‹ Souvenirs d'un parisienChapitre 3 sur 29 · JEAN MONVAL · texte numérisé non relu

JEAN MONVAL

'Paris, le i'" juin ipio.

AU LECTEUR

E temps fuit, )) dit Virgile. (( Les années tombent, )) ajoute Horace. Et je pourrais citer jusqu'à demain des banalités en vers et en prose sur la brièveté de Vexistence. zMais je suis d'un avis contraire et ne trouve pas que la vie soit si courte. Je viens seulement de franchir le seuil de la vieillesse, — cinquante- six ans : — ce serait la fleur de l'âge si j'étais au théâtre et si j^y tenais l'emploi de jeune premier 1 éMais il me semble que je suis en ce monde, selon l'expression des bonnes gens.

depuis une éternité, et f admire chaque jour davantage le fameux vers de 'Baudelaire :

J'ai plus de souvenirs que si j'avais mille ans.

Comme la plupart de mes confrères contemporains, j'ai beaucoup écrit, beaucoup trop peut-être. Ce nest pas de ma faute, c'est celle de mon temps, oii la littérature est devenue une profession. T)ans mes ouvrages, j'ai éparpillé, bien entendu, un grand nombre de mes souvenirs; mais je suis loin d'en avoir épuisé l'énorme réserve. Quand je scrute les lointaines profondeurs de ma mémoire, je reste stupéfait devant tout ce qui s'y trouve accumulé, et, pareil au suffète Hamilcar 'Barca, dans Salammbô, lorsqu'il passe en revue ses richesses, je me félicite de conserver, dans l' arrière-magasin de mon cerveau, tant de choses vues et de sensations éprouvées.

J'entreprends aujourd'hui de mettre un peu d'ordre dans ce trésor passablement chaotique. Il ressemble au mobilier d'une maison de cinq étages déménagé à la hâte pendant un incendie et jeté pêlemêle sur le trottoir d'en face. Voici des livres dans une cuvette, un fusil de chasse sur un berceau, et la vaisselle plate des richards du premier qui s' écroule sur le pauvre matelas d'une servante, lancé dans la rue par la fenêtre d'une mansarde. Cependant, après

AU LECTEUR

le nettoyage et les réparations nécessaires, tous ces meubles, disposés avec goût dans des appartements fraîchement décorés, pourront encore avoir asse^ bonne mine.

Je voudrais donc recueillir et fixer ici ceux de mes souvenirs qui me paraissent les plus intéressants. cA coup sûr, il s'en trouvera quelques-uns qui m'auront déjà servi ailleurs, dans un conte ou dans un article. J'ai la modestie de croire que les lecteurs ne s'en apercevront guère. S'il m' arrive de ne point me rappeler une chose écrite par moi jadis, à plus forte raison ne se souviendront-ils pas de l'avoir lue. Tour ne jamais se répéter, il faudrait se relire, et telles ne sont pas mes habitudes. Je ne m'aime pas asse\ pour cela, et, si je me relisais, je craindrais de me prendre tout à fait en grippe. Hélas! je sais trop bien où se trouve telle pensée que je regrette d'avoir exprimée autrefois, telle ancienne page que je me reproche!

^7\(V me soupçonne^ pas, s'il vous plaît, de cette fausse humilité, de cette modestie de préface, qui a dicté un jour à Victor Hugo cette ligne vraiment monstrueuse sous sa plume :

« Si l'auteur de ce livre était un poète... »

T>e très bonne foi^ si je ne me relis jamais, c'est

uniquement pouj- ne pas retrouver, dans mes écrits, des choses que je n aurais pas dû dire ou que j'aurais pu mieux dire.

Lors donc que vous rencontrerei ici une page à qui vous trouverez un air de vieille connaissance, excuse-^moi. D'ailleurs, ce ne sera pas absolument la même. C^aguère, dans mes poésies, dans mes nouvelles, dans mes chroniques, je déformais toujours un peu, ou, pour mieux dire, je (( romançais )) la vérité. cAujourd'hui, je ne suis plus qu'un témoin et je dois être aussi exact que me le permettra ma mémoire, qui est fidèle. Si vous reconnaisse^, par-ci, par-là, quelques-uns de mes souvenirs, ce sera comme on reconnaît dans la rue, où elle passe en simple toilette, une comédienne qu'on n'avait vue jusque-là que de loin, sur la scène, dans tout l'éclat de la parure et du maquillage. Ce n'est plus la même femme. J'espère que, contrairement à l'effet produit quelquefois par Vactrice rencontrée en robe de ville, vous ne serei pas trop déçus par mes souvenirs contés sans façon.

