LES CHARBONNIERS
Dans ce microcosme qu'est Paris, la colonie auvergnate est faite pour frapper Tattention de l'observateur et du sociologiste. Et, dans cette colonie, les charbonniers — qui sont charbonniers de père en fils, héréditairement, fatalement, comme chez les anciens Égyptiens — n'offrent-ils pas un intérêt tout particulier? Ce sont les seuls paysans qui ne viennent pas à Paris pour y rester et y mourir. Beaucoup d'autres campagnards sont attirés vers l'énorme capitale, mais par un courant irrésistible et qui les précipite dans les bas-fonds parisiens, comme les épaves d'un navire naufragé pris dans les tourbillons d'un maëlstrom. Les Auvergnats, eux,
sont d'une race exceptionnellement énergique et remontent seuls le courant. Ils pourront peiner vingt ans, trente ans, dans la grande ville; il restera toujours à leurs gros souliers à clous un peu de la terre natale et ils ne secoueront jamais complètement cette poussière sur nos pavés. Un jour, tôt ou tard, selon la chance, ils retournenont là-bas, dans leur rude pays, dont ils gardent quand même, au fond de leur cœur naïf, le nostalgique amour. C'est pour parvenir à ce but, c'est pour remplir, sou à sou, quelque bas de laine, c'est pour gonfler à la longue plusieurs sacs de mille francs, destinés à être transformés en terres de labour ou en « mouchoirs à bœufs », qu'ils viennent chez nous, qu'ils acceptent les besognes d'esclaves et de bêtes de somme, qu'ils portent des fardeaux sur leurs larges épaules, qu'ils sont charbonniers, commissionnaires, décrotteurs. Esprits pratiques, ils résolvent, pour leur compte, sans phrases, la question sociale; ils la résolvent par les solides et patientes vertus, par toutes les besognes acceptées, par le consentement aux plus petits gains, aux plus maigres salaires, par la persévérance de l'épargne. Économes jusqu'à l'avarice, mais sobres, laborieux, honnêtes, ils font, sans s'inquiéter, sans même se douter de toutes les théories des politiciens et des déclamateurs, de l'ex-
cellente décentralisation. Par eux le monstrueux Paris est soulagé d'un peu de sa pléthore d'argent, qui retourne à l'agriculture.
Le secret de leur force, c'est qu'ils sont sourds au bruit, aveugles au resplendissement des tentations parisiennes, c'est qu'ils conservent, parmi nous, fidèlement, presque religieusement, leurs mœurs champêtres, leurs habitudes rurales. Seuls, ils sont reconnaissables à leur grossier costume, dans la foule monotone et qui semble s'habiller tout entière à la même 'Belle Jardinière. Un vêtement complet de velours de coton, bleu ou noir, leur suffit pour tout le temps de leur séjour à Paris. Ils se marient entre eux, fondent dans nos faubourgs des familles qui retourneront dans les villages, gardent leur dur patois, leur âpre accent, continuent de se nourrir de fortes platées de châtaignes. Ils ne se plaisent qu'à leurs divertissements nationaux. Dans l'arrière-salle de certains cabarets, retentit, tous les dimanches soir, l'aigre son de la vielle ; et, pareils à des ours en gaîté, tenant à pleines mains la taille épaisse de leurs payses, les Auvergnats dansent la lourde et rythmique bourrée et marquent la mesure à grands coups de talons de botte.
Forte et noble race que ces gens d'Auvergne! Ils ont donné des héros comme Vercingétorix,
des génies comme Pascal; ce sont des âmes courageuses et profondes; ils appartiennent vraiment à la vieille France, qui était si sage et si résignée, qui fondait lentement des choses durables.
