‹ Souvenirs d'un parisienChapitre 4 sur 29 · MON PÈRE ET MA MÈRE · texte numérisé non relu

MON PÈRE ET MA MÈRE

A rue où je suis né, le 26 janvier 1842, s'appelait alors rue Saint-Maur-Saint-Germain, puis fut baptisée rue des Missions, et elle porte aujourd'hui le nom de l'Abbé-Grégoire. Tels sont les jeux de nos municipalités. Il y eut à coup sûr quelque malice de la part des (( édiles )) qui, en dernier lieu, infligèrent à cette

rue cléricale une étiquette jacobine. Pourtant je songe, quand je passe par là, que cette plaisanterie de mauvais goût n'a peut-être pas obtenu son plein effet. Car, si les nombreux ecclésiastiques qui circulent dans le quartier lisent avec déplaisir le nom du célèbre conventionnel sur la plaque bleue aux lettres blanches, il est probable que les Sœurs de Saint- Vincent-de-Paul, dont les cornettes de neige battent des ailes dans tout ce coin du faubourg Saint-Germain, ignorent que l'abbé Grégoire fut un farouche révolutionnaire et un prêtre peu orthodoxe, et doivent naïvement supposer que cette rue s'appelle ainsi en l'honneur de quelque saint homme.

La maison existe encore, dans laquelle, comme tous les nouveau-nés, je manifestai ma joie de venir au monde en jetant des cris plaintifs. Mais la première alvéole de cette étrange ruche qu'est la mémoire ne s'ouvrit pas encore dans mon petit cerveau à l'époque où ma famille demeurait là. Cette maison, qui était alors et est encore aujourd'hui marquée du numéro 9, a gardé, m'assure-t-on, son ancien aspect, qui est des plus modestes. Elle n'offre rien de remarquable que la forme cintrée des fenêtres de l'entresol. En face, se trouve l'entrée du couvent des Dames de Saint-Maur, où mes deux sœurs

aînées reçurent leur première instruction. Je sais encore que mon père et le fameux dessinateur Charlet, qui était notre voisin, s'y connurent un peu. Mais, encore une fois, de ce temps lointain je ne me rappelle absolument rien.

Pourtant, je ne passe jamais devant le numéro 9 de la rue de l'Abbé-Grégoire sans une émotion singulière. C'est donc là que je fus un tout petit enfant, un être inconscient et débile, mais déjà si précieux pour mes bons parents! C'est là que ma chétive personne leur a causé tant de soucis, là que ma mère m'a nourri de son lait, là. que, souvent, au milieu de la nuit, réveillée par mes plaintes, elle s'est levée à la hâte et est accourue vers moi, pleine d'alarmes et les pieds nus! C'est là que mon père a fait bien des fois, en causant avec sa chère femme, tant d'heureux projets et de beaux rêves pour le fils dont la naissance le rendait si heureux et si fier! Sans doute, c'est la loi naturelle que je ne me rappelle rien de tout cela. Néanmoins cette pensée m'est pénible. Je constate ici, une fois déplus, combien est sévère la destinée humaine. Le nouveau-né ignore la grande joie qu'il donne à ses parents en venant au monde; le petit enfant ne sait rien des soins dévoués, des touchantes inquiétudes, de l'amour passionné

dont il est l'objet. Dans ce berceau, qu'environne une atmosphère de tendresse, il n'y a que l'indifférence — et déjà l'ingratitude.

Je n'étais donc encore qu'un très jeune animal, sans mémoire et sans intelligence, quand mes parents quittèrent leur logement de la rue Saint-Maur-Saint-Germain et s'établirent au cinquième étage d'une maison de la rue Vaneau, qui porte, à présent, le numéro 33. Ici, mes souvenirs surgissent en foule, mais en désordre. Ce ne sont, vous le pensez bien, que des sensations d'enfant, et les plus lointaines remontent à ma cinquième année. Mais, avant d'en noter quelques-unes, je veux vous présenter ma famille.

