnête artiste me rasait avec soin, pinçant mon nez entre son pouce et son index, je m'amusais à examiner, reflétée dans la glace devant laquelle j'étais assis, la calme scène d'intérieur où je me trouvais. La boutique était étroite et modestement décorée, mais très propre, et le petit poêle de fonte, sur lequel chauffaient les fers à friser, y maintenait une douce température. Au comptoir, la patronne se tenait assise, entre une pile de serviettes qu'elle était en train d'ourler et un bocal rempli de savons de Windsor. Cette petite brune assez piquante, en vertueux bandeaux plats, avait placé devant elle, sur le marbre du comptoir, un abrégé de l'histoire de France à l'usage des

écoles primaires, par demandes et réponses, et, sans interrompre son travail de couture, interrogeait son garçonnet, debout auprès d'elle, qui répondait, sans trop hésiter vraiment, aux questions sans cesse renouvelées :

(( En quelle année ce prince monta-t-il sur le trône ? ))

Ou:

(( Quarriva-t-il ensuite ? »

Et le père, tout en promenant délicatement son rasoir sur ma pomme d'Adam ou autour du croquant de mon oreille, souriait, satisfait et fier de l'intelligence et de la mémoire de son gamin. Tout respirait une paix profonde dans l'humble boutique. L'élève — je n'ose dire le garçon — avait sans doute congé; car rien ne révélait sa présence que la tire-lire sur laquelle était peint un bouquet de pensées surmontant un Y, classique calembour qui signifie : « Tensei-y. » Devant une chaise, une tête à perruque, au bout d'un piquet, supportait un postiche en cours d'exécution; le Tetit Journal^ à peine graissé de pommade, traînait sur une chaise, abandonné. Enfin, les moindres détails de ce tableau, qui aurait tenté le pinceau réaliste d'un maître hollandais, exprimaient le calme, le repos, l'inaction d'un jour de semaine dans une boutique de barbier.

Je savourais cette impression de délicieuse tranquillité en me faisant frictionner la tête à l'eau de quinine, — excellente habitude qui retarde la calvitie dont je suis menacé, — et je m'amusais à lire, dans son cadre de bois noir, entre une affiche coloriée de la Parfumerie Hygiénique et un portrait de Léon Gambetta, le certificat de bonne conduite délivré au patron de l'établissement, à sa libération du 3^ voltigeurs de la garde, quand soudain je me rappelai l'aspect de cette mêm^ boutique, telle que je l'avais vue quelquefois le dimanche matin, le grand jour de barbe pour le peuple du faubourg.

Quelle hâte! quel tumulte! quelle activité! Trois patients sont constamment installés sur les chaises à dossier mécanique; car, ce jour-là, non seulement le maître et son élève sont à la besogne, mais ils doivent s'adjoindre un troisième garçon, un soldat de la caserne voisine, qui fait les (( extras » et qui, ayant accroché à une patère son képi et sa tunique, s'escrime du rasoir, en pantalon rouge, cravate bleue d'ordonnance et gilet de tricot. La patronne et le petit garçon s'occupent à rincer les lavabos, car il n'y a pas une minute à perdre. Dix faubouriens attendent leur tour, assis sur toutes les chaises de l'établissement avec de terribles

barbes de huit jours, pleines de limaille de fer et d'escarbilles, et plus d'un tient, debout entre ses jambes écartées, son gamin, qui va se faire tondre. Ah! le client est vite expédié.

« A qui le tour de ces messieurs? y> crie, à chaque instant, le patron, forcé de refuser le verre de vin cordialement offert par le dernier rasé, qui se retire en disant avec politesse : ce Allons! ce sera pour une autre fois. » Et le timbre de la porte vitrée retentit à chaque minute, et la mousse blanche du savon s'épaissit sur les noirs et rudes visages, et les ciseaux cliquettent rageusement dans les toisons épaisses, et la conversation devient générale, et l'on commente le dernier numéro de V Intransigeant, et la patronne s'agite, rend la monnaie, fait au nouvel arrivant l'invraisemblable promesse que (( c'est son tour » et lui demande des nouvelles de sa « dame », et, de temps en temps, enlève d'un coup de balai les mèches grises, noires et rousses, mêlées sur le parquet au sable jeté à poignées. La rude journée! Soyez sûrs qu'il n'est pas près d'être servi, le ragoût à l'oignon qui mijote dans l'arrière-boutique, et que ces braves gens auront le droit de dire : « Ouf! » en se mettant à table pour déjeuner, à quatre heures de l'après-midi.

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