Entendons-nous bien, cependant. Je fais un grand serment d^être sincère, mais je ne forme aucunement le projet d'écrire ici mes confessions. Lorsque Jean- Jacques "Rousseau, en présentant son célèbre livre au public, met au défi quiconque l'aura lu de dire, de-

AU LECTEUR

vant l'Être Eternel : (( Je fus» meilleur que cet homme-là D, il donne simplement la preuve de son orgueil maladif. Je ne suis nullement tenté de suivre son exemple ni celui de ses imitateurs, qui ont éprouvé le besoin de révéler à tout le monde, avec plus ou moins de franchise, leurs misères et leurs défaillances. Tour nous soulager du poids de nos remords, — nous en avons tous, et les hommes les meilleurs, les plus scrupuleux, sont précisément ceux à qui ce fardeau semble plus lourd, — il n'existe qu'un moyen efficace, la pénitence chrétienne; car nous nous adressons alors, par l'intermédiaire du prêtre, au seul Juge qui ait vraiment le pouvoir de nous pardonner. Je suis trop heureux d'être revenu, sur mes vieux jours, à la pratique de ce sublime sacrement, à cette cure infaillible de toutes les maladies morales, pour tomber dans le piège tendu à tout écrivain qui se propose de raconter sa vie. C^e cherche\ pas ici de confidences scandaleuses ou même seulement indiscrètes. Je ne veux que me rappeler le passé, en m' efforçant de parler de moi avec simplicité, des autres avec bienveillance ; et dans ma mémoire, que je compare volontiers à un photographe soigneux qui conserve ses vieux clichés, je ne choisirai que ce qui peut être mis sous tous les yeux.

Encore quelques mors préliminaires. C'est avec intention que j'ai adopte ce titre : Souvenirs d'un Parisien, faime passionnément ma ville natale, et, jusqu'à l'âge de vingt-sept ans, je ne m'en suis, pour ainsi dire, pas absenté. Taris sera donc le décor où surgiront tous mes souvenirs d'enfance et de jeunesse, et je ne résisterai certainement pas au plaisir d'évoquer, au cours de mon récit, les anciens aspects de cette ville extraordinaire qui nous étonne par sa continuelle transformation.

Il ne reste presque plus rien, par exemple, du Taris décrit dans les Misérables et dans la Comédie humaine; je l'ai connu, pourtant, presque intact, dans mon enfance. éMa petite main dans celle de mon père, j'ai vu le Champ de l'oAlouette quand c'était encore là, comme dit Victor Hugo, un endroit oii "B^ysdaël aurait voulu s'arrêter; et, quand je faisais ma sixième, je suivais, pour aller au lycée Saint- Louis, les étroites ruelles du Quartier-Latin, où. les jeunes gens pauvres de "Baliac — T{astignac, T^hempré, T{aphaèl de Valent in — passent fiévreusement, beaux comme des dieux en habits râpés et dévorés par leurs rêves d'ambition ou d^ amour. Ce Taris de mes jeunes années, quand j'y songe, me paraît aussi différent du Taris actuel, par la physionomie et par les mœurs, que du Taris à toits poin-

AU LECTEUR

rus et à tourelles d'angle du temps de C( Loys le Un\ième )) /

On voudra bien permettre au vieux Tarisien que je suis de s'amuser à la résurrection de tant de choses disparues. C^ous y gagnerons^ mes contemporains et moi, quelques heures de rajeunissement; et ils sont encore nombreux et n ont pas encore tous l'âge d'un ancêtre, ceux qui se rappellent les derniers (c coucous )) en regardant passer les automobiles, et la dernière lanterne à l'huile au bout d'une potence, alors que leur ombre est nettement tracée devant eux sur le trottoir par le rayon d'un de ces globes lumineux oii la science moderne semble avoir concentré les clairs de lune de tout un été.

Page 1