A mes yeux d'enfant, mon père, qui approchait de la cinquantaine quand je naquis, offrait l'apparence d'un vieillard. Il était en effet déjà voûté par la fatigue de vivre, et son fin visage, toujours soigneusement rasé et qu'éclairaient des yeux pâles et pensifs, était casqué d'une brosse de cheveux gris. J'ai rencontré peu d'hommes aussi aimables que mon père. Infiniment doux, s'égayant d'un rien, plein d'esprit sans jamais manquer à la bienveillance, d'une politesse exquise et je dirais volontiers aristocratique, un charme émanait de sa personne. Ce modeste employé des bureaux de la Guerre, qui

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s'était marié par inclination avec une jeune fille sans fortune et avait eu sept enfants, — il lui en restait quatre, — s'usa sur les paperasses administratives et ne put, autant qu'il l'aurait voulu, cultiver les lettres, qu'il aimait passionnément. Il avait beaucoup écrit dans sa jeunesse, mais, timide, n'avait osé rien publier. Je possède, de lui, le manuscrit d'un roman en deux volumes; c'est un récit très intéressant et sincèrement ému, dont la forme seule est démodée. De bonne heure, mon père, absorbé par le souci de la famille, res angusta domi, avait renoncé à ses projets littéraires. Il se contentait de lire et d'admirer. Doué d'une mémoire excellente, il savait par cœur dès pages entières de prose, tous les beaux vers. C'était vraiment une nature de poète, au cœur candide, à l'imagination toujours prête à s'enflammer, et, quand il se sentait en confiance, dans un cercle d'amis, sa conversation étincelait, abondait en traits pleins de verve, de fantaisie et de grâce.

Souvent aussi, il tombait dans une profonde distraction, devenu soudain indifférent à la vie extérieure et poursuivant quelque chimère. Combien de fois, quand il me menait promener sur les boulevards solitaires, aux environs des Invalides, l'ai-je vu remuer silencieusement les lèvres en s'adressant à des personnages invi-

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sibles, et, tour à tour, sourire avec bonté, froncer les sourcils d'un air peiné, les relever avec étonnement, prendre enfin les physionomies les plus diverses devant les scènes imaginaires qui se passaient dans son cerveau. Pauvre père! Pauvre homme d'imagination, condamné à une existence étroite, à une besogne fastidieuse, et qui, pour l'oublier quelquefois, se réfugiait dans le rêve!

Je dois le dire pourtant. Je ne crois pas que mon père ait beaucoup souffert de n'occuper qu'une position si inférieure à son mérite, d'abord parce qu'il était d'une modestie parfaite, mais surtout parce que personne plus que lui n'a goûté les joies de la famille.

Le pessimiste La Rochefoucauld a tort quand il dit amèrement :

(( Il est de bons mariages, il n'en est pas de délicieux. y>

J'en ai connu au moins un, et je chercherais en vain une autre épithète pour qualifier le ménage de mon père et de ma mère. Comme ils s'aimaient! Et comme ils aimaient leurs enfants! Certes, pour eux, la vie matérielle était dure. Songez donc! Quatre enfants à élever! Les maigres appointements du père n'y auraient jamais suffi. Aussi ma mère, dont l'écriture était fort belle, copiait des mémoires pour des entre-

preneurs de bâtisse, et mes deux sœurs aînées, qui avaient l'une et l'autre un assez gentil talent de peintre, vendaient quelquefois — rarement — la copie d'un tableau du Louvre ou faisaient un portrait. En dépit de tant d'efforts et de bonne volonté, c'était la gêne. Trois petites chambres pour six personnes. Pas même une servante. Mes sœurs aînées aidaient ma mère au ménage, et j'ai vu, plus d'une fois, la courageuse femme savonner elle-même le linge fin et le repasser sur la table de la salle à manger.

Eh bien! malgré tout, ces premières années de ma vie ne m'ont pas laissé une impression de tristesse et de misère. Je ne me souviens que de la tendresse de tous pour chacun et de chacun pour tous qui régnait dans la famille. Le logement était gai. Par les fenêtres, on voyait le beau parc de l'hôtel où demeurait alors M""^ Adélaïde, sœur du roi Louis-Philippe, et qui est devenu aujourd'hui l'ambassade d'Autriche. Sur les murailles, cachant le vilain papier de tenture, il y avait des portraits d'aïeux, de vieilles estampes. Les meubles, très simples et déjà fatigués par plusieurs déménagements, plaisaient par je ne sais quoi de bonhomme et d'intime, par leur air de vieux serviteurs. Mais ce qui répandait un charme mystérieux sur ce pauvre

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logis, c'était surtout, j'en demeure persuadé, l'amour si profond et si pur que mon père et ma mère éprouvaient l'un pour l'autre.

Je renonce à chercher des termes pour exprimer tout ce qui se devinait de confiance sans limite, d'affection absolue, de dévouement tendre et fidèle, dans un seul regard, un seul mot échangé entre eux. Selon l'usage du petit monde, que je trouve excellent, ils se tutoyaient. Ma mère appelait son mari : « Coppée », tout simplement. Lui appelait parfois sa femme par son petit nom : a Rose » ; d'autres fois, il lui disait : (( Maman ». Il semblait alors se considérer comme un des enfants, et il n'avait pas tort, le doux et candide rêveur. Il y avait en effet, dans le sentiment de ma mère pour cet homme si bon, si naïf, si désarmé devant les dangers de la vie, une nuance de maternité.