Passez, un beau soir d'automne, dans une rue populaire, devant une boutique de charbonnier, quand la famille se repose sur le seuil, à l'entrée de ce trou noir comme la porte de l'enfer. Cette scène intime tenterait un Rembrandt. Le père est debout, appuyé contre le chambranle, et, son chapeau rond rejeté en arrière, il fume tranquillement son bout de pipe, dans le calme d'un homme qui a bien employé sa journée, tandis que deux enfants, avec du rose sur leurs joues barbouillées, étreignent ses fortes jambes ou se roulent par terre devant lui. Tout auprès, assise sur une chaise basse, sa femme, pour donner à téter à son nouveau-né, plonge sa main noire dans son corsage et en fait jaillir un sein de marbre, une mamelle blanche et ferme, qui justifie la réputation qu'ont les Auvergnates d'avoir une belle gorge. Trois enfants déjà dans ce jeune ménage? Oui, vraiment. Les pauvres sont prolifiques et ne connaissent pas les économies d'amour. Voilà un spectacle rassurant pour les statisticiens qui s'inquiètent de la dépopulation de la France. Ici, grâce au ciel, on ignore les dé-
plorables artifices de Malthus. Les braves gens! la belle famille! Ils sont noirs, mais non pas sales ; leurs gamins ont un air de santé, et, quand l'homme et la femme échangent un sourire avec leurs petits, c'est un éblouissement de dents blanches dans toutes ces faces sombres. L'atmosphère dans laquelle ils vivent, cette odeur sylvestre du bois et du charbon, est bonne et saine; cela fleure à plein nez la montagne et la forêt, où ils iront finir leurs jours quand ils auront amassé leur humble trésor, fait leur magot. Le père y songe en ce moment même, soyez-en sûrs, et, dans la fumée de sa pipe, il se voit tel qu'il sera dans dix ans, dans quinze ans, ramenant à l'étable sa paire de bœufs et sifflant un air du pays, tandis que dans le brouillard du crépuscule, au fond de la vallée, — une vallée du Puy-de-Dôme ou du Cantal, — s'allument les fenêtres du village.
Pour moi, ces boutiques de charbonniers m'ont toujours été sympathiques; elles me rappellent d'ailleurs une de mes plus chères impressions d'enfance.
Elles étaient toutes alors ornées — et quelques-unes le sont encore aujourd'hui — de paysages et de scènes champêtres, où quelque peintre d'enseignes avait déployé son naïf génie. Dans un « sous-bois », inférieur certainement à
ceux de Théodore Rousseau, mais assez ressemblant tout de même, des bûcherons levaient leur cognée sur un chêne séculaire, et des charbonniers mettaient le feu à un énorme bûcher. A côté de cette composition, on voyait une rivière bordée de saules, sur laquelle un long radeau de bois suivait le fil de l'eau, à moins qu'un attelage de percherons blancs, fouettés par un charretier et tirant à plein collier sur le câble de halage, ne fît passer sous l'arche d'un pont un bateau chargé d'une montagne de charbon, un bateau aux flancs lourds, peint en couleur marron d'Inde et seulement égayé d'une bande de vermillon ou de vert poireau. Ou bien encore c'était la locomotive, vomissant dans le ciel un fleuve de fumée et emportant après elle vingt wagons gorgés de houille, qui se plongeait dans la nuit des tunnels ou franchissait le tablier des viaducs.
Toutes ces images, si informes qu'elles fussent, exerçaient une étrange séduction sur mon esprit d'enfant parisien, qui n'avait pas encore voyagé, vu de la vraie campagne, respiré l'air pur des champs et des forêts. Ces enseignes de charbonniers m'ont fait aimer, avant de les connaître, l'asile vert des hautes futaies, la fuite des sentiers sous les taillis, la paisible promenade au bord des rivières. Depuis lors, j'ai vu et admiré
les paysages des maîtres ; mais combien ils me laissaient froid quand je les comparais à la nature, enfin connue et sentie par moi! Jeune homme, ayant franchi la ligne des fortifications et vu la campagne du Bon Dieu, j'ai été bien moins ému par les aurores les plus argentines de Corot, par les couchants les plus dorés de Daubigny, que je ne l'étais jadis quand, petit Parisien sortant de l'école avec mon panier sous le bras, je restais en extase devant les prairies, les forêts et les rivières grossièrement badigeonnées sur les boutiques de charbonniers.
Pour toutes ces raisons, j'aime ces braves Auvergnats, dont le pied pesant fait gémir nos escaliers et qui, le crochet sur le dos, nous apportent notre provision de bois pour l'hiver.