Non que cette admirable femme, si intelligente, si laborieuse, si brave et si gaie même dans les plus mauvais jours, prétendît être la maîtresse au logis et, comme on dit énergiquement dans le peuple, portât les culottes. Bien au contraire, elle agissait de telle sorte que l'autorité du chef de famille et le respect qui lui était dû ne subissaient jamais, aux yeux de ses enfants, la moindre atteinte; et, bien qu'il fût le plus indulgent et même le plus débonnaire des

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hommes, la seule formule de notre mère, quand nous commettions quelque petite faute, était invariablement celle-ci :

— Qu'en dirait ton père?... Si ton père le savait, cela lui ferait de la peine.

Qu'on me permette de revivre par le souvenir quelques heures de ma première enfance, dans cette famille si peu fortunée, mais si unie, si honnête, si respectable.

C'est un soir d'été. La fenêtre de la salle à manger est ouverte, et l'on entend le ramage des oiseaux dans le parc voisin. Les sœurs aînées, Annette et Sophie, une blonde et une brune, jolies toutes les deux, très simplement mises, mais avec goût, — car ce sont des Parisiennes, — viennent de revenir du Musée, leur boîte de peintre à la main, et elles ont mis le couvert. Quand le père rentre à son tour, apportant un gâteau pour le dessert, — car c'est le jour des appointements ou, comme il dit en riant, le jour de la Sainte-Touche, — il n'y a plus qu'à se mettre à table. Le père s'installe donc dans son fauteuil de paille, et, derrière lui, sur la muraille, sourit, dans son cadre de bois verni, le portrait lithographie de M. le comte de Chambord. Car le père Coppée est légitimiste; il a même, par sa lignée maternelle, quelques gouttes de sang bleu dans les veines.

En 1832, au risque de perdre sa place, il a caché, dans la petite maison de banlieue qu'il occupait alors, un conspirateur, un chouan de Madame; et au ministère, vous vous en doutez bien, sa fidélité aux fleurs de lys n'a pas été favorable^ son avancement.

Mais, pour le moment, il ne songe guère à la politique; il est tout entier au plaisir de se trouver au milieu des siens. A ses côtés, prennent place les deux demoiselles, et devant lui, à droite et à gauche de la place encore vide de la maman, qui est occupée à la cuisine, il voit sa troisième fille, — neuf ans, — celle qu'on appelle la grosse Marie à cause de ses bonnes joues et de son air de santé, et enfin son fils, — cinq ans, — Tunique mâle, l'héritier du nom, rehaussé sur sa chaise par six volumes du éMagasin Tinoresque! Quel heureux sourire sur les lèvres de l'excellent homme! Et, quand la maîtresse de la maison paraît enfin, portant à deux mains la soupière fumante, avec quelle voix joyeuse il l'accueille!

— Nous mourons de faim... Assieds-toi vite, maman, et sers-nous la soupe.

Oh! cette table de famille! J'y pense quelquefois avec tristesse, quand je m'assieds, pour le repas du soir, seul en face de ma chère Annette, mon aînée de quinze ans, qui ne m'a

jamais quitté, et qui, depuis près d'un quart de siècle que ma mère n'est plus, a pris sa place. Des six personnes qui s'asseyaient jadis autour de cette table, trois sont parties pour l'autre monde, le père, la mère et Marie, la plus jeune des trois filles, morte à vingt-trois ans'. Seule notre sœur Sophie s'est mariée, a fondé une famille, est devenue mère et grand'mère; et nous ne sommes plus que nous deux, ma vieille sœur et moi, à porter le nom de Coppée et à nous rappeler ces frugaux dîners d'autrefois, où notre aimable et charmant père, afin d'égayer toute cette jeunesse groupée devant lui, causait avec tant d'esprit et de verve et, d'après le procédé de M""^ Scarron, remplaçait si souvent le rôti par une histoire.

Après le dîner, on passait dans la chambre voisine, où le lit conjugal se dissimulait au fond d'une alcôve, derrière un rideau, et la veillée commençait. Dans les grands arbres, dont on voyait les cimes devant la fenêtre, les oiseaux s'étaient tus, et déjà s'allumaient les premières étoiles. Alors notre laborieuse mère allumait la lampe, s'installait à sa petite table, et, nullement distraite par le morceau à quatre mains que ses deux grandes filles jouaient sur le vieux piano carré, elle se remettait à copier, de sa belle et lisible écriture — qu'elle m'a léguée —

quelque mémoire de charpente ou de serrurerie. Quant aux deux enfants, c'est-à-dire ma sœur Marie et moi, ils étaient assis déjà sur des tabourets aux pieds du père, sachant bien que, après la musique, il y aurait encore des contes.

En effet, dès que le piano était fermé, mon père prenait un livre ou bien, grâce à son admirable mémoire, nous récitait quelque chose. Il avait un fonds inépuisable d'anecdotes, de citations, de fables, de chansons, de récits de toutes sortes, possédait, à un degré extraordinaire, le don d'intéresser les enfants, de les instruire en les amusant. Lecteur et diseur de premier ordre, il nous faisait tour à tour frémir, pleurer, rire aux éclats. Même avant de savoir lire, — car ma mère ne parvint à me faire épeler qu'assez tard, — j'ai connu, grâce à mon père, grâce à son inoubliable façon de dire et de conter, les plus beaux passages de la Bible et de l'Evangile, de nombreux personnages célèbres, des centaines de faits historiques, les féeries de Perrault, la Comédie des "Bêtes de La Fontaine, Von Quichotte, Gulliver, l^obinson, les zMille et Une D^its, que sais-je encore!

Je les avais entendues bien des fois, les merveilleuses légendes, je les savais toutes par cœur, les sacrées et les profanes ; mais, grâce à la merveilleuse faculté d'illusion que possède l'en-

fance, elles restaient toujours pour moi fraîches et nouvelles. Je frémissais d'horreur quand Joseph était vendu par ses méchants frères, quoique je susse parfaitement qu'il allait devenir ministre du Pharaon d'Egypte et que, plus tard, il se vengerait noblement de sa famille scélérate en la comblant de bienfaits; et l'efiTrayant appel de Barbe-Bleue à sa femme : (( Descendras-tu, tout à l'heure? » me donnait la chair de poule, bien que je fusse certain d'avance de l'arrivée opportune des deux frères de M""® Barbe-Bleue, (( dont l'un était dragon et l'autre mousquetaire ». Pourtant, je dois l'avouer, les contes à dénouement heureux, tout en me passionnant, exerçaient à la longue sur moi leur vertu soporifique; et, rassuré en définitive sur le sort d'Isaac déjà monté sur le bûcher ou de Geneviève de Brabant toute nue au fond des bois avec sa biche, je finissais quand même par m'endormir.

Un seul récit m'impressionnait si profondément que le « marchand de sable » lui-même était dompté. C'était cette terrible fable du Loup et de YoAgneau.

Il faut convenir qu'il est d'une férocité abominable, cet apologue que M. de Bismarck doit avoir souvent médité. A coup sûr, le bambin que j'étais alors n'en pouvait comprendre la dure morale; mais cette brève tragédie était in-

supportable à ma naissante sensibilité. Quand mon père faisait la grosse voix, en arrivant à ce vers :

Qui te rend si hardi de troubler mon breuvage?

comme je connaissais la suite, comme je savais que le pauvre agneau se défendrait inutilement et finirait par être dévoré, je n'y pouvais plus tenir, j'essayais de fermer avec mes deux petites mains la bouche d'où sortaient ces paroles si affreuses, et je m'écriais en sanglotant : « Pas le loup!... Pas le loup!... »

A cette supplication désespérée, mon père s'interrompait, me consolait par des caresses, couvrait de baisers mes joues chaudes de larmes. Mais je le voyais sourire, et je me suis alors demandé quelquefois quel plaisir il pouvait prendre, lui si bon, à effrayer un petit enfant. Car il s'obstinait à me redire l'effroyable fable, et je lui en voulais presque, tremblant toujours dès le premier mot et toujours m'écriant au même endroit : ce Pas le loup, papa!... Pas le loup!... ))

Depuis, j'ai compris pourquoi mon père souriait de me voir pleurer : il était heureux, ce doux rêveur, de voir éclore dans l'âme de son fils un premier instinct généreux; et il insistait, il me répétait le cruel chef-d'œuvre, pour exci-

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ter en moi ce sentiment si rare chez les enfants : la pitié.

Sois tranquille, mon bien-aimé père ! ta leçon n'a pas été perdue, et ces larmes d'enfant données au malheureux agneau de La Fontaine ont sans doute décidé de la formation de mon caractère et de mon esprit. Sois tranquille! Je ne l'oublie jamais, ce souvenir de ma première enfance, et le poète qui est ton fils garde fidèlement l'amour des faibles et des opprimés, ainsi que l'horreur de l'injustice et de la tyrannie.

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